XII

Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire? Le pendre.--Bien

volontiers.

Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur tout le monde

dormait, excepté Louison et deux factionnaires, Sougriva, suivant

toujours le corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on ne

voyait point de serrure.

Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait sortir, et enfin, à force

de tâtonner, il poussa du pied une petite statuette qui représentait

Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers sur ses épaules.

La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même, et la grille

s'ouvrit. Aussitôt Sougriva éteignit son cierge, referma sans bruit la

grille, se glissa dans les broussailles et disparut pendant quelques

instants.

Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour du bivouac des

Anglais qui dormaient négligemment, se fiant à la vigilance des deux

factionnaires.

En rampant comme un serpent dans les jungles, il fut aperçu par l'un des

coolies indiens. Celui-ci allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit,

avec deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique.

Aussitôt l'autre garda le silence.

Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour remplir son message, et

John Robarts pour lui couper la tête.

Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement près du bivouac à demi

éteint, au milieu de dix ou douze autres gentlemen dont les bras et les

jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque façon.

Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait tué, toute la troupe se

serait éveillée et sa mission aurait été manquée. Il consentit donc,

pour le moment, à prendre patience, se promettant bien d'ailleurs de

retrouver John Robarts un jour ou l'autre.

Puis il détacha avec précaution un des chevaux qui étaient entravés,

lui remit sa bride, accrochée négligemment à un arbre voisin, et pour

empêcher le bruit, lui enveloppa les pieds avec des morceaux d'une

couverture de feutre qui se trouva là par hasard. Ensuite il s'éloigna

lentement du bivouac en tenant son cheval par la bride.

Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait pas de vue,

s'approcha de lui et lui dit à voix basse:

«Quel jour?

--Bientôt! répondit Sougriva.

--Où vas-tu?

--Au camp d'Holkar.

--Veux-tu que je te suive?

--C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin de toi, je t'avertirai.

La grande nouvelle arrivera avant une semaine.

--Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou.

Là-dessus il retourna à son poste, se coucha tranquillement près de ses

camarades, et Sougriva, se mettant en selle, partit au pas d'abord, puis

au petit trot, puis, quand il crut être assez loin des Anglais, au grand

galop, se dirigeant vers Bhagavapour.

Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la route, et ne rencontra

même personne.

Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar et les Anglais, tous

les habitants des villages situés entre le camp anglais et Bhagavapour

avaient abandonné leurs maisons de peur du pillage, du meurtre,

de l'incendie et de tous les autres exploits qui assaisonnent

habituellement la guerre et marquent le passage des héros.

Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes, on l'interrogea avec

curiosité.

«Avant tout, dit-il, où est Holkar?»

On le conduisit au palais.

Le malheureux prince était à demi couché sur un tapis, mais il ne

dormait pas. Depuis l'enlèvement de sa fille il n'avait eu qu'une seule

pensée, et dans son désespoir il avait failli se poignarder lui-même;

mais le désir de la vengeance le soutenait encore.

«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie. Quel nouveau malheur

viens-tu m'annoncer?

--Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. Je suis Sougriva,

l'ami de Tantia-Topee et le vôtre.

--Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... Et d'où viens-tu,

Sougriva?

--Du camp anglais.

--Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé par la colère. Où

sont-ils? que font-ils? C'est à eux que je dois la perte de ma fille, de

ma pauvre Sita!»

De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard.

«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée.

--Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, ou de cet infâme Rao?

--Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour le moment. Ce brave

Français, votre hôte, l'a retrouvée et l'a prise sous sa garde.»

En même temps Sougriva fit en peu de mots le récit de la fuite de

Corcoran et de Sita.

«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir, dit-il en terminant.

Demain matin les Anglais peuvent recevoir du renfort, et alors il

faudrait livrer une véritable bataille dont le succès est incertain.

--Bien! dit Holkar. Appelle Ali!»

Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte, entra sur-le-champ.

«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle pour la cavalerie.

Qu'avant une demi-heure tout le monde soit prêt à partir.»

En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette retentit dans les

rues de la ville. Les cavaliers se rassemblèrent, et l'on se hâta de

harnacher l'éléphant favori d'Holkar.

«C'est celui sur lequel elle aimait à monter, dit le malheureux père....

Toi, Sougriva, prends un cheval et sers-nous de guide.

--Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange du service que je vous

rends, vous m'accorderez une grâce.

--Dix! cent! mille! la moitié de mes États si tu me fais retrouver ma

fille! s'écria Holkar.

--Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. Ce que je veux, c'est la

vie du lieutenant John Robarts.

--Tu veux sauver ce Feringhee?

--Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage, le sauver! Que je

sois à jamais privé de la vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un

Anglais!

--Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le donne, et dix autres

avec lui.»

En même temps, pendant qu'on achevait les préparatifs du départ, il fit

quelques questions à Sougriva sur la force et la position de l'armée

anglaise.

«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier au soir, je sortis de

Bhagavapour afin de rendre visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai

des amis et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit d'un mendiant,

aucun des habits rouges ne s'occupa de moi. On me laissa tranquillement

errer dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou. C'est alors que je

pus parler à plusieurs cipayes, dont l'un est sergent et affilié à notre

conspiration. Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils haïssent

et méprisent ces maudits Anglais!... Tout en eux est horrible! Leurs

blasphèmes, leur voracité, leur habitude de manger des mets consacrés,

leur impiété, les sermons de leurs prêtres, la brutalité des chefs,

la sévérité de la discipline.... Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font

fouetter des brahmines, des hommes de haute caste, comme de jeunes

enfants?...

«Enfin, en quelques heures, je fus au courant de tout, je donnai le mot

d'ordre à tout le monde, et j'allais partir, lorsque je vis arriver au

camp la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître Rao.»

A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.

«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce misérable à mes genoux,

que je pouvais le faire empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!»

ajouta-t-il.

En même temps il se mit en selle et s'élança au grand trot, suivi de

deux régiments de cavalerie.

Comme la distance qui séparait Bhagavapour de la pagode où Corcoran

soutenait un siège était à peine de trois lieues de France, Holkar

arriva un peu après le point du jour sur le champ de bataille.

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie · 第 16 / 45 题