Malgré les profits qu'y trouvait son amour-propre, Valentine ne
pouvait se soumettre long-temps aux agitations d'une vie aussi
dissipée. Elle pria sa soeur de la laisser disposer de ses matinées,
qu'elle consacrait ordinairement à l'étude, et de la dispenser
quelquefois de la suivre le soir dans ces grandes assemblées où
l'ennui règne assez souvent; mais lorsque madame de Nangis se
décidait à rester chez elle, Valentine se fesait un devoir de lui
tenir compagnie, et de partager avec elle le soin de faire les
honneurs de sa maison. M. d'Émerange, qui s'était aperçu de cette
résolution, ne manquait pas de trouver quelques prétextes pour
engager madame de Nangis à ne pas sortir. Tantôt il fesait trop
froid, les spectacles étaient détestables, et d'ailleurs causait-on
quelque part aussi bien que chez elle! Bonnes ou mauvaises, ces
raisons étaient toutes accueillies; madame de Nangis les
interprétait d'autant plus en sa faveur, que le chevalier redoublait
de flatterie pour elle.
Un soir que ces dames étaient presque seules, il les surprit à rire
d'une visite fort ridicule qu'elles venaient de recevoir. «Je crois
que c'est par égard pour moi, disait Valentine à sa soeur, que vous
attirez chez vous ces sortes de caricatures. Vous pensez me rendre
mes plaisirs de Nevers; eh bien! vous vous trompez: nous n'avons en
province rien d'aussi parfait que cela.--Je ne sais pas, dit M.
d'Émerange, quels sont les originaux qui ont le bonheur d'exciter
ainsi votre gaîté, mais je défie bien Nevers d'en avoir d'aussi
ridicules que ceux qu'on rencontre tous les jours à Paris.--Eh bien!
je gage, dit madame de Nangis, que vous allez reconnaître les
nôtres!--Ah! je les devine, reprit le chevalier, n'est-ce pas ce
grand niais de baron, qui traduit l'allemand sans l'avoir appris, et
fait des vers sur le _oui_, le _non_, le _si_, le _car_, enfin sur
tous les monosyllabes de la langue française. Sa petite femme a des
yeux rouges, et des mains noires, dignes d'exercer la muse de son
mari. C'est lui qui imagina un jour de s'habiller en sauvage pour
jouer un proverbe qu'il avait composé en l'honneur de la fête de la
jolie duchesse de R***. Il avait emprunté, pour ajouter à la vérité
de son costume, une perruque de bête féroce, qui produisait un effet
si bizarre sur sa figure moutonne, qu'il fut impossible de modérer
les éclats de rire, et d'entendre un seul mot de sa pièce. Ah! c'est
un homme précieux que je me ferai toujours un vrai plaisir de
rencontrer!--N'ayez pas de regret, ce n'est pas lui que nous avons
vu.» Alors le chevalier passa en revue tous les gens auxquels il
trouvait ou donnait des ridicules. Madame de Saverny, sans
reconnaître ses portraits, ne pouvait s'empêcher d'en rire. Il en
conclut que sa malice l'amusait, et en devint plus piquant.
Cependant un mot de madame de Nangis le fit changer de ton.--«Ne
vous l'avais-je pas bien dit, Valentine, que la gaîté de M.
d'Émerange triompherait de tous les genres de tristesse? Vous qui
vantez si bien les charmes de la mélancolie, avouez que le plaisir
de rêver ne vaut pas celui de rire.» Il n'en fallut pas davantage
pour faire changer de rôle au chevalier: il amena avec adresse la
conversation sur des sujets plus graves, raconta, sans affectation,
quelques traits d'une sensibilité touchante, et jouit du plaisir de
se voir écouté avec intérêt par Valentine. Madame de Nangis, que le
chevalier n'avait pas accoutumée à des entretiens de ce genre, lui
en témoigna son étonnement, en disant: «Serait-il bien indiscret de
vous demander où vous avez lu tout cela? en vérité, le chevalier de
Florian ne nous dirait rien d'aussi pathétique, et je ne vous aurais
jamais soupçonné de sentiments si doux.--Voilà bien de vos
jugements, répartit le chevalier avec impatience; parce qu'il est
reçu dans le monde qu'on ne doit parler qu'avec son esprit, vous
en concluez qu'on a le coeur sec. Ne savez-vous pas que l'on passe
sa vie à afficher ses défauts qu'on n'a point. Vous, qui me raillez,
je vous ai vue cent fois vous parer d'une légèreté factice, et
tourner en plaisanterie le trait qui provoquait le mieux votre
attendrissement. Sur ce point nous sommes tous plus ou moins
hypocrites.» Madame de Nangis se trouva blessée de cette réponse, et
plus encore du mouvement d'humeur qui semblait l'avoir dictée. Elle
s'en vengea par des épigrammes, dont Valentine essaya d'adoucir
l'amertume par des mots conciliants. Tout en conservant les formes
de la plus stricte politesse, la querelle devint très-vive, et
laissa des impressions fâcheuses dans l'esprit de la comtesse; elle
soupçonna pour la première fois au chevalier le desir de plaire à
sa belle-soeur, et l'accusa, intérieurement, d'avoir la fatuité de
paraître la sacrifier à sa passion naissante. Elle en conçut d'abord
une juste indignation; car la comtesse se croyait exempté de tous
reproches, par la seule raison que sa conscience était en repos sur
les droits du chevalier. Comme toutes les coquettes, elle comptait
pour rien le malheur de se compromettre, et s'indignait qu'on pût la
soupçonner d'un tort dont elle se donnait toutes les apparences.
Le retour de M. de Nangis termina toute discussion; il avait dîné
chez l'ambassadeur d'Espagne, où l'on avait beaucoup parlé de madame
de Saverny: son frère la félicita d'avoir fait la conquête la plus
difficile; celle du vieux commandeur de Saint-Albert.--C'est un
homme bizarre, dit le chevalier, mais qui n'a jamais manqué de
goût.--Il ne l'use pas, repartit la comtesse, car il n'aime
personne.--Si vous l'aviez entendu parler de Valentine, reprit M. de
Nangis, vous auriez meilleure idée de son coeur.--Il me semble,
ajouta le chevalier, qu'il ne devait pas moins à Madame, pour la
complaisance qu'elle a eue de l'écouter toute une soirée.--Ce
n'était point par complaisance, répondit Valentine, je puis vous
l'assurer, sa conversation a je ne sais quel attrait de franchise
qui la rend très-attachante.--Il est certain, interrompit la
comtesse, que si vous mettiez du blanc, il n'aurait pas manqué de
vous le dire, car il n'a jamais gardé le secret d'une chose
désagréable.--Il paraît, reprit M. de Nangis, que Valentine l'a
corrigé du défaut de médire, car, après en avoir fait l'éloge, il a
ajouté que c'était la première femme qu'il eût jugée digne de
tourner la tête d'un honnête homme, et que rien ne lui semblait
aussi raisonnable que de beaucoup l'aimer.--Je ne me croyais pas si
sage, dit le chevalier, de manière à n'être entendu que de
Valentine.