Les premiers jours qui suivirent l'arrivée de madame de Saverny à
Paris, furent entièrement consacrés à des visites de famille que son
frère avait exigées avant tout, et aux différentes emplettes des
chiffons que madame de Nangis regardait comme l'absolu nécessaire
d'une femme élégante. En personne qui n'a rien à redouter des succès
d'une autre, elle se réjouissait de celui qu'obtiendrait Valentine,
lorsqu'elle paraîtrait pour la première fois dans une grande
assemblée, revêtue d'une parure brillante et recherchée, dont le
bon goût attesterait les soins qu'y aurait apportés madame de
Nangis, et le généreux plaisir qu'elle trouvait à montrer dans tout
son éclat la beauté de sa soeur. On se tromperait, si l'on concluait
d'après ce noble procédé, que madame de Nangis fût incapable
d'envie: mais on est rarement jaloux de son ouvrage; et l'idée que
Valentine lui devrait son triomphe, lui en fesait partager d'avance
la gloire.
Le moment d'en jouir fut fixé au jour que choisit la princesse de
L... pour donner un grand bal. L'effet qu'y produisit la beauté de
madame de Saverny alla fort au-delà de ce que s'en était promis sa
belle-soeur. C'était, disait-on, la taille la plus svelte, le
regard le plus séduisant, la tournure la plus gracieuse et la plus
imposante. Les personnes dont l'esprit malin s'était épuisé en bons
mots sur l'Artemise du concert de Madame de Nangis, restaient
confondues, et ne pouvaient concevoir que le seul talisman d'une
parure nouvelle eût eu le pouvoir d'opérer une semblable
métamorphose. Leur malignité en était réduite à la triste ressource
d'avouer que la marquise de Saverny était assez belle, mais d'une
beauté insignifiante. Ceux qui ne l'avaient jamais vue, combattaient
avec raison cet avis injurieux; et Valentine ne fut pas long-temps à
s'apercevoir qu'elle était l'objet de l'attention générale. Sa
modestie en souffrit d'abord un peu, mais son amour-propre jouit
bientôt du plaisir d'être admirée; elle en devint plus agréable
encore, car rien n'embellit comme la certitude de plaire. Tant
d'hommages l'auraient peut-être un peu trop enivrée, si elle n'avait
entendu dire à un homme qui passait auprès d'elle:--Je me méfie de
ces Beautés si régulières; elles naissent ordinairement sans esprit,
et la flatterie les rend stupides.--Cette phrase, et le ton de
mépris qui l'accompagne, excitent la curiosité de Valentine; elle
veut connaître la figure d'un censeur aussi sévère, se retourne, et
voit un homme dont l'âge lui rappelle M. de Saverny, mais dont les
yeux brillants et les traits marqués donnent à sa physionomie une
expression dure qui inspire plutôt la crainte que la confiance. Pour
se venger de la sentence qu'il vient de prononcer un peu trop haut
contre elle, madame de Saverny se penche vers sa soeur, et lui
demande comment on nomme ce monsieur si peu indulgent; c'est le
commandeur de Saint-Albert, répond madame de Nangis, un original qui
se croit le droit de tout fronder, parce qu'il est trop vieux pour
s'amuser de rien. C'est par égard pour l'ambassadeur d'Espagne, dont
il est l'intime ami, qu'on l'invite par-tout. Votre frère prétend
que c'est un homme de beaucoup de mérite, il appelle son humeur de
la fermeté, et sa rudesse de la franchise; moi qui ne fais aucun
cas de ces vertus désagréables, je le reçois le moins possible.
C'est dommage, reprit Valentine, vous l'auriez sûrement guéri de ses
préventions.--Ces derniers mots parvinrent aux oreilles du
commandeur, et lui firent soupçonner qu'il avait été entendu de
madame de Saverny. Il en conclut qu'elle allait le prendre en
horreur, et fut très-étonné de la voir empressée de causer avec lui,
lorsque M. de Nangis vint lui en offrir l'occasion. Il fit la
réflexion toute simple, que la marquise était bien aise de lui
prouver la rigueur de son jugement contre les belles femmes. Il la
trouva digne d'une exception, mais il se garda bien de lui en faire
la confidence; son éloignement pour toute espèce de galanterie le
rendait avare des éloges les plus mérités. Sous prétexte de ne point
gâter les femmes, il parlait de leurs défauts avec une ironie
dédaigneuse, qui le rendait redoutable; et quand on lui en faisait
le reproche, il répondait que cette sévérité lui avait plus rapporté
depuis qu'il était vieux, que tous les beaux sentiments de sa
jeunesse. En effet, l'envie de se mettre à l'abri de ses épigrammes
rendait beaucoup de femmes soigneuses envers lui, et lui donnait le
droit de croire qu'on les captive plus par la crainte que par la
soumission.
Il était déja tard lorsque le chevalier d'Émerange, après avoir
donné l'inquiétude de ne le pas voir, arriva enfin. Le plaisir de se
faire attendre avait pour lui tant de charmes, qu'il manquait
souvent à ses engagements, dans l'unique espérance de s'entendre
raconter le lendemain avec quelle impatience on l'avait attendu.
Pour cette fois, la présence de madame de Saverny avait occupé tout
le monde, et l'absence du chevalier n'avait été remarquée que d'un
petit nombre de personnes. En entrant dans le premier salon, il fut
étourdi par les discours emphatiques des admirateurs de Valentine.
Pour leur prouver qu'il ne partageait pas leur enthousiasme, et
qu'il l'avait assez vue pour la bien juger, il affecta de rester
fort long-temps avant d'entrer dans le salon où elle était, et ne
parut s'y décider que dans l'intention d'aller saluer madame de
Nangis; mais madame de Saverny eut son premier regard, et
l'impression qu'elle produisit sur lui fut d'autant plus vive, qu'il
s'efforça de la cacher. A peine eut-il l'air de l'apercevoir. Madame
de Nangis qui commençait à être importunée des hommages que l'on
prodiguait à sa soeur, sut bon gré au chevalier de cette négligence,
et l'en récompensa en ne s'occupant que de lui. Il parut quelque
temps ravi de cette préférence, mais quand il s'aperçut que madame
de Saverny n'y prenait pas garde, et qu'elle semblait écouter avec
intérêt la conversation du commandeur et de quelques autres
personnes qui l'entouraient, il se fatigua de la gaîté de madame de
Nangis, et s'éloigna d'elle.
Un attrait irrésistible le ramena bientôt auprès de Valentine.
Malgré toutes ses résolutions, il sentit le besoin de lui plaire, en
forma le projet, et s'appliqua à étudier les moyens d'y parvenir.
L'embarras n'était pas de se conformer à ses goûts, mais de les
connaître; et le chevalier résolut de se servir de l'esprit de
madame de Nangis, pour apprendre à captiver celui de Valentine; bien
décidé à se faire les opinions et le caractère qui devaient le mieux
séduire la femme auprès de laquelle il desirait le plus de réussir.