La Révolution françoise auroit eu, dans l'ancienne Rome, un exemple
honorable à suivre. Louis XVI n'avoit aucun des vices des Tarquins, et
l'on n'avoit à l'accuser ni d'orgueil ni de violence; sans autre raison
que d'être lasse de ses rois, la France pouvoit les expatrier avec toute
leur race.
Mais le 21 janvier 1793 commença et dut commencer le règne de la
Terreur.
On parut concevoir le vaste, l'infernal projet de dépraver le peuple en
masse, d'associer les vices et les crimes, de propager de mauvaises
moeurs par de mauvaises lois, et de réaliser, dans la corruption
générale, tout ce qu'on attribue aux ténébreux génies du genre humain.
Les opinions religieuses, la croyance en un Dieu, la pensée d'un avenir,
pouvoient retenir l'homme sur la pente du crime; l'autorité des pères
pouvoit réprimer les enfans; la morale, par ses principes d'humanité,
d'équité, de pudeur, pouvoit régénérer des races corrompues. Le projet
de dépravation fut formé sous tous ces rapports. Nous entendîmes
proclamer l'incrédulité, le blasphème; nous vîmes le libertinage
affecter le mépris d'un Dieu, le sacrilège insulter les autels, et le
crime s'enorgueillir de l'espérance du néant; nous vîmes rompre tous les
noeuds de subordination formés par la nature; les enfans, rendus par les
lois indépendans des pères, n'eurent qu'à souhaiter leur mort pour être
sûrs, sans leur aveu et en dépit de leur volonté, de se partager leur
dépouille. Le noeud conjugal étoit encore le moyen de perpétuer les
vertus domestiques, et de tenir liés ensemble les époux l'un à l'autre
et avec leurs enfans: on rendit ce lien fragile à volonté; le mariage ne
fut plus qu'une prostitution légale, qu'une liaison passagère, que le
libertinage, le caprice, l'inconstance, pouvoient former et dissoudre à
leur gré. Enfin, l'honnêteté, la foi publique, la décence, le respect de
soi-même et de l'opinion, la vénération qu'inspiroit la sainte image de
la vertu, offroient encore un point de ralliement aux âmes susceptibles
des mouvemens du repentir, des impressions de l'exemple. Tout cela fut
détruit. On professa, on érigea en maximes de moeurs républicaines
l'impudence du vice, l'audace de la honte, l'émulation de la licence,
jusqu'à la plus effrénée dissolution; et le système de Mirabeau et du
duc d'Orléans, ce système dépravateur d'une génération entière, parut
régner en France. Ainsi s'étoit formé ce despotisme révolutionnaire, ce
colosse de fange pétri et cimenté de sang.
Tout confinés que nous étions dans notre chaumière d'Abloville, où nous
avions passé en quittant Couvicourt, nous ne laissions pas de redouter
un siècle si corrompu pour nos enfans, et nous employions tous nos soins
à les prémunir d'une éducation salutaire et préservative, lorsque la
mort presque soudaine de leur fidèle instituteur vint ajouter à nos
chagrins une affliction domestique qui acheva de nous accabler. Une
fièvre pourprée, d'une extrême malignité, nous enleva cet excellent
jeune homme. Nos enfans doivent se souvenir de la douleur que nous causa
sa perte, et de la frayeur que nous eûmes de les voir exposés eux-mêmes
à l'air contagieux d'une maladie pestilentielle.
Nous ne savions que devenir, leur mère et moi, et notre dernière
ressource étoit d'aller chercher un refuge dans quelque hôtellerie de
Vernon, lorsqu'on nous suggéra l'idée de demander l'asile à un vénérable
vieillard qui, dans le village d'Aubevoie, peu éloigné du nôtre,
habitoit une maison assez considérable pour nous y loger tous sans qu'il
en fût incommodé. Cette circonstance de ma vie a quelque chose de
romanesque.
Le vieillard, qui, touché de notre situation, s'empressa de nous
accueillir, étoit l'un des religieux qu'on avoit expulsés de la
chartreuse voisine. Son nom étoit dom Honorat. Il étoit plus âgé que
moi. Ses moeurs rappelaient celles des solitaires de la Thébaïde. Cet
homme de bien sembloit être envoyé du ciel pour nous édifier et pour
nous consoler. Il respirait la piété, mais une piété douce, indulgente,
affectueuse et charitable, une piété évangélique. Il se permettoit
rarement de dîner avec nous; mais une heure l'après-dînée, et un peu
plus longtemps le soir, il venoit nous entretenir des grands objets
qu'il méditoit sans cesse, de la Providence divine, de l'immortalité de
l'âme, de la vie à venir, de la morale de l'Évangile; et tout cela
couloit de source, simplement et du fond du coeur, avec une foi vive et
une onction touchante. Il y auroit eu de la cruauté à lui marquer des
doutes sur ce qui faisoit la consolation de sa vieillesse et de sa
solitude. L'âme du bon vieillard étoit sans cesse dans le ciel, et il
nous étoit aussi doux de nous y élever avec lui qu'il auroit été
inhumain de vouloir l'en faire descendre. Il nous releva de l'abattement
où nous avoit mis la mort du roi; et, en rappelant les mots du
confesseur, _Fils de saint Louis, montez au ciel_: «Oui, disoit-il avec
confiance, il est à présent devant Dieu, et je suis bien sûr qu'il
implore le pardon de ses ennemis.» Il pensoit de même des vertueux
martyrs du 2 septembre.
L'adoucissement qu'un pieux solitaire pouvoit trouver à sa situation en
communiquant avec nous importuna le maire d'Aubevoie. Au bout de
dix-huit jours il vint me faire entendre qu'il seroit temps de nous
retirer. Heureusement l'air de notre maison étoit purifié; et, après
avoir convenablement témoigné notre reconnoissance à celui qui nous
avoit si bien reçus, nous retournâmes dans nos foyers.
Elle étoit à moi, cette humble et modique demeure; j'en avois fait
l'acquisition; mais quelle décadence elle annonçoit dans notre fortune
passée! Je venois de quitter, près de Paris, une maison de campagne qui
faisoit mes délices, un jardin où tout abondoit; et, comme d'un coup de
baguette, ce riant séjour se changeoit en une espèce de chaumière bien
étroite et bien délabrée! C'étoit là qu'il falloit tâcher de nous
accommoder à notre situation, et, s'il étoit possible, vivre aussi
honorablement dans la détresse que nous avions vécu dans l'abondance.
L'épreuve étoit pénible: mes places littéraires étoient supprimées,
l'Académie françoise alloit être détruite[56]; la pension d'homme de
lettres, qui étoit le fruit de mes travaux, n'étoit plus d'aucune
valeur. Le seul bien solide qui me restât étoit cette modique ferme de
Paray, que la sage prévoyance de ma femme m'avoit fait acquérir. Il
avoit fallu mettre bas ma voiture, et renvoyer jusqu'au domestique dont
ma vieillesse auroit eu besoin. Mais, dans cette masure, où nous avions
à peine l'indispensable nécessaire, ma femme avoit le bon esprit et
l'art de restreindre notre dépense en simplifiant nos besoins, et je
puis dire que ce malaise de notre état nous touchoit foiblement en
comparaison de la calamité publique. Le soin que je donnois à
l'instruction de mes enfans, la tendre part que prenoit leur mère à leur
éducation morale, et, s'il m'est permis de le dire, la bonté de leur
naturel, étoient pour nous, dans notre solitude, une ressource
inexprimable. Ils nous consoloient d'un malheur qui n'étoit pas le
malheur de leur âge. Au moins évitions-nous de les en affliger. «L'orage
passe sur leur tête, disions-nous en leur souriant, et nous avons pour
eux l'espérance d'un temps plus calme et plus serein.»
Mais l'orage alloit en croissant: nous le voyions s'étendre sur la
nation entière; ce n'étoit point une guerre civile, car l'un des deux
partis étoit soumis et désarmé; mais, d'un côté, c'étoit une haine
ombrageuse; de l'autre, une sombre terreur.
Des millions d'hommes à soudoyer dans les armées, beaucoup d'autres
dépenses excessives, absorboient infiniment plus de richesses que n'en
pouvoient fournir les contributions de l'État, ni la vente des biens du
clergé et des émigrés. Le papier-monnoie, multiplié par milliards, se
détruisoit lui-même; sa chute accélérée entraînoit celle du crédit. Le
commerce étoit ruiné. La guerre ne donnoit pas assez de ressources dans
les pays conquis. Il fut décrété (le 10 mars 1793) que les biens des
condamnés seroient acquis à la République; et ce fut ce qu'on appela
battre monnoie avec la guillotine sur cette place de la Révolution, que
l'on fit regorger de sang.
C'est pour cela que la richesse fut une cause de proscription, et que
non seulement des hommes recommandables par leur mérite, les
Malesherbes, les Nicolaï, les Gilbert de Voisin, mais des hommes
notables pour leur fortune, un Magon, un La Borde, un Duruey, un
Serilly, une foule de financiers, furent envoyés à la mort. Aussi,
lorsque le vieux Magon fut amené devant le tribunal révolutionnaire, et
qu'on lui demanda son nom: «Je suis riche», répondit-il, et il ne daigna
pas en dire davantage.
Pour donner plus de latitude aux tables de proscriptions, les dénoncés
étoient désignés sous des qualifications vagues d'ennemis du peuple,
d'ennemis de la liberté, d'ennemis de la Révolution, enfin sous le nom
de _suspects;_ et l'on tenoit pour _suspects_ tous ceux qui, soit par
leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos, se
seroient montrés partisans de la tyrannie (c'est-à-dire de la royauté)
ou ennemis de la République, et en général ceux à qui l'on auroit refusé
des certificats de _civisme_. Or, en les refusant, ces certificats, on
étoit dispensé d'expliquer le motif et la cause de ce refus (décret du
30 janvier 1793); l'accusation et le jugement étoient aussi dispensés de
la preuve. Dans un décret portant peine de mort contre _les ennemis du
peuple_ (du 22 prairial an II), il étoit dit: «Sont réputés _tels_ ceux
qui cherchent à anéantir la liberté par force ou par ruse, à avilir la
Convention nationale et le gouvernement révolutionnaire dont elle est le
centre, à égarer l'opinion et empêcher l'instruction du peuple, à
dépraver les moeurs et corrompre la conscience publique, enfin à altérer
la pureté des principes révolutionnaires. La preuve nécessaire pour les
condamner, ajoutoit ce décret, sera toute espèce de document matériel ou
moral qui peut naturellement obtenir l'assentiment d'un esprit juste et
raisonnable. La règle des jugemens est la conscience des jurés éclairés
par l'amour de la patrie. Leur but est le triomphe de la patrie, la
ruine de ses ennemis. S'il existe des documens du genre ci-dessus, il ne
sera point entendu de témoins.»
C'est avec ce langage équivoque et perfide qu'une charlatanerie
hypocrite institua la jurisprudence et la procédure arbitraire de nos
tribunaux criminels. Point de preuves, point de témoins, la conscience
des jurés; et de quels jurés! des organes et des suppôts de Robespierre,
de Lebon, de Carrier, de Francastel, et de tant d'autres tigres
insatiables de sang humain.
L'un des bourreaux ambulans de la faction avoit fait graver sur son
cachet, pour emblème, une guillotine; un autre, à son dîner, en avoit
une sur une table, avec laquelle il s'amusoit à trancher la tête au
poulet qu'on lui avoit servi; et, tandis que ceux-là se faisoient un jeu
de l'instrument de leur barbarie, d'autres se vantoient à la Convention
de leur économie et de leur diligence à exécuter ses décrets. «Fusiller,
c'est trop long, lui écrivoit l'un d'eux; on y dépense de la poudre et
des balles. On a pris le parti de les mettre (les prisonniers) dans de
grands bateaux au milieu de la rivière; à demi-lieue de la ville, on
coule le bateau à fond. Saint-Florent et les autres endroits,
ajoutoit-il, sont pleins de prisonniers. Ils auront aussi le baptême
patriotique.» Je n'ai pas besoin de dire quels frissonnemens d'horreur
nous causoient ces railleries de cannibales. Ce qui faisoit frémir
l'humanité, les noyades de Carrier sur la Loire, les canonnades à
mitraille de Collot d'Herbois à Lyon, obtenoient la mention honorable au
bulletin. Les atrocités de Lebon dans le Pas-de-Calais n'étoient que des
formes _un peu acerbes_ qu'il falloit lui passer, et on les lui passoit.
Un parti formidable se forma tout à coup dans le sein de la Convention
contre Robespierre; Tallien le dénonça. Sur-le-champ il fut mis hors de
la loi (le 9 thermidor), surpris, arraché de l'Hôtel de ville où il
s'étoit réfugié, et traîné sur cet échafaud (le 10) où tous les jours il
faisoit périr tant d'innocens.
Après la mort de Robespierre, les comités, le tribunal révolutionnaire,
furent renouvelés, et la Convention désavoua leurs cruautés passées;
mais elle déclara (22 frimaire an III) «qu'elle ne recevroit aucune
demande en revision de jugemens rendus par les tribunaux criminels,
portant confiscation de biens au profit de la République et exécutés
pendant la Révolution».
Cependant la fermentation des esprits n'étoit pas éteinte. La société
des Jacobins n'oublioit pas qu'elle avoit été toute-puissante; elle se
voyoit écartée, et ne pouvoit souffrir que cette puissance anarchique,
qui étoit sa sanglante conquête, fût usurpée par un parti qui n'étoit
plus le sien. On avoit beau la ménager, elle sentoit le frein, elle le
rongeoit en silence. On voulut l'affoiblir en l'épurant, et les comités
réunis furent chargés de présenter le mode de cette épuration (le 13
vendémiaire). On défendit toute correspondance et toute relation entre
les sociétés populaires (le 25 vendémiaire); mais le feu couvoit sous la
cendre, et empêcher ce feu de se communiquer étoit encore un vain
projet.
On se mit en défense contre les dénonciations par un décret de garantie
qui régloit la manière dont il seroit dorénavant procédé au jugement
d'un membre de la représentation nationale (le 8 brumaire); mais cette
garantie dans un soulèvement n'étoit pas une sûreté, et le tumulte
commençoit à être menaçant autour de la salle des Jacobins (le 19). On
ordonna que cette salle fût fermée, et ce décret fut envoyé aux armées
et aux sociétés populaires (le 10). Les mouvemens du peuple au centre de
Paris et dans le faubourg Saint-Antoine n'en furent que plus furieux.
Pour fortifier le parti contraire à la ligue des Jacobins, on fit
rentrer dans la Convention, le 18 frimaire, les soixante-dix députés mis
en arrestation le 3 octobre 1793, et trois des anciens terroristes,
convaincus des excès qu'ils avoient commis à Nantes, furent condamnés à
la peine de mort. L'acte d'accusation fut prononcé contre
Fouquier-Tainville, accusateur public, et il fut condamné avec quinze de
ses complices. En même temps Collot d'Herbois, Barère et Billaud de
Varenne furent mis en jugement.
Enfin la Convention tout entière prêta le serment de poursuivre jusqu'à
la mort les continuateurs de Robespierre.
Les Jacobins sembloient aux abois. Des jeunes gens rassemblés dans le
jardin du Palais-Royal y avoient brûlé un mannequin dans le costume du
jacobinisme, et en avoient porté les cendres dans l'égout Montmartre,
avec cette inscription sur l'urne funéraire: _Panthéon des Jacobins du 9
Thermidor_.
Telle étoit cependant l'inquiétude de l'Assemblée que, parmi tous ces
actes de vigueur, elle ne laissa pas de donner un signal d'alarme et de
détresse. Car j'appelle ainsi le décret où, prévoyant le cas de sa
dissolution, elle arrêtoit que, «ce cas arrivant, tous les représentas
qui auroient pu échapper au fer parricide se réuniroient au plus tôt à
Châlons-sur-Marne». L'événement prouva qu'il avoit été bien prévu.
Le 1er prairial, des femmes du peuple ayant forcé les portes de la salle
de l'Assemblée, avec des cris et des insultes qui interrompirent les
délibérations, à l'instant les hommes en foule y pénétrèrent avec elles,
et la tête d'un des députés fut portée sur le bureau. C'en étoit fait si
le peuple avoit profité du moment d'épouvante qu'il avoit répandue;
mais, les révoltés s'amusant à s'emparer des sièges qu'on leur
abandonnoit, l'un d'eux, appelé Romme, eut l'imprudente vanité de
s'asseoir sur le fauteuil du président, et de perdre le temps à y
prononcer des décrets. Par ces décrets, il ordonnoit l'arrestation des
membres des comités du gouvernement, l'élargissement de tous les détenus
depuis le 9 thermidor, le rappel de Barère, de Collot d'Herbois et de
Billaud de Varenne. Cette folle jactance d'autorité endormit la fureur
du peuple; et, tandis qu'il donnoit des lois, l'un des députés entre
dans la salle à la tête de la force armée, chasse et disperse la
multitude, et rend à l'Assemblée le courage et la liberté.
Dès lors le sang des terroristes recommença de couler à grands flots, et
les moteurs de la sédition populaire furent exécutés en présence du
peuple.
Ainsi, entre le despotisme et l'anarchie, la force armée étoit le seul
arbitre, et les chefs du parti vaincu alloient périr sur l'échafaud.
Ce ne fut qu'un spectacle pour la saine partie de la nation, qui
redoutoit également l'anarchie et le despotisme.
On sentit enfin la nécessité de régénérer la République, en changeant
non le fond, mais la forme d'un gouvernement républicain de nom et
réellement despotique, et en feignant de diviser les pouvoirs pour les
balancer. Tel fut l'objet et l'artifice de la nouvelle constitution.
Dans ce simulacre des lois fondamentales, qu'une commission fut chargée
de fabriquer, et qu'elle présenta le 5 messidor de l'an III, deux
conseils de législation et un directoire exécutif composoient le corps
dépositaire de la puissance nationale.
Les deux conseils, l'un de cinq cents et l'autre de deux cent cinquante
députés, choisis tous les ans à la pluralité des voix dans les
assemblées électorales, étoient revêtus du pouvoir, l'un de proposer, et
l'autre d'accepter, de sanctionner les lois ou de les refuser, comme
étant le régulateur, le modérateur de celui qui en avoit seul
l'initiative. Jusque-là l'intérêt public, si les choix étoient libres et
assez éclairés, pouvoit être en de bonnes mains; mais à ces deux
conseils on ajouta un directoire exécutif, armé de la force publique,
pour maintenir l'ordre et les lois; et ce fut là que s'établit et se
retrancha le despotisme le plus absolu et le plus tyrannique dont on ait
jamais vu d'exemple.
Les cinq membres qui composoient le directoire devoient être pris dans
le nombre de cinquante candidats que proposeroit le conseil des cinq
cents, et c'étoit au conseil des deux cent cinquante (dit des Anciens)
qu'il appartenoit de les choisir.
Ces pentarques seroient successivement amovibles; d'abord, un tous les
ans devoit être exclu et remplacé par la voie du sort, et dans la suite
chacun ne sortiroit qu'au bout de ses cinq ans de règne et dans l'ordre
de succession.
De là vint, pour le dire en passant, que les habiles ne se pressèrent
pas d'être du nombre des élus, que le sort pouvoit exclure au bout d'un
ou deux ans, et qui, d'ailleurs, devoient courir les risques d'une
première tentative.
Mais tous avoient droit de prétendre à ces éminentes dignités de l'État,
et d'y passer plus d'une fois. Aussi leur premier soin avoit-il été de
composer la commission des rédacteurs de l'acte constitutionnel des plus
ardens, des plus adroits, des plus ambitieux républicains; et ceux-ci
s'étoient appliqués à donner à cette oligarchie roulante le plus
d'autorité, de force et de consistance possible.
La gestion des plus grandes affaires de l'État, la politique, les
finances, les relations au dehors, le commerce et les alliances, la
guerre et la paix, les armées, leur formation, leur conduite, le choix
des généraux et leur destitution, la nomination aux emplois militaires,
appartenoient exclusivement à ce conseil des cinq. Au dedans, la police,
l'usage de la force armée, le droit de la faire agir, le droit
d'inspection sur la trésorerie et sur les préposés à la perception des
impôts, le maniement des deniers publics, leur distribution aux besoins
de l'État, sans jamais en être comptables; le choix et l'emploi des
ministres, travaillant sous leurs ordres et révocables à leur gré, la
surveillance des tribunaux, la dépendance immédiate des autorités
constituées et des agens qu'ils emploieroient dans toutes les parties de
l'Administration; enfin le droit d'avoir dans les départemens, jusque
dans les moindres communes, des commissaires attitrés, et le droit de
casser les élections que le peuple auroit faites de ses magistrats, de
ses juges: telles étoient les attributions prodiguées au Directoire par
l'acte constitutionnel, sans compter ce qu'il y ajouta.
Ainsi tous les moyens de dominer, d'intimider et de corrompre: l'usage
de la force armée; la disposition du trésor de l'État; l'intérêt qu'on
auroit dans les armées, dans les finances, dans tous les emplois
mercenaires, de gagner la faveur de ces pentarques tout-puissans; le
dévouement des chefs pour les auteurs de leur fortune, l'exemple qu'ils
en donneroient aux soldats et aux subalternes; parmi les magistrats du
peuple, la crainte d'être déposés, le désir d'être maintenus; dans
l'assemblée nationale, l'ambition d'avoir pour amis les promoteurs aux
grandes places et ceux qui tenoient dans leurs mains les récompenses et
les peines, selon qu'on les auroit bien ou mal servis: tout cela,
dis-je, fit pour le Directoire une puissance devant laquelle les
conseils furent anéantis.
Mais il falloit d'abord que la constitution fût reçue, et les peuples
pouvoient s'apercevoir qu'on ne leur proposoit qu'une tyrannie
habilement masquée et savamment organisée; il falloit de plus prendre
garde que l'esprit n'en fût changé dans l'Assemblée qu'alloient former
les prochaines élections; et ce fut à quoi l'on pourvut de la manière la
plus hardie.