Voici venir les canots de guerre, les parasols dorés, les rameurs qui

hurlent, les danseurs frénétiques, la musique assourdissante; c'est le

gouverneur de Pagán, le _Myit-sing-woon_, espèce de grand shérif de

l'Irawady.

Les temples apparaissent de plus en plus nombreux, les villages se

montrent de toutes parts; de tous côtés, sous des arbres majestueux,

une population qui fourmille; enfin nous laissons tomber l'ancre

devant Pagán, et, comme d'habitude, près du théâtre.

L'escorte du Myit-sing-woon était la plus nombreuse que nous ayons

encore vue. Dans son canot il avait cinquante hommes armés d'épées;

une vingtaine portaient des fusils de tout calibre, mais tous à deux

coups, plusieurs même de ces équipages portaient un uniforme. Nous

comptâmes trente canots, qui en moyenne avaient trente hommes à bord.

Enfin environ deux cents cavaliers, montés sur des petits chevaux

campagnards, parmi lesquels il y avait plus d'une jument suivie de son

poulain, nous attendaient sur la plage. Notre mouillage était des plus

pittoresques. Près de nous, sur le bord du fleuve, s'élevait un

temple, petit, il est vrai, mais d'une construction très-originale:

son dôme avait la forme d'un oeuf, le gros bout en l'air, et était

surmonté d'une simple flèche.

Cet oeuf pose sur une terrasse de _chunam_ ou chaux qui est faite avec

des coquillages ou du corail blanc; elle descend jusqu'à la rivière

par une série de murs en talus, dont les parapets sont couronnés d'un

cordon de trèfle mystique. En arrière une châsse de bois sculpté et

doré, et un _thein_ en brique avec son clocher pyramidal, s'étagent

l'un derrière l'autre. Ce thein est d'une richesse et d'un fini

d'exécution rares actuellement chez les Birmans.

De la rivière, cet ensemble d'architecture était si fantastique, si

étrange, qu'en le voyant, on aurait pu se croire dans un monde

nouveau.

Pagán nous causa à tous un profond étonnement. Aucun des voyageurs qui

nous avaient précédés ne nous avait préparés au spectacle de ruines

aussi vastes, aussi intéressantes. C'est à Pagán, dans les décombres

de la vieille cité, que le 8 février 1826, l'armée des Birmans,

commandée par le malheureux Naweng-Chuyen (le roi du coucher du

soleil), livra son dernier combat aux Anglais envahisseurs.

[Illustration: Intérieur d'une pagode.]

Les ruines de Pagán couvrent, le long du fleuve, un espace de treize

kilomètres de long sur trois kilomètres de large. Le nombre des

temples ruinés ou en bon état est de huit cents, peut-être même de

mille. Il y en a de toute espèce: pagodes en forme de cloche, en forme

de bouton, en forme de potiron ou d'oeuf; _Dagobahs_, _Chaityas_,

_Bo-phyas_[5], tout s'y trouve réuni, avec toutes les variantes que

comportent d'ailleurs ces différents types. Ces constructions, presque

toutes sur le même plan, affectent la forme cubique: à l'intérieur une

grande chambre avec des voûtes gothiques; à la principale entrée,

grand porche qui fait saillie; à l'orient, deux portes latérales; le

plan a la forme d'une croix; le bâtiment s'élève en terrasses

successives pour se terminer par une flèche, le plus souvent une

espèce de pyramide renflée vers le milieu. Ces constructions sont en

briques revêtues de plâtre. Les murs intérieurs et les chapelles ont

un revêtement pareil, richement décoré de fresques d'un travail

soigné.

[Note 5: _Dagobah_ est le nom donné aux temples de Ceylan; il

signifie, en sanscrit, réceptacle des reliques. On suppose

généralement que notre expression de pagode est une

corruption de ce mot. _Chaitys_ désigne les temples

bouddhistes; _Bo-phya_ est le nom des pagodes en forme d'oeuf

ou de potiron.]

Tel est en général le type de ces pagodes, dont la superficie varie de

quatre-vingts à huit cents mètres carrés.

Ce qu'il y a de plus remarquable sans contredit dans ces temples, ce

sont les chapelles à idoles, colossales statues de neuf mètres qui se

ressemblent toutes; la seule différence qui existe entre elles est

dans leur attitude: les unes prient, les autres prêchent, celles-ci

donnent leur bénédiction. Posées sur un piédestal en bois sculpté en

lotus, elles font face à l'entrée des chapelles, qui toutes sont

ornées de magnifiques grilles de sept mètres de haut: ces grilles en

bois sont très-curieusement fouillées; des guirlandes de feuillage

d'un fini précieux s'enroulent autour de chaque traverse; les voûtes

sont treillissées et semées de rosaces d'or.

L'immense niche où se trouve la statue a parfois plus de quinze mètres

d'élévation; tout autour court une dentelle de métal doré,

soigneusement découpée: au sommet de la voûte, à l'abri des regards du

spectateur, se trouve une fenêtre dont le jour est dirigé sur la tête

et les épaules de l'idole, qui, couverte d'or, semble ruisseler de

lumière. Ce rayonnement éclatant au fond d'une chapelle sombre saisit

le spectateur et produit un effet étrange.

Ces pagodes sont, je crois, toutes construites en _kucha-pukka_,

c'est-à-dire en briques cimentées de vase. On se représente

difficilement des monuments de ce genre, atteignant une hauteur de

soixante mètres; il faut dire que ces constructions sont presque des

masses solides, si bien que les corridors et les voûtes ressemblent

plutôt à des excavations qu'à de grandes nefs. Ces travaux sont

d'ailleurs exécutés avec un tel soin, le joint des briques est si bien

fait, qu'il est difficile d'introduire entre elles la lame d'un

couteau. Toute cette maçonnerie est couverte de plâtre; la nature même

de cette construction exige qu'il en soit ainsi.

[Illustration: Maison de l'ambassade, à Amarapoura.]

Là où le plâtre a résisté, les monuments sont en bon état; quand il a

disparu, les monuments tombent en ruine. Il va sans dire que tous les

ornements sont exécutés en plâtre; ils sont d'un goût et d'un fini

qu'on rencontre rarement dans ce pays et dans les Indes.

Myeen-kyan, ville importante entre Pagán et la capitale du royaume,

fait un grand commerce; c'est le principal marché à riz de la

Birmanie. Les rues étaient très-animées: ici on battait le riz, là on

le vannait, plus loin, on l'emballait et on le mettait à bord de

grandes barques de cinquante à cent tonneaux, qui emportaient aussi

des balles de coton destinées à la Chine. Celui que nous avons vu

était sale et court de laine.

Les habitants se pressaient en foule pour voir les navires; ils

regardaient par les sabords ouverts, questionnant, plaisantant sur

tout ce qu'ils voyaient; qu'on fût à sa toilette ou non, ils ne se

dérangeaient point.

Les eaux du fleuve étaient si hautes et inondaient tellement les

champs et les prés, qu'il nous fut impossible de juger de l'importance

du Kyend-wen, un des affluents de l'Irawady: nous remarquâmes au

confluent de ces deux rivières un petit _kyaung_ (monastère), bâti sur

pilotis: il avait été construit, nous dit-on, pour les mariniers.

[Illustration: Vallée des puits de bitume.--Dessin de Karl Girardet

d'après H. Yule.]

Au delà de cette ville nous fûmes témoins de la fabrication indigène

du salpêtre. Comme aux Indes, il se recueille ici sur le sol; pendant

la saison sèche, on racle la terre à une profondeur de quinze

centimètres environ; puis on met ce qu'on a ainsi ramassé dans des

espèces de filtres d'osier garnis d'argile à l'intérieur et qu'on

monte sur des châssis de bois. On les recouvre de balles de riz, puis

on verse de l'eau sur le tout. Cette eau, passant lentement à travers

l'appareil, vient tomber dans un vase en terre qui sert de

récipient. On répète les lavages deux fois et on porte les eaux mères

à la cuisson.

Celle-ci s'opère dans de larges vases peu profonds, juste assez élevés

au-dessus du sol pour qu'on puisse faire un petit feu: ces chaudières

sont en fonte de Chine, métal connu par ses qualités tenaces et

ductiles. Le salpêtre vient se cristalliser sur les parois des vases,

d'où on le retire en les raclant avec un couteau de bois.

La plus grande partie du salpêtre est vendue au roi; c'est un commerce

libre; cependant, si on en vendait de grandes quantités pour

l'exportation, il est probable qu'on l'arrêterait à la frontière. Ce

qui ne se vend pas au roi sert à faire des pièces d'artifices, car les

Birmans excellent dans la pyrotechnie.

Le 29 août, nous rencontrâmes une flotte de bateaux de guerre qui

accompagnait une députation nouvelle envoyée à notre rencontre. Le

chef vint abord, c'était Nan-ma-dau-woon, le gouverneur du palais de

la reine; au commencement de la guerre, il était gouverneur de Dalla,

et avait été à la tête de la députation envoyée à Calcutta. Il portait

une longue robe d'organdi et avait sur l'épaule un _tsal-wé_[6] d'or à

douze rangs. C'était le fonctionnaire le plus distingué que nous

eussions rencontré. Son canot avec ses cinquante-six rameurs était un

spécimen modèle du genre.

[Note 6: Le _tsal-wé_, chaîne d'or à plusieurs rangs, est

l'insigne qui distingue les nobles birmans; il se porte

attaché sur l'épaule gauche, traverse la poitrine, et vient

se fixer sur le dos, derrière le bras droit. D'après le major

Phayre, ce serait une modification du fil ou cordon

brahmanique des Hindous.]

Le spectacle avait un grand caractère. La flottille de canots se

divisa en deux bandes, l'une restant sur la rive droite, l'autre

traversant la rive gauche; les vapeurs avançaient lentement pendant

tous ces préparatifs; nous comptâmes trois cents canots; ils avaient

en moyenne un équipage de trente hommes, le tout formant un total de

neuf mille hommes, qui nous accompagnaient de leurs chants et de leur

musique habituelle.

M. Spears, négociant anglais résidant depuis longtemps à Amarapoura,

vint à bord avec Antonio Camaretta, Portugais de Goa, un des employés

de confiance du gouvernement birman; il est actuellement receveur des

douanes dans la capitale et maître de la garde-robe du roi.

Nous débarquâmes à Sagaïn, juste en face du vieil Ava; un bois épais,

quelques pagodes blanches, quelques monastères en ruines, des remparts

couverts d'herbes et de broussailles, indiquent seuls l'ancienne

capitale du royaume. Aussitôt arrivés, le padre Abbona, prêtre

piémontais, vint nous voir; nous eûmes de nombreux rapports avec lui

dans la suite.

Le patron du canot de guerre qui avait amené le vieux woon, et qui

était monté à bord avec lui, nous avait beaucoup amusés le long de la

route. C'était un gaillard gros et gras, d'un aspect désagréable, qui

se prélassait avec des airs d'importance, ainsi qu'il convient à qui

possède un abdomen puissant et un _putso_ battant neuf. Sa vanité

subit ici un léger échec, et nous eûmes un curieux exemple de la

manière dont cela se passe en Birmanie. Au moment du mouillage,

plusieurs canots, qui auraient dû être au large, se trouvèrent gêner

notre manoeuvre. Un des chefs prononça quelques paroles, et tout

aussitôt deux de ces licteurs nus qui suivent tout personnage de

marque, et dont les insignes caractéristiques sont un long et

vigoureux rotin et des chapeaux en laque rouge, se précipitèrent sur

notre pilote, au moment où il débarquait dans toute sa gloire, le

saisirent par sa houppe de cheveux, lui lièrent les pieds et les

poings, et sans souci du _putso_ neuf et de son importance, le

jetèrent, près l'avoir fort malmené, sur un tas de briques situé

derrière notre demeure.

Dans la soirée, nous explorâmes la ville et ses environs. Cette ville,

qui plus d'une fois fut la capitale du royaume, est fermée par une

enceinte en briques tombant en ruines et entourant, au milieu d'épais

bouquets de magnifiques tamariniers, quelques rares maisons. Les

boutiques, plus rares encore, ne contenaient rien d'intéressant.

Paysage. -- Arrivée à Amarapoura.

Les chemins des environs de la ville auraient eu parfois un aspect

tout anglais, n'étaient des haies de cactus qui nous rappelaient à la

réalité. M. Oldham et moi, après avoir gravi fort péniblement environ

trois cents marches très-roides, par un escalier ressemblant beaucoup

à celui qui décorait le fronton du temple de la Renommée dans les

livres de notre enfance, nous arrivâmes à un temple ruiné, qui

lui-même ne nous paya pas de notre fatigue; mais du haut de ses

terrasses nous eûmes une de ces vues qu'on n'oublie jamais. Il n'est

rien sur les bords du Rhin qui puisse s'y comparer. Ici l'Irawady fait

un coude brusque et s'infléchit presque à angle droit. Tantôt,

étincelant comme une zone d'argent, il baigne des îles verdoyantes

comme de sombres émeraudes, et semble se perdre dans les montagnes

bleues qui apparaissent à l'horizon; tantôt il rayonne ardent sous les

feux du soleil, comme un fleuve d'or liquide. Devant nous, Amarapoura,

enveloppée d'une vapeur légère qui couvre ses maisons de clayonnage et

ses pagodes de plâtre, de cette estompe mystérieuse qui permet à

l'imagination de rêver de palais de marbre, de pagodes de porphyre et

d'or. Derrière ses lagunes, c'est la merveilleuse Venise! À nos pieds

des arbres splendides (il n'est pas d'arbres comme ceux de la

Birmanie), d'où se détachent des pagodes, des temples éclatants de

dorure; plus loin, large comme un lac, s'étend une nappe d'eau où se

reflètent la profonde verdure des coteaux et les nuages blancs qui

courent dans le ciel; puis encore le fleuve, que sillonnent les canots

de guerre tout dorés et dont la musique et les chants arrivent jusqu'à

nous; plus loin encore les collines nues, abruptes, désolées de

Sagaïn, où, sur chaque mamelon, se dresse un sombre monastère ou un

blanc _Bo-phya_; puis des îles, des temples, des villages, des

collines nues, et, comme Cybèle, couronnées de tours, puis enfin de

l'autre côté de l'Irawady, le vieil Ava, sombre forêt où surgissent

encore quelques blanches pagodes ... splendide spectacle qui ne

sortira jamais de ma mémoire!

En allant visiter la pagode de Khoung-moo-dau, nous traversâmes

plusieurs villages habités chacun par des corps d'état distincts: dans

l'un, des fabricants de papier; dans l'autre, des forgerons; un

troisième ne renfermait que des marbriers. Ces derniers sculptent une

quantité innombrable de gautamas en marbre. Ils polissent

merveilleusement ces statues du Bouddha, se servant à cet effet d'une

pâte faite avec du bois fossile. On demandait, pour un gautama d'un

mètre de haut, deux cent trente-sept dollars; un petit gautama

portatif, de vingt centimètres environ, tout rehaussé d'or, ne valait

que vingt et un dollars.

_30 août._--Vers midi arriva une autre immense flottille de canots de

guerre; elle escortait le magwé-mengyi, qui venait au-devant de

l'envoyé anglais. Ce fonctionnaire jouit d'une haute réputation de

modération et d'honnêteté; il a la préséance sur tous les membres du

_hwlot-dau_ (conseil royal). Un certain air sensuel, combiné avec son

air intelligent et rusé, le fait ressembler aux portraits de quelques

rois du moyen âge.

L'entrevue fut très-cordiale; on causa de différents sujets, et enfin

on vint à parler du système planétaire, que le major Phayre chercha à

leur faire comprendre, sans y pouvoir réussir toutefois; c'était trop

complétement opposé à la théorie des Birmans, qui admettent

l'existence d'une montagne centrale (Myen-mo) dont la hauteur est de

plusieurs millions de kilomètres, et autour de laquelle sont

solidement attachées quatre grandes îles (l'Europe et l'Asie sont

situées sur l'île du sud). Le soleil éclaire ces quatre terres en

tournant autour de l'immense Myen-mo. Après quelques discussions sur

ce thème, le woon-gyi, se tournant vers le major Phayre, lui demanda

quels étaient les peuples qui croyaient à ce système.

«Les Anglais, les Français, les Portugais, les Américains, répondit

celui-ci.

--Tous les blancs, alors. Il faudra que j'en parle au P. Abbona,»

répondit le woon-gyi.

Dans la soirée M. Camaretta arriva avec une nombreuse suite de valets

qui portaient une trentaine de plats d'argent massifs, contenant des

ragoûts et des sucreries que le roi et la reine envoyaient à

l'ambassade.

C'étaient les premiers spécimens de la cuisine indigène soumis à notre

appréciation; aussi tous les plats furent-ils soigneusement dégustés.

Il y avait, entre autres, une espèce de vol-au-vent de volaille et de

porc, dont la pâte était de farine de riz, qui fut déclaré comparable

aux meilleurs produits de l'art culinaire français. Les sucreries,

préparées sous la direction de Son Altesse la princesse Pakhan, propre

soeur du roi, étaient dignes d'une si haute provenance.

Partis le 1er septembre pour la capitale, nous trouvâmes le fleuve

tellement débordé, qu'on fut obligé de faire jalonner devant nous le

chenal par des canots de guerre, jusqu'à ce que, quittant l'Irawady,

nous fîmes notre entrée dans le Myit-ngé ou lac d'Amarapoura, au

milieu d'une forêt d'embarcations de toute espèce, parmi lesquelles

apparurent bientôt les bateaux du roi. L'un d'eux était vraiment une

embarcation royale; la proue représentait une tête de paon, et sur le

pont s'étageaient les uns sur les autres de nombreux pavillons; le

tout ruisselait d'or. Les tours et détours de la rivière étaient si

fréquents que les collines de Sagaïn avaient l'air de danser autour de

nous.

Enfin, après avoir traversé un dédale de canaux plus étroits les uns

que les autres, si étroits que la _Nerbudda_ avec ses tambours brisait

les branches des arbres du rivage, nous arrivons au but de notre

voyage, à cet interminable pont de bois qui traverse le lac pour aller

rejoindre Amarapoura. Le pont et la berge étaient couverts de monde,

et plus d'un curieux, pour mieux voir, n'avait pas craint d'entrer

dans l'eau jusqu'à mi-corps.

Des éléphants nous attendaient au débarcadère, mais le major Phayre

ayant préféré marcher, nous nous acheminâmes pédestrement entre deux

haies de soldats d'assez piètre apparence, tous armés de sabres et de

fusils du vieux modèle français. Les réguliers, ou pour mieux dire les

quasi-réguliers, ceux qui sont de service dans la capitale, avaient

des jaquettes rouges de drap grossier, des ceinturons en étain et de

vastes chapeaux à grands bords, en forme de cloche; ces coiffures sont

en bambou tressé et recouvert de laque verte ou dorée. Les irréguliers

étaient vêtus chacun selon sa fantaisie. De temps en temps

apparaissaient sur le second rang des pelotons de cavalerie. Les

cavaliers, montés sur de maigres chevaux, armés de courtes lances et

de _dhas_ ou cimeterres, faisaient triste figure. Quelques officiers

étaient splendides, au point de vue de la parade s'entend. Encastrés

entre leurs pommeaux d'or prodigieusement élevés, avec d'immenses

quartiers de selle en buffle doré ou couverts de dragons fantastiques,

ils faisaient un effet merveilleux. Ce quartier de selle, qui a

quelquefois un mètre de diamètre, est certainement ce qu'il y a de

plus curieux dans l'accoutrement des cavaliers birmans; c'est

peut-être un reste des anciennes armures.

Nous arrivâmes à notre résidence, située à environ trois kilomètres de

notre flottille; ce qui n'était rien moins que commode; mais il nous

fallut nous résigner. Les précédents règlent tout en Birmanie; le

colonel Symes, le capitaine Canning, pendant leur séjour à Amarapoura,

avaient demeuré là, ce fut raison suffisante pour nous y loger.

Notre habitation, dont la superficie était d'environ cinq cents mètres

carrés, était entourée d'une palissade de bambous. À l'extérieur

existaient des abris servant à environ six cents soldats placés là

pour nous protéger, ou plutôt pour nous surveiller. Notre demeure,

dans le fait, n'était rien autre qu'un large bungalow avec de nombreux

pignons et non moins de larmiers, qui, ainsi que nous pûmes bientôt

nous en assurer par expérience, laissaient facilement pénétrer l'eau

dans les chambres. La charpente était en bois de teck, les murs et

planchers en bambou.

Une immense chambre de plus de vingt-cinq mètres de long nous servait

de salle à manger: de grands vases de Chine garnis d'arbres

artificiels couverts de fleurs et de fruits la décoraient. Ces

derniers imitant des mangues, des pêches, des ananas ou autres fruits,

étaient bons à manger ou au moins destinés à l'être, car on les

remplaçait tous les jours; c'étaient des sucreries ou des pâtes de

fruits suspendues aux branches par des fils de fer. Les arbres, assez

bien imités d'ailleurs, formaient une décoration agréable.

Le plancher de la salle était couvert de tapis chinois en feutre

imprimé; nous avions aussi des tables, des chaises, un _punka_ orné de

grandes lanternes chinoises dans lesquelles on mettait tous les soirs

de petites bougies indigènes en cire jaune, et qui n'éclairaient guère

mieux que des veilleuses.

[Illustration: Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires

birmans.--Dessin de Morin d'après H. Yule.]

Le long de ce salon régnait une verandah ayant vue sur un grand

portique, immense abri circulaire avec un toit conique supporté par un

seul mât placé au centre. Sous cet immense parapluie se trouvaient et

le théâtre, et les marionnettes, et la musique destinée à nos

plaisirs, ou plutôt à ceux de notre garde d'honneur, car ils ne nous

causèrent jamais que des insomnies.

Dans notre portique-théâtre et sur la verandah brillaient d'énormes

jarres d'argent massif où deux hommes auraient logé sans peine;

d'immenses cuillers, aussi en argent, permettaient de se désaltérer

avec l'eau qu'elles contenaient: c'était d'un aspect vraiment royal.

Amarapoura, en pali, «la ville immortelle,» n'a aucune prétention à

l'antiquité; elle a été fondée par Mentaragyi Phra, fils de ce grand

Alompra, qui, vers le milieu du siècle dernier, affranchit la Birmanie

du joug des Péguans. D'après le P. San-Germano, Mentaragyi prit

possession de son palais le 10 mai 1783. La ville fut abandonnée par

son successeur en 1822; cet acte fut considéré comme de mauvais

augure; ce fut ce qui amena, disent les Birmans, les désastres de

1824-1826. Les résidences royales, à chaque changement, avaient

toujours remonté la rivière, de Prome à Pagán, de Pagán à Panya, de là

à Ava, puis à Amarapoura: cet abandon des antiques coutumes amena la

mauvaise chance et les revers.

(_La suite à la prochaine livraison._)

[Illustration: Le palais du roi et l'éléphant blanc.--Dessin de Navlet

d'après H. Yule.]

VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA

(EMPIRE DES BIRMANS),

PAR LE CAPITAINE HENRI YULE,

DU CORPS DU GÉNIE BENGALAIS[7].

1855

[Note 7: Suite.--Voy. page 257.]

Amarapoura; ses palais, ses temples. -- L'éléphant

blanc. -- Population de la ville. -- Recensement suspect.

Amarapoura est bâtie sur un terrain légèrement élevé au-dessus de la

rivière et qui, dans la saison des pluies, forme une longue péninsule

rattachée à la terre ferme par le nord. Des chaussées revêtues de

briques, ou des ponts de bois d'une longueur énorme, la font

communiquer avec les rivages est, sud et sud-ouest. Pendant la saison

sèche l'Irawadi ne baigne que le faubourg occidental.

La ville proprement dite, placée au point le plus large de la

péninsule, a la forme d'un carré dont chaque côté peut avoir seize

cents mètres environ; un mur de briques de trois mètres cinquante

centimètres à quatre mètres, garni de créneaux et appuyé sur des

terrassements, l'entoure de toutes parts. Chacun des côtés du carré a

trois portes et de treize à quatorze bastions. À environ trente mètres

du mur, un fossé de cinq à six mètres de profondeur, avec une escarpe

et une contrescarpe en briques, en défend les approches. Toutes ces

défenses sont d'ailleurs de peu d'importance: il n'y a de canons nulle

part, et, défendues par les Birmans, toutes ces fortifications

n'offriraient pas plus de résistance que des chevaux de frise.

Les rues vont d'une porte à l'autre, et, se coupant à angles droits,

divisent la cité en îlots rectangulaires.

Le Tour du Monde; Ava Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 2 / 8 段