Projet de Napoléon Ier de fonder dans toutes les capitales de l'Europe
un lycée français.--Professeurs français et professeurs de français en
Italie, sous Napoléon Ier.
Pendant l'impression de ce volume, M. Caussade, l'aimable érudit de la
Bibliothèque mazarine, m'a fait une communication fort intéressante. Il
m'a raconté qu'au cours des travaux de la commission qui, sous l'Empire,
publiait la correspondance de Napoléon Ier, un membre de la famille
impériale, ayant pris l'habitude d'anéantir les documents dont la
divulgation lui aurait déplu, feu le docteur Bégin, un des membres de la
commission, eut l'idée de copier une partie des papiers qu'il classait.
Toutefois, ne voulant pas encourir l'accusation d'abus de confiance, il
cacha ses copies dans un coin de la Bibliothèque du Louvre, remettant
au hasard le soin de les faire retrouver un jour et au temps celui de
dissiper les scrupules qui en dictaient alors la suppression. Les
incendiaires de 1871 firent, sans le savoir, aux parents de l'Empereur,
le plaisir de les protéger contre l'indiscrétion de l'avenir. Or, parmi
les copies du Dr Bégin, brûlées avec la Bibliothèque du Louvre, il ne se
trouvait pas seulement des lettres, mais une foule de plans que Napoléon
jetait sur le papier, dans ses heures de loisir et qu'il se réservait
d'exécuter plus tard; et, parmi ces plans, se rencontrait celui
d'établir dans toutes les capitales de l'Europe un lycée français, pour
répandre dans tous les pays civilisés notre langue et notre littérature.
N'est-il pas curieux de voir Napoléon rêver longtemps à l'avance l'oeuvre
de l'Alliance française? Je remercie donc vivement M. Caussade, qui
tient ces détails de M. Bégin, de m'avoir fourni une nouvelle preuve de
l'importance que l'Empereur attachait à la collaboration de
l'Université.
Il faut cependant reconnaître que Napoléon aurait fort malaisément
appliqué son vaste dessein. La preuve en est dans la peine qu'il eut à
recruter le corps enseignant pour la France même et dans la lenteur que
le prince Eugène et lui furent obligés de mettre à la nomination des
professeurs dont nous rassemblerons ici les noms.
À part Silvio Pellico, qui enseigna le français à l'orphelinat militaire
de Milan, à partir de 1810, les noms à citer sont bien obscurs;
toutefois on ne jugera peut-être pas que ce soit trop d'accorder une
ligne de souvenir à des hommes qui ont travaillé à la propagation de
notre langue.
Dans les Universités impériales, on trouve comme professeurs de
littérature française à Turin Gabriel Dépéret, à Gênes Marré, à Pise P.
d'Hesmivy d'Auribeau. Dépéret était membre de l'Académie de Turin, pour
la classe des sciences morales, de la littérature et des beaux-arts. Il
a inséré dans les _Mémoires_ de cette classe des _Recherches
philosophiques sur le langage des sons inarticulés_ (tome Ier, 1803),
des _Réflexions sur les divers systèmes de versification_ (tome II,
1805), et une dissertation intitulée: _Principe de l'harmonie des
langues, de leur influence sur le chant et la déclamation_ (tome III,
1809). Sur les nombreux écrits d'Auribeau, on peut consulter la _France
littéraire_ de Quérard et la _Biographie des hommes vivants_ (Paris.
Michaud, 1816-1819, 5 volumes). D'après les recherches que M. Ach. Neri,
bibliothécaire de l'université de Gênes, a bien voulu faire, à la prière
de M. le professeur Franc. Novati, Marré a laissé quelques écrits,
notamment celui-ci: _Vera idea delle tragedie di Vitt. Alfieri_; et le
_Giornale degli studiosi_ lui a consacré une notice en 1869. Je n'ai pu
me procurer cette notice. Ce Marré était sans doute le même que Gaet.
Marré, qui, professeur de droit commercial à l'université de Gênes en
1821, publia cette année-là à Milan une dissertation intitulée _Sul
merito tragico di Vitt. Alfieri_ composée pour un concours ouvert, en
1818, par l'Académie de Berlin, et destinée à défendre le poète d'Asti
contre les critiques de Schlegel.
On voit dans le discours de P. d'Auribeau auquel nous avons fait des
emprunts, que, dans sa chaire de l'Université de Pise, il unissait,
comme il pouvait, l'enseignement de notre langue et celui de notre
littérature; il y dit qu'il commencera par examiner ce que ses élèves
savent de français, qu'il divisera d'abord ses leçons entre la grammaire
et la littérature, que ses élèves lui en rendront compte sous forme de
lettres; dans une note de la page 25, il se loue du soin et du succès
avec lesquels ils pratiquent cet exercice; quelques-uns traduisent en
vers italiens ou latins les vers français qu'il leur cite; à la page 3
d'un avis aux élèves, placé à la fin, on voit que la leçon durait une
heure et demie, dont une demi-heure employée à la revision de la leçon
précédente et à des exercices de prononciation et de grammaire, puis le
cours de littérature commençait.
Voici les noms des professeurs de français dans les lycées du prince
Eugène:
Udine, Ant. Orioli; Capo d'Istria, Vincenzo Rebuffi; Bellune, Ant.
Ochofer, Trévise, Giov. Zucconi ou Souchon, prêtre; Vicence, Giov.
Domen. de Majenza[228]; Reggio d'Emilie, Tonelli[229]; Ferrare, Franc.
Guazagni, ex-comptable de la Compagnie de Jésus; Fermo, Arcang. Corelli,
de Faenza[230]; Crémone, Pierre Prégilot; Brescia, Jérôme Borgne;
Modène, Maselli; Côme, Carlo Bonoli; Cesena, Baldass. Gessi[231];
Trente, Agost. Lutterati; Vicence, Emanuele N. fre (ces abréviations
indiquent peut-être qu'il s'agit d'un religieux)[232].
Pour les lycées des pays annexés à la France, on trouve à Gênes,
Berthon, qui, d'après M. Neri, devait être un religieux; à Casal,
Pachoud; à Parme, Reynaud. Ce Reynaud était probablement le Français de
ce nom qui dirigeait le collège des nobles, au moment où le fougueux
préfet du Taro y faisait régner, aux risques et périls de la maison,
l'esprit dont nous avons parlé. C'était peut-être aussi le conseiller de
préfecture qui, dans ce département, est appelé du même nom.
Nous avons dit qu'Aimé Guillon était professeur de français à l'école
des pages du vice-roi. Si, comme le dit la _Biographie_ précitée des
_Hommes vivants_, il faut lui attribuer dans le _Giornale italiano_, non
seulement les articles signés _Guill._, mais les articles signés _O.
N._, ce serait probablement lui qui se serait attiré, par un article de
cette biographie, la réplique de Ludovico di Breme.
Je dois à l'amitié de M. le professeur Morsolin, de Vicence, quelques
documents qui montrent les difficultés que le gouvernement rencontra
dans le recrutement du personnel. On trouve dans les archives du lycée
de Vicence une lettre du proviseur qui avertit que le jour de la rentrée
de 1809, Majenza ne s'est pas trouvé à son poste, non plus que le
suppléant qu'il a fallu lui donner l'année précédente pendant la plus
grande partie de laquelle Majenza a été absent; il prie donc le préfet
de faire cesser ce désordre; le préfet répond que, le directeur général
de l'Instruction publique ayant accordé à ce professeur un congé
jusqu'au 18 décembre, avec obligation de se faire suppléer à ses frais,
le proviseur est invité à trouver un suppléant capable. Le proviseur
réplique le lendemain qu'il s'étonne que le professeur de français,
après avoir si mal répondu l'année précédente au choix qu'on avait fait
de lui, ait eu le courage de solliciter encore un suppléant; que, si M.
Majenza continue, le nombre des élèves, déjà tombé de cinquante à cinq,
tombera à néant. Il n'en fallut pas moins chercher un suppléant, et
Majenza continua à ne plus se montrer.
M. Morsolin m'a procuré deux autres communications, l'une de M. Vinc.
Joppi, bibliothécaire à Udine, qui m'apprend qu'un programme de ce Lycée
du 31 mars 1808 porte, comme grammaire française, la grammaire de
Goudar, précisément celle que, le 8 mai 1809, le _Giornale italiano_
déclarera mauvaise[233]; l'autre de M. Pellegrini, bibliothécaire du
_Museo civico_ de Bellune sur Ochofer, qui eut l'honneur d'avoir pour
beau-frère le naturaliste Tommaso Catullo, mais le malheur d'appartenir
à une famille où tout le monde était fou, ses frères, sa soeur et lui; un
de ses frères se jeta dans la Piave, et lui-même se coupa la gorge en
1820.
On pourrait presque compter comme un Français Ferri di San Costante, ce
recteur provisoire de l'Académie universitaire de Rome, qui n'eut sans
doute pas en cette qualité des occupations bien pénibles, car il
constituait son Académie à lui tout seul. Il n'avait nullement renié
l'Italie, puisqu'il écrivait dans la Gazette de Gênes contre les
déprédations commises par les Français aux dépens de cette ville; mais
il s'était certainement pénétré de notre esprit, puisqu'il s'était
établi de bonne heure chez nous, avait rempli la fonction de secrétaire
auprès de nos ambassadeurs en Hollande, puis, après avoir quitté la
France pendant la Révolution, avait été quatre ans proviseur du Lycée
d'Angers (Voir sur lui Quérard, la _France littéraire_; la Nouvelle
Biographie Générale; le quarantième volume de l'_Antologia_ de
Vieusseux, année 1830, page 203 et suiv. La même Revue apprécie dans
son quatorzième volume un de ses ouvrages, _Lo Spettatore_, où Ferri
examine les moralistes des divers pays et donne de petites dissertations
morales dans le goût de J.-J. Rousseau; cet ouvrage est à la
Bibliothèque nationale. S'il faut en croire le Dictionnaire de Larousse,
San Costante n'était que la traduction du nom de sa femme qu'il avait
ajouté au sien. Ces derniers documents m'ont été signalés par M. Luigi
Ferri, qui a bien voulu rechercher pour moi la trace de cet ancien
recteur).
Le décret qui établissait le concours pour toutes les chaires de
facultés ou de lycées est du 17 juillet 1807; les professeurs de
français y étaient soumis comme les autres (Voir le _Giornale italiano_
du 21 juillet 1807).
Dans l'enseignement libre, parmi les cours de français, nous citerons
les suivants: Charles Rouy, après avoir fait quelque bruit à Milan par
des leçons d'astronomie en 1809, annonça le 4 janvier de l'année
suivante dans le _Giornale italiano_, la fondation d'une école
secondaire française et italienne dans cette ville, rue du Gesù, n°
1285. La Bibliothèque Brera, à Milan, a de lui un _Saggio di cosmografia
e descrizione del mecccanismo_, Milan, Pirotta, 1812, in-8.--Le 3
septembre 1809, Bern. Rossi annonça dans la même feuille des cours
d'anglais, d'allemand, de français, d'italien qu'il ouvrait à Milan, rue
de la Passarella, n° 517.--Le 26 septembre 1809, G. B. Scagliotti fit
connaître par la même voie qu'il allait ouvrir, rue de la Marine, n°
1139, une triple école, 1° pour ceux qui ont les organes en bon état, 2°
pour les sourds-muets; 3° pour les aveugles; que de plus il ferait pour
les adultes des cours de psychologie et de grammaire philosophique; que
par là il mettrait en état de comprendre non seulement les auteurs
italiens, latins ou français, mais les anglais, etc.!
Nommons, en terminant, deux hommes qui firent aussi connaître la France
en Italie: Ant. Eyraud, qui mérita, par ses leçons aux sourds-muets les
éloges de Lodovico di Breme, aumônier du vice-roi et fils du
prédécesseur de Vaccari au ministère de l'intérieur, et Louis Dumolard,
qui ouvrit à Milan, derrière le _Coperto dei Figini_, près du café
Mazza, un cabinet de lecture, fort bien fourni, pour les livres
français (_Giornale italiano_ du 26 juillet 1808).