CHAPITRE VI.

Malgré les profits qu'y trouvait son amour-propre, Valentine ne

pouvait se soumettre long-temps aux agitations d'une vie aussi

dissipée. Elle pria sa soeur de la laisser disposer de ses matinées,

qu'elle consacrait ordinairement à l'étude, et de la dispenser

quelquefois de la suivre le soir dans ces grandes assemblées où

l'ennui règne assez souvent; mais lorsque madame de Nangis se

décidait à rester chez elle, Valentine se fesait un devoir de lui

tenir compagnie, et de partager avec elle le soin de faire les

honneurs de sa maison. M. d'Émerange, qui s'était aperçu de cette

résolution, ne manquait pas de trouver quelques prétextes pour

engager madame de Nangis à ne pas sortir. Tantôt il fesait trop

froid, les spectacles étaient détestables, et d'ailleurs causait-on

quelque part aussi bien que chez elle! Bonnes ou mauvaises, ces

raisons étaient toutes accueillies; madame de Nangis les

interprétait d'autant plus en sa faveur, que le chevalier redoublait

de flatterie pour elle.

Un soir que ces dames étaient presque seules, il les surprit à rire

d'une visite fort ridicule qu'elles venaient de recevoir. «Je crois

que c'est par égard pour moi, disait Valentine à sa soeur, que vous

attirez chez vous ces sortes de caricatures. Vous pensez me rendre

mes plaisirs de Nevers; eh bien! vous vous trompez: nous n'avons en

province rien d'aussi parfait que cela.--Je ne sais pas, dit M.

d'Émerange, quels sont les originaux qui ont le bonheur d'exciter

ainsi votre gaîté, mais je défie bien Nevers d'en avoir d'aussi

ridicules que ceux qu'on rencontre tous les jours à Paris.--Eh bien!

je gage, dit madame de Nangis, que vous allez reconnaître les

nôtres!--Ah! je les devine, reprit le chevalier, n'est-ce pas ce

grand niais de baron, qui traduit l'allemand sans l'avoir appris, et

fait des vers sur le _oui_, le _non_, le _si_, le _car_, enfin sur

tous les monosyllabes de la langue française. Sa petite femme a des

yeux rouges, et des mains noires, dignes d'exercer la muse de son

mari. C'est lui qui imagina un jour de s'habiller en sauvage pour

jouer un proverbe qu'il avait composé en l'honneur de la fête de la

jolie duchesse de R***. Il avait emprunté, pour ajouter à la vérité

de son costume, une perruque de bête féroce, qui produisait un effet

si bizarre sur sa figure moutonne, qu'il fut impossible de modérer

les éclats de rire, et d'entendre un seul mot de sa pièce. Ah! c'est

un homme précieux que je me ferai toujours un vrai plaisir de

rencontrer!--N'ayez pas de regret, ce n'est pas lui que nous avons

vu.» Alors le chevalier passa en revue tous les gens auxquels il

trouvait ou donnait des ridicules. Madame de Saverny, sans

reconnaître ses portraits, ne pouvait s'empêcher d'en rire. Il en

conclut que sa malice l'amusait, et en devint plus piquant.

Cependant un mot de madame de Nangis le fit changer de ton.--«Ne

vous l'avais-je pas bien dit, Valentine, que la gaîté de M.

d'Émerange triompherait de tous les genres de tristesse? Vous qui

vantez si bien les charmes de la mélancolie, avouez que le plaisir

de rêver ne vaut pas celui de rire.» Il n'en fallut pas davantage

pour faire changer de rôle au chevalier: il amena avec adresse la

conversation sur des sujets plus graves, raconta, sans affectation,

quelques traits d'une sensibilité touchante, et jouit du plaisir de

se voir écouté avec intérêt par Valentine. Madame de Nangis, que le

chevalier n'avait pas accoutumée à des entretiens de ce genre, lui

en témoigna son étonnement, en disant: «Serait-il bien indiscret de

vous demander où vous avez lu tout cela? en vérité, le chevalier de

Florian ne nous dirait rien d'aussi pathétique, et je ne vous aurais

jamais soupçonné de sentiments si doux.--Voilà bien de vos

jugements, répartit le chevalier avec impatience; parce qu'il est

reçu dans le monde qu'on ne doit parler qu'avec son esprit, vous

en concluez qu'on a le coeur sec. Ne savez-vous pas que l'on passe

sa vie à afficher ses défauts qu'on n'a point. Vous, qui me raillez,

je vous ai vue cent fois vous parer d'une légèreté factice, et

tourner en plaisanterie le trait qui provoquait le mieux votre

attendrissement. Sur ce point nous sommes tous plus ou moins

hypocrites.» Madame de Nangis se trouva blessée de cette réponse, et

plus encore du mouvement d'humeur qui semblait l'avoir dictée. Elle

s'en vengea par des épigrammes, dont Valentine essaya d'adoucir

l'amertume par des mots conciliants. Tout en conservant les formes

de la plus stricte politesse, la querelle devint très-vive, et

laissa des impressions fâcheuses dans l'esprit de la comtesse; elle

soupçonna pour la première fois au chevalier le desir de plaire à

sa belle-soeur, et l'accusa, intérieurement, d'avoir la fatuité de

paraître la sacrifier à sa passion naissante. Elle en conçut d'abord

une juste indignation; car la comtesse se croyait exempté de tous

reproches, par la seule raison que sa conscience était en repos sur

les droits du chevalier. Comme toutes les coquettes, elle comptait

pour rien le malheur de se compromettre, et s'indignait qu'on pût la

soupçonner d'un tort dont elle se donnait toutes les apparences.

Le retour de M. de Nangis termina toute discussion; il avait dîné

chez l'ambassadeur d'Espagne, où l'on avait beaucoup parlé de madame

de Saverny: son frère la félicita d'avoir fait la conquête la plus

difficile; celle du vieux commandeur de Saint-Albert.--C'est un

homme bizarre, dit le chevalier, mais qui n'a jamais manqué de

goût.--Il ne l'use pas, repartit la comtesse, car il n'aime

personne.--Si vous l'aviez entendu parler de Valentine, reprit M. de

Nangis, vous auriez meilleure idée de son coeur.--Il me semble,

ajouta le chevalier, qu'il ne devait pas moins à Madame, pour la

complaisance qu'elle a eue de l'écouter toute une soirée.--Ce

n'était point par complaisance, répondit Valentine, je puis vous

l'assurer, sa conversation a je ne sais quel attrait de franchise

qui la rend très-attachante.--Il est certain, interrompit la

comtesse, que si vous mettiez du blanc, il n'aurait pas manqué de

vous le dire, car il n'a jamais gardé le secret d'une chose

désagréable.--Il paraît, reprit M. de Nangis, que Valentine l'a

corrigé du défaut de médire, car, après en avoir fait l'éloge, il a

ajouté que c'était la première femme qu'il eût jugée digne de

tourner la tête d'un honnête homme, et que rien ne lui semblait

aussi raisonnable que de beaucoup l'aimer.--Je ne me croyais pas si

sage, dit le chevalier, de manière à n'être entendu que de

Valentine.

Anatole, Vol. 1 · 第 15 / 36 题