CHAPITRE II.

Déja cinquante femmes richement parées décoraient les salons de

madame de Nangis, tandis qu'un plus grand nombre d'hommes circulait

autour d'elles, en leur adressant des compliments plus ou moins

sincères sur leur parure ou leur beauté. Les artistes, qui devaient

faire les délices de la soirée, paraissaient n'attendre qu'un mot

de la maîtresse de la maison pour commencer le concert. Elle

allait en donner le signal, lorsque la _prima donna_ s'avançant

respectueusement vers elle, lui déclara, le plus poliment possible,

que rien dans le monde ne lui ferait chanter une note, si son

accompagnateur ordinaire n'était pas au piano. Madame de Nangis lui

représenta vainement que plusieurs compositeurs d'un grand talent et

fort habitués à tenir le piano, offraient de l'accompagner, si

l'artiste appelé pour avoir cet honneur, et que sa réputation au

concert de la reine semblait en rendre digne, ne lui inspirait pas

de confiance. La célèbre cantatrice resta immuable dans sa volonté;

et madame de Nangis fut réduite à donner l'ordre d'atteler ses

chevaux pour faire courir après cet indispensable confident des

intentions musicales de la signora de B... Cette petite discussion

jeta l'alarme dans la brillante assemblée. A l'air d'humeur qui

s'était peint sur le visage de madame de Nangis, et aux gestes

multipliés de la Signora, qui semblaient tous dire: «Cela m'est

impossible», on avait jugé qu'elle refusait de chanter. La

désolation était générale; et les gens qui par goût attachaient le

moins de prix à un grand air italien, paraissaient les plus

inconsolables.

Le chevalier d'Émerange fut député auprès de madame de Nangis, pour

savoir s'il restait encore quelque espérance; il profita de cette

occasion pour demander à la comtesse si sa belle-soeur était au

nombre de toutes les jolies femmes qu'elle avait réunies.--Non, lui

répondit-elle; si madame de Saverny était ici, vous l'auriez déja

reconnue.--J'en ai peur, reprit le chevalier, car un chapeau de

Nevers doit être assez reconnaissable dans ce salon-ci.--Vraiment,

il ne serait pas plus ridicule que celui de madame de R.... Il faut

que cette femme-là soit bien sûre de son esprit pour affubler ainsi

son visage; voyez un peu que de gens s'empressent autour d'elle; et

dites ensuite, que sans le bon goût et l'élégance, on ne saurait

plaire!--Je le dirai toujours en vous voyant, dussé-je me battre

avec tous les champions de la laideur de madame de R....--Madame de

Nangis ne voulant pas répondre à cette flatterie, rappela au

chevalier qu'il était attendu. Il l'avait oublié, et revint auprès

des personnes qui l'avaient chargé de questionner la comtesse,

en leur disant: «Soyez sans inquiétude, un léger incident retarde

votre plaisir, mais vous allez l'entendre.--De qui parlez-vous?

reprit, d'un air étonné, un de ceux à qui s'était adressé le

chevalier.--Mais ne m'avez-vous pas dit de savoir si la signora B...

se déciderait à chanter ce soir?--Ah! mille pardons, s'écria tout le

monde, nous avions oublié votre extrême complaisance.--Et la

cantatrice aussi, repartit le chevalier; cela ne m'étonne pas, on

est toujours puni du tort de se faire attendre.--En effet, ces mêmes

gens qui, un moment auparavant, semblaient désespérés de la crainte

de ne pas entendre la voix de cette célèbre virtuose, étaient

presqu'aussi contrariés de voir interrompre une conversation qui les

amusait. C'est ainsi qu'en France les plaisirs de l'esprit passent

avant tout.

Madame de Nangis, bien convaincue de cette vérité, prévint toutes

les causeries qui allaient s'établir, en réclamant l'attention

générale en faveur d'un beau quatuor d'Haydn, qui fut aussi bien

exécuté que mal écouté. Au quatuor l'on fit succéder la sévère

sonate d'un pianiste allemand, qui commençait à assoupir

l'assemblée, lorsque madame de Nangis s'écria, sans aucun égard pour

le pauvre professeur;--Ah! voici M. Augustini.--C'était le nom de

l'accompagnateur tant désiré; chacun le répéta tout haut, en

félicitant madame de Nangis du bonheur d'avoir pu le rejoindre; et

c'est au bruit de toutes ces félicitations, qu'expira le dernier

accord de la sonate allemande, sans que personne songeât à en

applaudir l'auteur. Madame de Nangis lui adressa seulement un de ces

discours de maîtresse de maison, qui ne signifient rien, sinon qu'on

veut se faire la réputation de dire un mot obligeant à toutes les

personnes que l'on reçoit. Enfin, le moment de rendre justice au

talent de la signora B... était arrivé, et madame de Nangis

jouissait du plaisir de voir le but de sa soirée rempli. Elle

n'était plus tourmentée de cette crainte si naturelle, d'avoir réuni

tant de personnes pour les ennuyer. M. de Nangis aurait dû partager

cette douce satisfaction; mais une inquiétude d'un autre genre

l'agitait. La princesse de L... pour laquelle il avait long-temps

réservé la meilleure place, venait d'arriver, et s'était assise sur

la seule chaise qui se trouvait libre derrière plusieurs autres

femmes. M. de Nangis souffrait le martyre, en voyant la princesse

aussi mal placée, et maudissait l'impossibilité de lui offrir le

siége d'une autre personne. Heureusement pour lui, madame de Nangis,

encore plus touchée de la position penible où paraissait être son

mari, que de celle de la princesse, interrompit la longue

ritournelle du grand air italien, pour faire passer un fauteuil

auprès d'elle, et y conduire la princesse de L...

Tous ces dérangements importunaient au dernier point la signora B...

et l'expression de sa physionomie n'en fesait pas mystère; mais

l'enthousiasme qu'inspirèrent les premiers accents de sa belle voix,

la rendirent plus patiente à souffrir les nouvelles contrariétés qui

l'attendaient. Une des plus vives fut celle d'entendre sonner toutes

les pendules des salons, au milieu du point d'orgue le mieux étudié;

car pour les _bravo_ mal placés, et tous les signes d'une

admiration souvent trop bruyante, son indulgence était extrême: on

s'aperçoit si peu des inconvénients de ce qui flatte!

Le bruit des applaudissements étant parvenu jusqu'aux antichambres,

un domestique crut pouvoir profiter du moment où l'on ne chantait

plus, pour aller prévenir la comtesse de l'arrivée de sa

belle-soeur. Madame de Nangis l'attendait avec impatience depuis une

semaine; et, dans tout autre instant, elle eût été charmée de courir

au-devant d'elle pour l'embrasser; mais interrompre ainsi un grand

concert par une scène de famille, lui paraissait une chose fort

ridicule. Pour l'éviter, elle donna l'ordre que l'on conduisît

madame de Saverny dans son appartement, et lui fit dire qu'elle

irait la rejoindre, dès qu'elle pourrait s'échapper un moment.

Au nom de la marquise de Saverny, la princesse de L... s'écria,

«Quoi, c'est madame de Saverny qui vient d'arriver? Cette jolie

femme qui était aux eaux de Vichy, l'année dernière, et qui

m'a si bien reçue, lorsque ma voiture s'est brisée auprès de

son château? Ah! rien ne saurait m'empêcher d'aller l'embrasser; où

est-elle?»--Le domestique ayant répondu qu'en attendant les ordres

de madame on avait fait entrer la marquise dans le petit boudoir, la

princesse voulut s'y rendre à l'instant même, et madame de Nangis

se trouva forcée de l'accompagner.

Elles trouvèrent madame de Saverny un peu déconcertée de sa

réception. Le bruit de sa voiture n'avait attiré personne. Parvenue

dans les vestibules, il lui avait fallu traverser une haie de

laquais avant d'arriver à l'appartement de la comtesse, et se

disputer avec l'un d'eux, pour l'empêcher de l'annoncer à haute voix

dans le sallon. Un autre, plus connaisseur, ayant remarqué avec

dédain la simplicité de sa parure, et reconnu qu'elle n'était pas

digne des honneurs du concert, l'avait fait passer mystérieusement

dans le boudoir, en lui recommandant de ne pas faire le moindre

bruit. Elle y était depuis un quart d'heure à méditer sur la

différence de cette réception avec celle dont l'espérance l'avait

occupée pendant toute sa route, lorsque la princesse vint se jeter

dans ses bras, en lui prodiguant toutes les expressions de la plus

tendre amitié. Madame de Nangis y joignit les témoignages de la

sienne; mais tous ses soins à prouver combien elle était ravie du

plaisir de revoir sa chère Valentine, dissimulaient faiblement

l'impatience qu'elle éprouvait de retourner dans son salon. Madame

de Saverny la devina bientôt, et supplia sa soeur de ne pas

interrompre plus long-temps le concert; elle lui demanda la

permission d'en attendre la fin dans son appartement; mais la

princesse n'y voulut jamais consentir. «Madame la comtesse,

dit-elle, ne souffrez pas qu'elle nous quitte ainsi. Il faut

absolument qu'elle entende chanter madame B... C'est un plaisir

qu'on ne peut remettre à un autre jour, puisqu'elle retourne

incessamment en Italie.--Ah! madame, excusez-moi, reprit Valentine,

je suis en habit de voyage.--Eh! que vous manque-t-il, interrompit

la princesse, vous avez une robe de taffetas noir qui vous sied à

merveille; avec cette collerette de blonde et ce chapeau de paille,

vous êtes jolie comme un ange; allons, venez avec nous, ou bien

restez, et je ne vous quitte pas.»

Madame de Saverny résistait vainement aux instances de la

princesse, un message de M. de Nangis, que l'absence de ces dames

contrariait beaucoup, détermina Valentine à ne pas la prolonger plus

long-temps. Elle sacrifia de bonne grace les intérêts de sa vanité

au desir de ses deux amies, et se résigna à se montrer la moins

parée de toutes les femmes brillantes de cette assemblée, sans se

douter qu'elle en fût la plus belle.

Anatole, Vol. 1 · 第 11 / 36 题