«Quelle est cette Artemise? demanda une de ces personnes
bienveillantes, que le mérite frappe rarement, mais que le ridicule
choque toujours.--Je ne la connais pas, répondit une autre, mais à
son costume économique, je présume que c'est une dame de compagnie
de la princesse.--En effet, je lui trouve assez l'air de ces jeunes
femmes qu'on élève pour être toujours de l'avis de leur princesse,
pour finir un meuble de tapisserie, et jouer au besoin une sonate à
quatre mains.--Vous en direz, mesdames, tout ce qu'il vous plaira,
dit un troisième, mais cette femme-là a des traits admirables.--Des
traits? Vraiment, vous êtes bien heureux de les découvrir à travers
cet énorme chapeau; moi, je ne crois pas à la beauté des visages que
l'on prend tant de soin de cacher.»--C'est ainsi que chacun donna
son avis sur madame de Saverny, lorsqu'elle parut. Elle était pâle
et fatiguée de son voyage; on la trouva sans fraîcheur. Sa robe
n'était pas nouvelle, et il fut décidé qu'elle avait l'air
provincial; du reste, on était sûr qu'elle manquait d'esprit et
d'usage, car elle avait l'air étonné de tout, et ne parlait de rien.
Dix minutes suffirent pour asseoir ce jugement, et le rendre
irrévocable.
M. d'Émerange lui-même, malgré toutes ses connaissances positives
sur la beauté, ne fut pas exempt d'injustice envers celle de madame
de Saverny. Les plus savants dans ce genre sont souvent dupes de la
mode, et il en est peu d'assez courageux pour défendre les agréments
d'une femme mal mise. Le chevalier reprocha à madame de Nangis de
l'avoir trompé sur le compte de sa belle-soeur. «--Pour cette fois,
lui dit-il, vous ne vous plaindrez pas de mon admiration, madame de
Saverny ne me donnera jamais le tort de la partager entre vous
deux.--N'en faites pas serment, reprit en souriant la comtesse.»--En
ce moment M. de Nangis vint prendre le chevalier pour le présenter
à sa soeur, comme un de ses amis les plus aimables. Valentine
répondit avec grace aux choses froidement polies que lui adressa le
chevalier; il fut d'abord séduit par le son de sa voix, et, sans
trop écouter ce qu'elle disait, il remarqua les plus belles dents et
le plus gracieux sourire. Mais il garda le secret de cette
découverte, et n'osa pas démentir son premier jugement.
Cependant un sentiment de curiosité le rapprocha de madame de
Saverny. Placé entre elle et la princesse de L..., il observa que
Valentine écoutait la musique en personne de goût; et, dans ce qu'il
put entendre de ses réponses à la princesse, il reconnut un choix
d'expressions élégantes et simples, qu'on rapporte assez rarement de
la province. Le collier de madame de Nangis s'étant dénoué,
Valentine ôta ses gants pour le rattacher, et laissa voir un bras
charmant. Le chevalier n'en fut pas moins de l'avis de tous ceux qui
se refusaient à la trouver belle. Cependant lorsque le concert
finit, et que madame de Nangis vint accompagnée de plusieurs jolies
femmes, le supplier de chanter quelques-unes des romances qu'il
avait mises à la mode, il parut ne céder qu'à leurs instances; mais
le fait est que madame de Saverny fut la seule qui n'osât le prier,
et qu'il ne chanta que pour elle.
Un long séjour en Italie avait rendu M. d'Émerange fort bon
musicien; il avait une voix agréable, et chantait avec goût. Sa
prétention était de ne paraître attacher aucune importance à ses
talents; mais, tout en ayant l'air de se croire fort indigne des
applaudissements qu'on lui prodiguait, il ne pardonnait pas la
critique. Malheur aux femmes qui trouvaient ses romances mauvaises,
ou ses couplets mal rimés! on savait bientôt le nombre de tous leurs
ridicules.
Aucune des personnes qu'avait réunies madame de Nangis n'eut à
craindre cette vengeance de la part du chevalier. L'enchantement fut
général: chaque couplet offrait une application que ces dames
interprétaient à leur gré. Celles que la flatterie du chevalier
avait souvent honorées de ses éloges, croyaient se reconnaître dans
tous les portraits de ses bergères, le reste se lisait dans ses
yeux, et tous les amours-propres étaient satisfaits. Madame de
Saverny, qui n'entendait rien à toutes ces finesses, trouva
simplement que M. d'Émerange chantait bien; mais elle n'osa le lui
dire, tant la simplicité de ce compliment aurait paru froide, en
comparaison de l'exagération des éloges dont on se plaisait à
l'accabler.
Madame de Saverny ne savait pas encore combien le silence d'une
seule personne peut gâter un succès. Elle aurait pu s'en apercevoir,
si elle avait remarqué de quel air le chevalier répondait aux
choses flatteuses que lui adressait madame de Nangis. Sa distraction
et son mécontentement étaient visibles; il ne pardonnait point à une
femme de province de ne pas être transportée du plaisir de
l'entendre, et se disait: Il n'est pas douteux que cette belle veuve
ait pour adorateur quelque petit gentilhomme des environs de son
château, à qui elle a promis en partant de ne s'amuser de rien dans
son absence; je suis sûr qu'elle va lui écrire demain que je l'ai
ennuyée à périr, et s'en faire un mérite!» Cette réflexion inspira
plus de dépit au chevalier que de dédain. Il décida bien que madame
de Saverny devait être sotte et maussade; il ne lui en aurait même
rien coûté pour le dire, mais il s'efforçait en vain de le penser;
car l'amour-propre rend plus souvent injurieux qu'injuste.
Cette soirée se termina pour Valentine, au moment où l'on vint
annoncer le souper. Elle se retira dans l'appartement qui lui était
destiné. Mademoiselle Julie l'y attendait pour lui offrir ses
services, et donner, d'un ton protecteur, ses avis à la petite
Antoinette, qui lui paraissait une femme-de-chambre bien peu au fait
des grands intérêts de la toilette d'une jolie femme. Il est vrai
qu'Antoinette coiffait mal, et laçait de travers, mais c'était bien
la plus honnête et la plus jolie de toutes les jeunes filles de
Saverny. Sa mère avait élevé Valentine, et Antoinette pouvait
impunément mal habiller sa maîtresse, sans lui donner l'envie de la
renvoyer. Cependant le séjour de Paris exigeait plus de soins; et
mademoiselle Julie fut chargée par la marquise du choix d'une
seconde femme-de-chambre, dont le premier devoir serait de bien
traiter Antoinette.