Déja cinquante femmes richement parées décoraient les salons de
madame de Nangis, tandis qu'un plus grand nombre d'hommes circulait
autour d'elles, en leur adressant des compliments plus ou moins
sincères sur leur parure ou leur beauté. Les artistes, qui devaient
faire les délices de la soirée, paraissaient n'attendre qu'un mot
de la maîtresse de la maison pour commencer le concert. Elle
allait en donner le signal, lorsque la _prima donna_ s'avançant
respectueusement vers elle, lui déclara, le plus poliment possible,
que rien dans le monde ne lui ferait chanter une note, si son
accompagnateur ordinaire n'était pas au piano. Madame de Nangis lui
représenta vainement que plusieurs compositeurs d'un grand talent et
fort habitués à tenir le piano, offraient de l'accompagner, si
l'artiste appelé pour avoir cet honneur, et que sa réputation au
concert de la reine semblait en rendre digne, ne lui inspirait pas
de confiance. La célèbre cantatrice resta immuable dans sa volonté;
et madame de Nangis fut réduite à donner l'ordre d'atteler ses
chevaux pour faire courir après cet indispensable confident des
intentions musicales de la signora de B... Cette petite discussion
jeta l'alarme dans la brillante assemblée. A l'air d'humeur qui
s'était peint sur le visage de madame de Nangis, et aux gestes
multipliés de la Signora, qui semblaient tous dire: «Cela m'est
impossible», on avait jugé qu'elle refusait de chanter. La
désolation était générale; et les gens qui par goût attachaient le
moins de prix à un grand air italien, paraissaient les plus
inconsolables.
Le chevalier d'Émerange fut député auprès de madame de Nangis, pour
savoir s'il restait encore quelque espérance; il profita de cette
occasion pour demander à la comtesse si sa belle-soeur était au
nombre de toutes les jolies femmes qu'elle avait réunies.--Non, lui
répondit-elle; si madame de Saverny était ici, vous l'auriez déja
reconnue.--J'en ai peur, reprit le chevalier, car un chapeau de
Nevers doit être assez reconnaissable dans ce salon-ci.--Vraiment,
il ne serait pas plus ridicule que celui de madame de R.... Il faut
que cette femme-là soit bien sûre de son esprit pour affubler ainsi
son visage; voyez un peu que de gens s'empressent autour d'elle; et
dites ensuite, que sans le bon goût et l'élégance, on ne saurait
plaire!--Je le dirai toujours en vous voyant, dussé-je me battre
avec tous les champions de la laideur de madame de R....--Madame de
Nangis ne voulant pas répondre à cette flatterie, rappela au
chevalier qu'il était attendu. Il l'avait oublié, et revint auprès
des personnes qui l'avaient chargé de questionner la comtesse,
en leur disant: «Soyez sans inquiétude, un léger incident retarde
votre plaisir, mais vous allez l'entendre.--De qui parlez-vous?
reprit, d'un air étonné, un de ceux à qui s'était adressé le
chevalier.--Mais ne m'avez-vous pas dit de savoir si la signora B...
se déciderait à chanter ce soir?--Ah! mille pardons, s'écria tout le
monde, nous avions oublié votre extrême complaisance.--Et la
cantatrice aussi, repartit le chevalier; cela ne m'étonne pas, on
est toujours puni du tort de se faire attendre.--En effet, ces mêmes
gens qui, un moment auparavant, semblaient désespérés de la crainte
de ne pas entendre la voix de cette célèbre virtuose, étaient
presqu'aussi contrariés de voir interrompre une conversation qui les
amusait. C'est ainsi qu'en France les plaisirs de l'esprit passent
avant tout.
Madame de Nangis, bien convaincue de cette vérité, prévint toutes
les causeries qui allaient s'établir, en réclamant l'attention
générale en faveur d'un beau quatuor d'Haydn, qui fut aussi bien
exécuté que mal écouté. Au quatuor l'on fit succéder la sévère
sonate d'un pianiste allemand, qui commençait à assoupir
l'assemblée, lorsque madame de Nangis s'écria, sans aucun égard pour
le pauvre professeur;--Ah! voici M. Augustini.--C'était le nom de
l'accompagnateur tant désiré; chacun le répéta tout haut, en
félicitant madame de Nangis du bonheur d'avoir pu le rejoindre; et
c'est au bruit de toutes ces félicitations, qu'expira le dernier
accord de la sonate allemande, sans que personne songeât à en
applaudir l'auteur. Madame de Nangis lui adressa seulement un de ces
discours de maîtresse de maison, qui ne signifient rien, sinon qu'on
veut se faire la réputation de dire un mot obligeant à toutes les
personnes que l'on reçoit. Enfin, le moment de rendre justice au
talent de la signora B... était arrivé, et madame de Nangis
jouissait du plaisir de voir le but de sa soirée rempli. Elle
n'était plus tourmentée de cette crainte si naturelle, d'avoir réuni
tant de personnes pour les ennuyer. M. de Nangis aurait dû partager
cette douce satisfaction; mais une inquiétude d'un autre genre
l'agitait. La princesse de L... pour laquelle il avait long-temps
réservé la meilleure place, venait d'arriver, et s'était assise sur
la seule chaise qui se trouvait libre derrière plusieurs autres
femmes. M. de Nangis souffrait le martyre, en voyant la princesse
aussi mal placée, et maudissait l'impossibilité de lui offrir le
siége d'une autre personne. Heureusement pour lui, madame de Nangis,
encore plus touchée de la position penible où paraissait être son
mari, que de celle de la princesse, interrompit la longue
ritournelle du grand air italien, pour faire passer un fauteuil
auprès d'elle, et y conduire la princesse de L...
Tous ces dérangements importunaient au dernier point la signora B...
et l'expression de sa physionomie n'en fesait pas mystère; mais
l'enthousiasme qu'inspirèrent les premiers accents de sa belle voix,
la rendirent plus patiente à souffrir les nouvelles contrariétés qui
l'attendaient. Une des plus vives fut celle d'entendre sonner toutes
les pendules des salons, au milieu du point d'orgue le mieux étudié;
car pour les _bravo_ mal placés, et tous les signes d'une
admiration souvent trop bruyante, son indulgence était extrême: on
s'aperçoit si peu des inconvénients de ce qui flatte!
Le bruit des applaudissements étant parvenu jusqu'aux antichambres,
un domestique crut pouvoir profiter du moment où l'on ne chantait
plus, pour aller prévenir la comtesse de l'arrivée de sa
belle-soeur. Madame de Nangis l'attendait avec impatience depuis une
semaine; et, dans tout autre instant, elle eût été charmée de courir
au-devant d'elle pour l'embrasser; mais interrompre ainsi un grand
concert par une scène de famille, lui paraissait une chose fort
ridicule. Pour l'éviter, elle donna l'ordre que l'on conduisît
madame de Saverny dans son appartement, et lui fit dire qu'elle
irait la rejoindre, dès qu'elle pourrait s'échapper un moment.
Au nom de la marquise de Saverny, la princesse de L... s'écria,
«Quoi, c'est madame de Saverny qui vient d'arriver? Cette jolie
femme qui était aux eaux de Vichy, l'année dernière, et qui
m'a si bien reçue, lorsque ma voiture s'est brisée auprès de
son château? Ah! rien ne saurait m'empêcher d'aller l'embrasser; où
est-elle?»--Le domestique ayant répondu qu'en attendant les ordres
de madame on avait fait entrer la marquise dans le petit boudoir, la
princesse voulut s'y rendre à l'instant même, et madame de Nangis
se trouva forcée de l'accompagner.
Elles trouvèrent madame de Saverny un peu déconcertée de sa
réception. Le bruit de sa voiture n'avait attiré personne. Parvenue
dans les vestibules, il lui avait fallu traverser une haie de
laquais avant d'arriver à l'appartement de la comtesse, et se
disputer avec l'un d'eux, pour l'empêcher de l'annoncer à haute voix
dans le sallon. Un autre, plus connaisseur, ayant remarqué avec
dédain la simplicité de sa parure, et reconnu qu'elle n'était pas
digne des honneurs du concert, l'avait fait passer mystérieusement
dans le boudoir, en lui recommandant de ne pas faire le moindre
bruit. Elle y était depuis un quart d'heure à méditer sur la
différence de cette réception avec celle dont l'espérance l'avait
occupée pendant toute sa route, lorsque la princesse vint se jeter
dans ses bras, en lui prodiguant toutes les expressions de la plus
tendre amitié. Madame de Nangis y joignit les témoignages de la
sienne; mais tous ses soins à prouver combien elle était ravie du
plaisir de revoir sa chère Valentine, dissimulaient faiblement
l'impatience qu'elle éprouvait de retourner dans son salon. Madame
de Saverny la devina bientôt, et supplia sa soeur de ne pas
interrompre plus long-temps le concert; elle lui demanda la
permission d'en attendre la fin dans son appartement; mais la
princesse n'y voulut jamais consentir. «Madame la comtesse,
dit-elle, ne souffrez pas qu'elle nous quitte ainsi. Il faut
absolument qu'elle entende chanter madame B... C'est un plaisir
qu'on ne peut remettre à un autre jour, puisqu'elle retourne
incessamment en Italie.--Ah! madame, excusez-moi, reprit Valentine,
je suis en habit de voyage.--Eh! que vous manque-t-il, interrompit
la princesse, vous avez une robe de taffetas noir qui vous sied à
merveille; avec cette collerette de blonde et ce chapeau de paille,
vous êtes jolie comme un ange; allons, venez avec nous, ou bien
restez, et je ne vous quitte pas.»
Madame de Saverny résistait vainement aux instances de la
princesse, un message de M. de Nangis, que l'absence de ces dames
contrariait beaucoup, détermina Valentine à ne pas la prolonger plus
long-temps. Elle sacrifia de bonne grace les intérêts de sa vanité
au desir de ses deux amies, et se résigna à se montrer la moins
parée de toutes les femmes brillantes de cette assemblée, sans se
douter qu'elle en fût la plus belle.