CHAPITRE III.

«Quelle est cette Artemise? demanda une de ces personnes

bienveillantes, que le mérite frappe rarement, mais que le ridicule

choque toujours.--Je ne la connais pas, répondit une autre, mais à

son costume économique, je présume que c'est une dame de compagnie

de la princesse.--En effet, je lui trouve assez l'air de ces jeunes

femmes qu'on élève pour être toujours de l'avis de leur princesse,

pour finir un meuble de tapisserie, et jouer au besoin une sonate à

quatre mains.--Vous en direz, mesdames, tout ce qu'il vous plaira,

dit un troisième, mais cette femme-là a des traits admirables.--Des

traits? Vraiment, vous êtes bien heureux de les découvrir à travers

cet énorme chapeau; moi, je ne crois pas à la beauté des visages que

l'on prend tant de soin de cacher.»--C'est ainsi que chacun donna

son avis sur madame de Saverny, lorsqu'elle parut. Elle était pâle

et fatiguée de son voyage; on la trouva sans fraîcheur. Sa robe

n'était pas nouvelle, et il fut décidé qu'elle avait l'air

provincial; du reste, on était sûr qu'elle manquait d'esprit et

d'usage, car elle avait l'air étonné de tout, et ne parlait de rien.

Dix minutes suffirent pour asseoir ce jugement, et le rendre

irrévocable.

M. d'Émerange lui-même, malgré toutes ses connaissances positives

sur la beauté, ne fut pas exempt d'injustice envers celle de madame

de Saverny. Les plus savants dans ce genre sont souvent dupes de la

mode, et il en est peu d'assez courageux pour défendre les agréments

d'une femme mal mise. Le chevalier reprocha à madame de Nangis de

l'avoir trompé sur le compte de sa belle-soeur. «--Pour cette fois,

lui dit-il, vous ne vous plaindrez pas de mon admiration, madame de

Saverny ne me donnera jamais le tort de la partager entre vous

deux.--N'en faites pas serment, reprit en souriant la comtesse.»--En

ce moment M. de Nangis vint prendre le chevalier pour le présenter

à sa soeur, comme un de ses amis les plus aimables. Valentine

répondit avec grace aux choses froidement polies que lui adressa le

chevalier; il fut d'abord séduit par le son de sa voix, et, sans

trop écouter ce qu'elle disait, il remarqua les plus belles dents et

le plus gracieux sourire. Mais il garda le secret de cette

découverte, et n'osa pas démentir son premier jugement.

Cependant un sentiment de curiosité le rapprocha de madame de

Saverny. Placé entre elle et la princesse de L..., il observa que

Valentine écoutait la musique en personne de goût; et, dans ce qu'il

put entendre de ses réponses à la princesse, il reconnut un choix

d'expressions élégantes et simples, qu'on rapporte assez rarement de

la province. Le collier de madame de Nangis s'étant dénoué,

Valentine ôta ses gants pour le rattacher, et laissa voir un bras

charmant. Le chevalier n'en fut pas moins de l'avis de tous ceux qui

se refusaient à la trouver belle. Cependant lorsque le concert

finit, et que madame de Nangis vint accompagnée de plusieurs jolies

femmes, le supplier de chanter quelques-unes des romances qu'il

avait mises à la mode, il parut ne céder qu'à leurs instances; mais

le fait est que madame de Saverny fut la seule qui n'osât le prier,

et qu'il ne chanta que pour elle.

Un long séjour en Italie avait rendu M. d'Émerange fort bon

musicien; il avait une voix agréable, et chantait avec goût. Sa

prétention était de ne paraître attacher aucune importance à ses

talents; mais, tout en ayant l'air de se croire fort indigne des

applaudissements qu'on lui prodiguait, il ne pardonnait pas la

critique. Malheur aux femmes qui trouvaient ses romances mauvaises,

ou ses couplets mal rimés! on savait bientôt le nombre de tous leurs

ridicules.

Aucune des personnes qu'avait réunies madame de Nangis n'eut à

craindre cette vengeance de la part du chevalier. L'enchantement fut

général: chaque couplet offrait une application que ces dames

interprétaient à leur gré. Celles que la flatterie du chevalier

avait souvent honorées de ses éloges, croyaient se reconnaître dans

tous les portraits de ses bergères, le reste se lisait dans ses

yeux, et tous les amours-propres étaient satisfaits. Madame de

Saverny, qui n'entendait rien à toutes ces finesses, trouva

simplement que M. d'Émerange chantait bien; mais elle n'osa le lui

dire, tant la simplicité de ce compliment aurait paru froide, en

comparaison de l'exagération des éloges dont on se plaisait à

l'accabler.

Madame de Saverny ne savait pas encore combien le silence d'une

seule personne peut gâter un succès. Elle aurait pu s'en apercevoir,

si elle avait remarqué de quel air le chevalier répondait aux

choses flatteuses que lui adressait madame de Nangis. Sa distraction

et son mécontentement étaient visibles; il ne pardonnait point à une

femme de province de ne pas être transportée du plaisir de

l'entendre, et se disait: Il n'est pas douteux que cette belle veuve

ait pour adorateur quelque petit gentilhomme des environs de son

château, à qui elle a promis en partant de ne s'amuser de rien dans

son absence; je suis sûr qu'elle va lui écrire demain que je l'ai

ennuyée à périr, et s'en faire un mérite!» Cette réflexion inspira

plus de dépit au chevalier que de dédain. Il décida bien que madame

de Saverny devait être sotte et maussade; il ne lui en aurait même

rien coûté pour le dire, mais il s'efforçait en vain de le penser;

car l'amour-propre rend plus souvent injurieux qu'injuste.

Cette soirée se termina pour Valentine, au moment où l'on vint

annoncer le souper. Elle se retira dans l'appartement qui lui était

destiné. Mademoiselle Julie l'y attendait pour lui offrir ses

services, et donner, d'un ton protecteur, ses avis à la petite

Antoinette, qui lui paraissait une femme-de-chambre bien peu au fait

des grands intérêts de la toilette d'une jolie femme. Il est vrai

qu'Antoinette coiffait mal, et laçait de travers, mais c'était bien

la plus honnête et la plus jolie de toutes les jeunes filles de

Saverny. Sa mère avait élevé Valentine, et Antoinette pouvait

impunément mal habiller sa maîtresse, sans lui donner l'envie de la

renvoyer. Cependant le séjour de Paris exigeait plus de soins; et

mademoiselle Julie fut chargée par la marquise du choix d'une

seconde femme-de-chambre, dont le premier devoir serait de bien

traiter Antoinette.

Anatole, Vol. 1 · 第 12 / 36 题