La toilette du capitaine.
Dès cinq heures du matin la fraîcheur de la nuit avait éveillé tout le
monde, et Corcoran le premier.
Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla droit à la fenêtre où
Louison était toujours étendue, indécise entre la veille et le sommeil,
étendit les bras en bâillant et regarda l'horizon.
Il n'y avait pas un nuage au ciel; les étoiles seules brillaient encore
d'un vif éclat avant de disparaître. La lune était déjà couchée.
A quelque distance, un ruisseau, qui tombait en cascade dans les
rochers, faisait entendre le seul bruit qu'il y eût alors dans tout le
pays.
Toute la nature semblait pacifique, et les hommes eux-mêmes, qui
s'étiraient lentement les bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se
battre.
Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement.
Ce gentleman avait rêvé toute la nuit aux dix mille livres sterling
promises par le colonel Barclay. Il avait quelque part, en Écosse
peut-être, d'autres disent en Angleterre,--oui, c'est en Angleterre,
je m'en souviens maintenant,--à trois lieues de Cantorbéry, une tante
rousse et laide.
Mais cette tante rousse et laide avait une fille blonde et jolie, la
propre cousine de John Robarts, miss Julia, et cette cousine jouait du
piano. Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des jeunes filles
blondes qui jouent du piano, quelle félicité!
Mais revenons à la cousine de John Robarts. Miss Julia chantait des
chansons admirables et des romances sans fin, où la lune, les petits
oiseaux, les hirondelles, les nuages, les sourires et les larmes
jouaient le premier rôle,--tout comme dans nos admirables romances
françaises,--ce qui fait qu'elle pensait toute la journée aux moustaches
rousses de John Robarts, qui de son côté, pensait trois fois par semaine
aux yeux bleus de Julia.
De cette coïncidence des pensées naquit, comme on devait s'y attendre,
une sympathie réciproque.
Mais comme miss Julia était une héritière de quinze mille livres
sterling, et comme Mme Robarts, tante de John, calculait fort bien, et
comme elle savait que John n'avait pas un shelling vaillant en dehors
du prix de son grade, mais qu'en revanche il devait cinq ou six cents
livres sterling à son tailleur, son bottier, son passementier et ses
autres fournisseurs,--John fut mis poliment à la porte du cottage
délicieux où miss Julia passait ses jours en compagnie de sa mère.
De désespoir, John demanda à passer dans l'Inde, espérant y faire
fortune, comme Clive, Hasting et tous les nababs.
Il obtint aisément cette faveur, grâce à la protection de sir Richard
Barrowlinson, baronnet, dont nous avons déjà parlé, et l'un des
directeurs de la compagnie.
Mais quoique John Robarts fut très-brave, il n'avait pas encore trouvé
l'occasion de montrer son courage, et il en était réduit à désirer
que tout l'Indoustan prît feu, afin que lui, Robarts, eût le plaisir
d'éteindre l'incendie et d'égaler la gloire d'Arthur Wellesley, duc de
Wellington. De là vient qu'il battait la campagne soir et matin avec
tant d'ardeur, espérant toujours rencontrer le trésor nécessaire pour
acheter le délicieux cottage qu'on voit près de Cantorbéry,--Robarts
House,--et, avec le cottage, la jeune propriétaire.
De là vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur les traces de Corcoran
et de Sita.
Aussi fut-il sur pied en même temps que Corcoran.
«Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth! levez-vous! Le soleil va
paraître. Barclay nous attend, et nous ne pouvons pas retourner au camp
les mains vides.»
Son ardeur finit par éveiller tout le monde.
Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire. On tira des
porte-manteaux toutes sortes de peignes, de brosses, de savons et
d'objets de parfumerie, et l'on fit sa toilette au grand jour, sous les
yeux de Corcoran.
Ce spectacle, qui aurait dû réjouir les yeux du Breton, le rendait de
fort mauvaise humeur.
«Sont-ils heureux, ces _goddem_, pensait-il, de pouvoir faire leur
toilette comme à l'ordinaire, et de se tenir prêts à paraître devant les
dames... Pour moi, je suis fagoté comme un chien crotté, sur ma parole.
Mes habits sont couverts de poussière, mes cheveux sont entortillés l'un
dans l'autre comme les phrases d'un roman de Balzac, et je dois avoir
une mine hâve, pâle et fatiguée comme si j'avais peur ou comme si je
m'ennuyais! Sita va s'éveiller tout à l'heure au bruit des coups de
fusil, et, si par malheur je suis tué, il ne lui restera de moi que le
souvenir d'un grand malpeigné.... Mais comment faire? comment éviter ce
malheur?»
Il la regarda quelque temps d'un air attendri.
«Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rêve sans doute qu'elle est dans
le palais de son père, et qu'elle a cent esclaves à son service....
Pauvre Sita! qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant de
bonheur à donner ma vie pour une femme?... Est-ce que je l'aime?... Bah!
à quoi cela me servirait-il?... Allons, j'aurais mieux fait de chercher
paisiblement le manuscrit des lois de Manou.»
Tout à coup, en regardant par la fenêtre, il lui vint une idée.
Les Anglais avaient déjà terminé leur toilette et allaient remettre
leurs peignes et leurs brosses dans les porte-manteaux, lorsque
Corcoran tira son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire de
s'approcher.
Celui-ci vint sous la fenêtre.
«Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai une demande importante à
lui faire.»
John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant tenir ses dix mille livres
sterling.
«Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez capituler, capitaine?
Je savais bien que vous en viendriez là, tôt ou tard. Au reste, je ne
vous ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement la porte,
remettez-nous la fille d'Holkar et suivez-nous.... Je suis sûr que
Barclay vous remettra en liberté en vous priant seulement de vous
rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est bon diable.»
Corcoran souriait.
«Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien aise de vous voir, vous
et Barclay, dans ces dispositions; mais ce n'est pas cela dont il s'agit
pour le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un clair ruisseau,
des domestiques pour cirer vos bottes et battre vos habits. Seriez-vous
assez bon pour me prêter....
--Parbleu! dit John Robarts, à qui l'aventure parut plaisante, tout ce
que vous voudrez.»
Et il lui porta lui-même son nécessaire de voyage.
«Quant à la capitulation, ajouta-t-il....
--Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un quart d'heure de trêve pour
réfléchir et prendre un parti.
--Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais.... Et, tenez,
capitaine, vous me plaisez, je ne sais pourquoi, car vous avez fait
dévorer cette nuit par votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre
Waddington.
--Vous savez, répliqua Corcoran, que ce n'est pas ma faute, si Louison
en a mangé. Cette pauvre bête n'avait pas encore dîné.
[Illustration: Préparatifs de combat de sir John Robarts. (Page 196.)]
--Rendez-vous, répondit Robarts. On ne vous fera aucun mal, non plus
qu'à la fille d'Holkar.... Est-ce que vous croyez que je fais la guerre
aux femmes?... Est-ce que les Français font la guerre aux femmes?...
--Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dépensons pas en des conversations
inutiles le quart d'heure de trêve que vous m'avez accordé.»
Robarts s'éloigna. Aussitôt Corcoran commença sa toilette, qui fut assez
sommaire, comme on pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de
peur de surprise.
Mais ses craintes étaient vaines. Personne n'essaya de l'attaquer par
trahison.
Enfin ses préparatifs étaient terminés. Il regarda sa montre, le délai
fixé expirait. Il voulut du moins, avant de mourir, dire un dernier
adieu à la fille d'Holkar.
Quand il s'approcha d'elle, Sita ouvrit les yeux:
«Où suis-je?» demanda-t-elle d'un air étonné. Puis, reconnaissant la
pagode et se rappelant les événements de la veille:
«Ah! dit-elle, mon rêve valait bien mieux.... j'étais à Bhagavapour, sur
le trône de mon père.... vous étiez à mes côtés....
--Sita, chère Sita, je suis sûr que Sougriva a tenu sa promesse et que
votre père va venir à votre secours... Puisse-t-il arriver assez tôt
pour vous délivrer! Mais s'il m'arrivait quelque... accident....
--Oh! ne parlez pas ainsi, Corcoran, je sais, je suis sûre que vous
serez vainqueur.... Mon songe me l'a dit, et les songes ne sont pas
menteurs....
--Eh bien, dit Corcoran, jurez-moi que vous garderez de moi un éternel
souvenir.
--Je jure, dit Sita, que je vous...»
Elle s'arrêta et reprit en rougissant:
«.... Que je ne vous oublierai jamais!»
Corcoran qui craignait de s'attendrir, courut à la fenêtre.
Déjà Robarts s'impatientait.
«Eh! capitaine, disait-il, la trêve est expirée, la fête va commencer.
Il faut que nous soyons de retour au camp avant dix heures du matin, et
il est déjà six heures.
--Je suis prêt.» cria Corcoran.
Et, en effet, il l'était, car il s'effaça très à propos pour éviter une
grêle de balles qui tomba tout autour de lui. Les balles s'aplatirent
contre le mur sans blesser personne.
Mais, comme les Anglais, pour l'ajuster, étaient forcés de se mettre
à découvert, Corcoran mit Robarts en joue, et tira. Le coup partit: la
balle fit un trou dans le chapeau de Robarts, et lui enleva une mèche de
cheveux.
Robarts recula instinctivement et chercha un abri derrière l'arbre le
plus voisin.
«Mon ami, lui cria Corcoran, voilà comment il faut viser quand on s'en
mêle, je n'ai voulu que trouer votre chapeau.»
Tout à coup un incident tragique faillit mettre fin à l'assaut et
introduire l'ennemi dans la place.
Un des Anglais, se glissant rapidement le long du mur, essaya de passer
par la brèche ouverte la veille, et comme Corcoran avait mal barricadé
l'entrée, faute de matériaux suffisants, l'Anglais aurait pénétré par là
dans la pagode, et, suivant toute apparence, aurait mis fin au combat en
frappant le Breton par derrière.
Heureusement, Louison veillait. Cachée derrière le battant de la porte,
elle attendait l'Anglais. Tout à coup, d'un violent effort il poussa la
barricade, renversa deux ou trois planches mal assujetties et pénétra
à moitié dans la place, mais la tigresse le renversa d'un seul coup de
patte et le mordit si furieusement à la gorge qu'il rendit le dernier
soupir.
Cette vue et le goût du sang avaient mis Louison en appétit, et elle
aurait peut-être sacrifié le plaisir de combattre au déjeuner, si un
coup de sifflet de Corcoran ne l'eût rappelée à son poste.
Il commençait à s'inquiéter. Aucune nouvelle d'Holkar. Sougriva avait-il
rempli sa mission?
Avec cela, ses munitions s'épuisaient.
Dès que Corcoran se montrait à la fenêtre, il était comme une cible
pour quarante ou quarante-cinq carabines dont le feu protégeait ceux
qui faisaient manoeuvrer la poutre; la grande porte allait céder tout
entière. Les gonds étaient à demi descellés.
Corcoran, à travers l'ouverture, tira dans la masse des assaillants cinq
coups de revolver. Aux malédictions qui s'élevèrent, il vit bien que les
coups avaient porté; mais sa position n'en devenait pas meilleure.
«Montez vite l'escalier! cria-t-il à Sita, et ne vous effrayez de rien.»
Elle obéit. Lui-même la suivit aussitôt. Louison faisait
l'arrière-garde.
Il était temps, la porte s'écroula avec un fracas immense, et par la
brèche ouverte entrèrent à la fois tous les assaillants.
Mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent Louison seule à
découvert sur l'escalier. Derrière elle on entendait le bruit du
revolver que Corcoran rechargeait dans l'ombre, car l'escalier était
tortueux et cachait Corcoran aux regards.
«Dieu me damne! s'écria Robarts en fureur, c'est un nouveau siége à
faire. Rendez-vous, capitaine! toute résistance est impossible.
--Le mot impossible n'est pas français.
[Illustration: Siège de l'escalier. (Page 201.)]
--Si l'on vous prend de force, vous serez fusillé.
--Fusillé! soit, dit le Breton. Et si je vous prends, moi, je vous
couperai les oreilles.
--Apprêtez les armes!» cria Robarts.
Les soldats obéirent.
«Chère Sita, dit Corcoran, montez, je vous prie, quelques marches de
plus, les balles pourraient frapper le mur et ricocher sur vous.»
Lui-même donna l'exemple et fut bientôt suivi de Louison. De cette
façon, grâce à la construction de l'escalier, ils se trouvèrent à l'abri
des balles, et quant à un combat corps à corps dans un espace aussi
resserré, tout l'avantage était évidemment pour Corcoran et Louison.
Mais un évènement inattendu changea la face des affaires.
Tout à coup un soldat anglais, qui était resté dehors pour empêcher la
fuite de Corcoran, entra brusquement dans la pagode en criant:
«Voici l'ennemi qui arrive!
--Quel ennemi! demanda Robarts. C'est le colonel Barclay qui nous envoie
du renfort.
--C'est Holkar, j'ai vu leurs drapeaux.»
Effectivement on entendait le galop pesant de la cavalerie.
«Que le diable l'emporte! pensa Robarts. Voilà dix mille livres sterling
jetées à l'eau, sans compter ce qu'Holkar nous réserve.»
Et tout haut:
«Hors d'ici tous! A cheval!»
Toute la troupe se hâta d'obéir.
«Et maintenant, dit Robarts, sabre en main et chargeons cette canaille!
En avant pour la vieille Angleterre!»
Puis il s'avança au grand trot dans la direction d'Holkar.