Les événemens dont je viens de rappeler le souvenir ont tellement occupé
ma pensée qu'à travers tant de calamités publiques je me suis presque
oublié moi-même. L'impression que faisoit sur moi cette foule de
malheureux étoit si vive et si profonde qu'il est bien naturel que ce
qui ne touchoit que moi me soit très souvent échappé. Ce n'est pas
cependant que; par des diversions de travail et d'études, je n'eusse
tâché de me défendre de ces réflexions fatigantes dont la continuité
pouvoit se terminer par une noire mélancolie ou par une fixité d'idées,
plus dangereuse encore pour le foible et fragile organe du bon sens.
Tant que mon imagination put me distraire par d'amusantes rêveries, je
fis de nouveaux _Contes_, moins enjoués que ceux que j'avois faits dans
les plus beaux jours de ma vie et les rians loisirs de la prospérité,
mais un peu plus philosophiques et d'un ton qui convenoit mieux aux
bienséances de mon âge et aux circonstances du temps[57].
Lorsque ces songes me manquèrent, je fis usage de ma raison, et
j'essayois de mieux employer le temps de ma retraite et de ma solitude
en composant, pour l'instruction de mes enfans, un _Cours élémentaire_
en petits traités de _grammaire_, de _logique_, de _métaphysique_ et de
_morale_, où je recueillis avec soin ce que j'avois appris dans mes
lectures en divers genres, pour leur en transmettre les fruits.
Quelquefois, pour les égayer ou pour les instruire d'exemples,
j'employois nos soirées d'hiver à leur raconter, au coin du feu, de
petites aventures de ma jeunesse, et ma femme, s'apercevant que ces
récits les intéressoient, me pressa d'écrire pour eux les événemens de
ma vie.
Ce fut ainsi que je fus engagé à écrire ces volumes de mes _Mémoires_.
J'avouerai bien, comme Mme de Stael, que je ne m'y suis peint qu'en
buste; mais j'écrivois pour mes enfans.
Ces souvenirs étoient pour moi un soulagement véritable, en ce qu'ils
effaçoient, au moins pour des momens, les tristes images du présent par
les doux songes du passé.
Cependant je touche à l'époque où l'intérêt de la chose publique vint me
saisir plus fortement, plus étroitement que jamais. Par mon devoir de
citoyen, je fus appelé à cette assemblée primaire du canton de Gaillon,
où alloit être proposée la nouvelle constitution. C'étoit le moment
d'observer où en étoit l'esprit national, et ce moment étoit
intéressant: car le problème alloit être mis en délibération et résolu
simultanément par la pluralité des voix dans la totalité des assemblées
primaires.
Dans celle où j'assistai, il me fut évident que deux partis se
balançoient...