Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire? Le pendre.--Bien
volontiers.
Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur tout le monde
dormait, excepté Louison et deux factionnaires, Sougriva, suivant
toujours le corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on ne
voyait point de serrure.
Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait sortir, et enfin, à force
de tâtonner, il poussa du pied une petite statuette qui représentait
Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers sur ses épaules.
La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même, et la grille
s'ouvrit. Aussitôt Sougriva éteignit son cierge, referma sans bruit la
grille, se glissa dans les broussailles et disparut pendant quelques
instants.
Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour du bivouac des
Anglais qui dormaient négligemment, se fiant à la vigilance des deux
factionnaires.
En rampant comme un serpent dans les jungles, il fut aperçu par l'un des
coolies indiens. Celui-ci allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit,
avec deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique.
Aussitôt l'autre garda le silence.
Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour remplir son message, et
John Robarts pour lui couper la tête.
Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement près du bivouac à demi
éteint, au milieu de dix ou douze autres gentlemen dont les bras et les
jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque façon.
Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait tué, toute la troupe se
serait éveillée et sa mission aurait été manquée. Il consentit donc,
pour le moment, à prendre patience, se promettant bien d'ailleurs de
retrouver John Robarts un jour ou l'autre.
Puis il détacha avec précaution un des chevaux qui étaient entravés,
lui remit sa bride, accrochée négligemment à un arbre voisin, et pour
empêcher le bruit, lui enveloppa les pieds avec des morceaux d'une
couverture de feutre qui se trouva là par hasard. Ensuite il s'éloigna
lentement du bivouac en tenant son cheval par la bride.
Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait pas de vue,
s'approcha de lui et lui dit à voix basse:
«Quel jour?
--Bientôt! répondit Sougriva.
--Où vas-tu?
--Au camp d'Holkar.
--Veux-tu que je te suive?
--C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin de toi, je t'avertirai.
La grande nouvelle arrivera avant une semaine.
--Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou.
Là-dessus il retourna à son poste, se coucha tranquillement près de ses
camarades, et Sougriva, se mettant en selle, partit au pas d'abord, puis
au petit trot, puis, quand il crut être assez loin des Anglais, au grand
galop, se dirigeant vers Bhagavapour.
Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la route, et ne rencontra
même personne.
Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar et les Anglais, tous
les habitants des villages situés entre le camp anglais et Bhagavapour
avaient abandonné leurs maisons de peur du pillage, du meurtre,
de l'incendie et de tous les autres exploits qui assaisonnent
habituellement la guerre et marquent le passage des héros.
Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes, on l'interrogea avec
curiosité.
«Avant tout, dit-il, où est Holkar?»
On le conduisit au palais.
Le malheureux prince était à demi couché sur un tapis, mais il ne
dormait pas. Depuis l'enlèvement de sa fille il n'avait eu qu'une seule
pensée, et dans son désespoir il avait failli se poignarder lui-même;
mais le désir de la vengeance le soutenait encore.
«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie. Quel nouveau malheur
viens-tu m'annoncer?
--Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. Je suis Sougriva,
l'ami de Tantia-Topee et le vôtre.
--Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... Et d'où viens-tu,
Sougriva?
--Du camp anglais.
--Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé par la colère. Où
sont-ils? que font-ils? C'est à eux que je dois la perte de ma fille, de
ma pauvre Sita!»
De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard.
«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée.
--Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, ou de cet infâme Rao?
--Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour le moment. Ce brave
Français, votre hôte, l'a retrouvée et l'a prise sous sa garde.»
En même temps Sougriva fit en peu de mots le récit de la fuite de
Corcoran et de Sita.
«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir, dit-il en terminant.
Demain matin les Anglais peuvent recevoir du renfort, et alors il
faudrait livrer une véritable bataille dont le succès est incertain.
--Bien! dit Holkar. Appelle Ali!»
Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte, entra sur-le-champ.
«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle pour la cavalerie.
Qu'avant une demi-heure tout le monde soit prêt à partir.»
En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette retentit dans les
rues de la ville. Les cavaliers se rassemblèrent, et l'on se hâta de
harnacher l'éléphant favori d'Holkar.
«C'est celui sur lequel elle aimait à monter, dit le malheureux père....
Toi, Sougriva, prends un cheval et sers-nous de guide.
--Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange du service que je vous
rends, vous m'accorderez une grâce.
--Dix! cent! mille! la moitié de mes États si tu me fais retrouver ma
fille! s'écria Holkar.
--Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. Ce que je veux, c'est la
vie du lieutenant John Robarts.
--Tu veux sauver ce Feringhee?
--Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage, le sauver! Que je
sois à jamais privé de la vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un
Anglais!
--Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le donne, et dix autres
avec lui.»
En même temps, pendant qu'on achevait les préparatifs du départ, il fit
quelques questions à Sougriva sur la force et la position de l'armée
anglaise.
«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier au soir, je sortis de
Bhagavapour afin de rendre visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai
des amis et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit d'un mendiant,
aucun des habits rouges ne s'occupa de moi. On me laissa tranquillement
errer dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou. C'est alors que je
pus parler à plusieurs cipayes, dont l'un est sergent et affilié à notre
conspiration. Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils haïssent
et méprisent ces maudits Anglais!... Tout en eux est horrible! Leurs
blasphèmes, leur voracité, leur habitude de manger des mets consacrés,
leur impiété, les sermons de leurs prêtres, la brutalité des chefs,
la sévérité de la discipline.... Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font
fouetter des brahmines, des hommes de haute caste, comme de jeunes
enfants?...
«Enfin, en quelques heures, je fus au courant de tout, je donnai le mot
d'ordre à tout le monde, et j'allais partir, lorsque je vis arriver au
camp la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître Rao.»
A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.
«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce misérable à mes genoux,
que je pouvais le faire empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!»
ajouta-t-il.
En même temps il se mit en selle et s'élança au grand trot, suivi de
deux régiments de cavalerie.
Comme la distance qui séparait Bhagavapour de la pagode où Corcoran
soutenait un siège était à peine de trois lieues de France, Holkar
arriva un peu après le point du jour sur le champ de bataille.