Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de
Maulevrier, etc.--Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et
tact du ministère italien.--Plein succès du collège de Milan.--L'opinion
publique oblige les Autrichiens à le respecter.--La deuxième directrice
française reste en fonctions jusqu'en 1849.
La finesse italienne avait, disions-nous, amélioré l'oeuvre du bon sens
français. Mais comme les idées sur lesquelles reposait le fond commun
des deux règlements étaient beaucoup plus répandues chez nous que chez
nos voisins, il importait que les personnes chargées plus spécialement
de les inculquer aux jeunes filles fussent en pluralité françaises. Lady
Morgan exagère lorsqu'elle, dit, dans son _Voyage en Italie_, qu'_il est
de fait que quand ce collège fut établi, il ne se trouvait pas une dame
italienne que son éducation ou son expérience rendît propre à en
accepter la direction_. Nous verrons, en effet, que, pour Vérone, on
rencontra en Italie, quelques années après, une personne fort
distinguée. Toutefois, en 1812 comme en 1808, on croyait sage de
chercher de préférence hors de l'Italie, puisque ce fut une Anglaise,
Maria Cosway, la Vigée-Lebrun de l'Angleterre, à qui Melzi confia la
direction du collège de Lodi, et que, pour Vérone même, on ne prendra
une Italienne que sur le refus d'une Française.
Le prince Eugène demanda donc à notre nation la plupart des dames entre
les mains desquelles il remit le collège de Milan. Mais la France
elle-même ne surabondait pas alors de sujets disponibles. De nos jours,
l'embarras d'un ministre de l'instruction publique n'est pas de pourvoir
aux places qui réclament des sujets capables, mais de pourvoir aux
sujets capables qui réclament des places. Il en était autrement alors.
La Révolution avait dispersé une partie du personnel, et les mécomptes
de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, n'avaient pas encore jeté
dans la carrière de l'enseignement ce surplus de gradués des deux sexes
que l'on compte aujourd'hui par centaines ou par milliers, et dont on
désespère d'employer les services, tout en cédant quelquefois à la
tentation de faciliter encore davantage les examens élémentaires qui
ouvrent l'accès de la profession. Sous le premier Empire, il fallait
chercher longtemps les gens à mettre en place. Il fallut attendre le 21
janvier 1809 pour pouvoir nommer une directrice, Mme de Lort; le 4
avril pour nommer la maîtresse, Mme de Soucy; le 9 mars 1810 pour nommer
les institutrices, Mmes Victoire et Hortense de Maulevrier, Clausier,
Smith, Gibert; le 9 décembre de la même année pour nommer les
professeurs hommes, tous Italiens, sauf Garcin, chargé du français et de
la géographie[42].
On aurait probablement trouvé plus vite le personnel féminin, si l'on se
fût adressé aux congrégations religieuses, quelques brèches que la
Révolution eût faites dans leurs rangs. Mais Napoléon estimait qu'il
n'était pas sage de les employer tout d'abord. Il ne repoussait pas
absolument leur concours, puisqu'il permettait à quelques-unes d'entre
elles d'ouvrir des pensionnats privés dans ses États; il laissera
bientôt Joachim Murat autoriser, sous conditions, les religieuses de la
Visitation à recevoir des novices, à établir des collèges, en se
fondant, dira le roi de Naples, sur l'avantage que l'Empire français et
le royaume d'Italie tiraient de cet Ordre pour l'éducation des filles;
il le laissera même assigner à ces religieuses, par un décret du 10
janvier 1811, l'ex-couvent de San Marcellino devenu collège royal:
décision qui, par parenthèse, mit encore une Française à la tête d'un
pensionnat italien, la supérieure des Visitandines de Naples étant alors
Mme Eulalie de Bayanne, d'une noble famille dauphinoise, qui comptait
alors parmi les siens un cardinal[43]; enfin on sait que, quand Napoléon
ajoutera aux maisons d'Ecouen et de Saint-Denis les orphelinats de la
Légion d'honneur, il les confiera aux religieuses de la Mère de Dieu.
Mais il voulait commencer par des laïques, d'ailleurs non engagées dans
les liens du mariage, pour bien établir le caractère de l'éducation
qu'il avait en vue.
Où avait-on été chercher les dames qui allaient surveiller l'éducation
des jeunes Milanaises? Très près et très loin. Les unes, comme Mme
Clausier, que la mort d'un frère administrateur général des vivres
venait de laisser sans ressources, habitaient Milan même; les autres,
comme Mme de Lort qui était de Strasbourg ou de Nancy, venaient de
Paris. On avait dû renoncer à exiger l'expérience de l'enseignement. Mme
de Soucy, qu'avait prêtée la maison d'Ecouen, en avait seule une courte
pratique; peut-être en était-il de même de la directrice, mais je ne
l'affirmerais pas. On n'avait pas davantage pu demander de diplômes, ni
même, comme on en peut juger par quelques lettres conservées aux
Archives de Milan, un respect scrupuleux de l'orthographe. On avait
voulu, avant tout, des personnes qui joignissent à des moeurs
irrépréhensibles une éducation excellente et, autant que possible, une
naissance relevée. Mme Caroline de Lort était comtesse et avait été
chanoinesse dans le chapitre de Bouxières où, pour être admise, il
fallait faire preuve d'antique noblesse; Mme Angélique de Fitte de Soucy
avait été élevée à Saint-Cyr; Mmes de Maulevrier, filles d'un officier
supérieur à qui les événements de Saint-Domingue avaient fait perdre une
fortune considérable, portaient un des grands noms de France.
L'aristocratie fournit également quelques-unes des institutrices qui,
dans les années suivantes, remplacèrent plusieurs des premières
titulaires.
Au prestige de la naissance, Napoléon avait voulu ajouter la
considération qui s'attache aux fonctions bien rétribuées. Dans les
maisons de la Légion d'honneur, sans parler de la surintendante qui
recevait 15,000 francs, une dame dignitaire touchait 2,000 francs, une
dame de première classe 1,200, une demoiselle 600, sommes considérables
pour l'époque, surtout si l'on songe qu'elles étaient toutes entièrement
défrayées. Le gouvernement se montra plus généreux encore envers les
dames du collège de Milan, traitant avec la même faveur celles qu'on
avait trouvées à Milan même et celles qui avaient consenti à s'expatrier
exprès: la directrice fut appointée à 4,000 francs, la maîtresse à
3,000, chaque institutrice à 1,500. Le traitement de la maîtresse était
précisément celui d'un professeur de Faculté dans les Universités
impériales. Enfin, le gouvernement payait sans observation les _cent
louis_ qu'avait coûté le voyage de Mme de Lort.
La plupart de ces personnes, comme il est naturel, avaient postulé les
places qu'elles occupaient. Quelquefois pourtant c'était le gouvernement
qui avait fait les premières démarches, ou plutôt, procédant avec une
rapidité un peu militaire, il nommait, sur la foi de leur renom, des
personnes qui ne s'étaient pas mises sur les rangs. Une lettre du
ministre des affaires extérieures du royaume d'Italie à son collègue le
marquis de Breme, ministre de l'intérieur, montre qu'on avait nommé Mme
de Soucy sans lui faire connaître le traitement qu'elle aurait, la date
à laquelle elle devrait partir, sans lui dire si ses frais de route
seraient payés: «Il est pourtant naturel,» disait Marescalchi, «qu'elle
désire être instruite de choses qui la touchent de si près.» C'est ainsi
qu'en 1813, une dame Rambaldi, qui administrait depuis douze ans
l'orphelinat de Vérone, fut toute surprise de recevoir un décret du 6
janvier qui la nommait institutrice au collège de cette ville, honneur
qu'elle déclina[44].
Mais cette façon expéditive de conférer les emplois ne doit pas faire
mal juger de la manière dont le gouvernement se comportait avec les
directrices et avec leurs subordonnées. Sans doute, au premier abord, on
est un peu étonné, en examinant la correspondance administrative, du
style alors en usage dans les bureaux des ministères italiens; les
décrets du prince y sont qualifiés de vénérables et de très vénérés; lui
adresser une pièce officielle s'appelle _umiliarla_; la réponse qu'il y
fait est dite _abbassata da lui_; on ne lui _offre_ pas sa démission, on
la lui _demande_; il ne l'_accepte_ pas, il l'_accorde_, et ce mot
d'accorder revient à propos de tous ses actes qui semblent autant de
faveurs gratuites. Mais en retour, le ministère, qu'il s'adresse à la
directrice ou à une simple institutrice, s'exprime avec une aimable
courtoisie; les arrêtés de nomination sont quelquefois accompagnés de
gracieux compliments sur les mérites qui ont dicté le choix du
souverain. Les agents du ministère s'inspirent du même esprit: le jour
où le préfet de l'Adige ouvrit le collège des jeunes filles de Vérone,
il remit à la directrice provisoire une médaille d'honneur en signe de
la confiance du gouvernement. On accueillait avec une pareille
courtoisie les familles des élèves: le même préfet, dans la circonstance
que nous venons de rappeler, offrit un banquet, non seulement aux
autorités de la ville, mais aux parents qui étaient venus présenter
leurs enfants[45].
La correspondance officielle atteste que la bonne grâce n'était pas la
seule qualité des ministres de ce temps-là. On est frappé de leur
activité. Par une conséquence du pouvoir absolu, qui n'en compense pas
d'ailleurs les inconvénients, ces ministres qui n'ont à satisfaire qu'un
seul homme, et un homme impérieux mais point capricieux, peuvent donner
tout leur temps aux affaires de leur ressort. Des détails, même fort
minces, passent sous leurs yeux; ils veulent tout savoir et y
réussissent; toute question qu'on leur adresse reçoit une réponse
immédiate, mais ils tiennent à être interrogés.--Mais alors, dira-t-on,
ils se substituent à la directrice et l'annihilent.--Nullement. Vaccari,
successeur du marquis de Breme au ministère de l'intérieur, se montre,
dans sa conduite avec Mme de Lort et avec les institutrices, plein
d'égards, de tact et de bonté. Lorsqu'on fonda le collège de Vérone, on
avait naturellement songé à emprunter à Mme de Lort une de ses
collaboratrices, de même qu'on avait, quelques années plus tôt, demandé
à Mme Campan de donner Mme de Soucy au collège de Milan: «Je ne puis me
décider, avait dit le prince Eugène au ministre, à nommer (à Vérone)
une directrice que je ne connais pas... J'ai donc nommé seulement une
Maîtresse et quatre institutrices. Je vous invite ensuite à voir, avec
Mme de Lort, si elle pourrait nous donner une directrice et deux ou
quatre institutrices. Je ne dis pas que toutes ces personnes fussent
prises dans sa maison, mais je voudrais qu'elle nous en donnât au moins
une et nous indiquât les autres.» Loin d'ordonner, le vice-roi priait.
Le ministre, entrant dans ses intentions, écrivait qu'il espérait
déterminer Mme de Lort à se priver d'une de ses auxiliaires. Or, Mme de
Lort indiqua très volontiers, pour le poste de directrice, une
demoiselle Monnier qu'elle avait connue à Paris et qu'on aurait acceptée
de sa main sans disputer sur les conditions, si cette personne n'avait
décliné la proposition pour raison de santé; mais elle répondit à la
demande de prêter une de ses collaboratrices en faisant observer que son
personnel n'était pas au complet; et, plutôt que de la désobliger, le
ministre recommença ses recherches dans l'inconnu[46].
Encore, dans cette circonstance, Mme de Lort pouvait-elle avoir raison.
Mais ce qui fait particulièrement honneur au ministre, c'est la façon
dont il pénètre, supporte et tempère les défauts qu'elle mêlait à ses
vertus et à ses talents. Le gouvernement avait voulu, pour diriger le
collège de Milan, une grande dame: à certains jours, il put croire qu'il
avait réussi au delà de ses souhaits. Mme de Lort n'aimait pas à
compter; elle aurait voulu qu'on fît tenir les livres de la maison par
un agent spécial, et ce désir se justifie; mais elle aimait la
représentation, et un peu plus qu'il n'était nécessaire. Son voyage,
disions-nous, avait coûté cent louis; c'était beaucoup, si l'on songe
que Mmes de Maulevrier n'avaient à elles deux dépensé pour venir que 884
francs. Quand il s'agit de monter le collège, Mme de Lort réclamait dès
le premier jour, et avant que la maison fût pleine d'élèves, un nombre
considérable de gens de service. Le ministère la ramena doucement à
l'économie.
Ce n'est pas tout: Mme de Lort oubliait facilement sa naissance avec les
enfants, à qui au réfectoire elle coupait elle-même les portions; elle
l'oubliait aussi avec celles de ses collaboratrices qui ne pouvaient à
cet égard élever aucune prétention rivale; elle inspirait en particulier
à Mme Smith beaucoup d'affection et de dévouement; mais, en face de ses
égales, la femme de qualité reparaissait avec les petitesses de son
sexe et les exigences hautaines de sa caste. Elle n'eut pas toujours les
torts de son côté, mais la conduite du ministère n'en était que plus
difficile entre ces dames qui ne se sentaient pas nées pour gagner leur
vie, pour obéir, et qui n'avaient plus ni famille, ni foyer paternel, ni
fortune, ni patrie. Mme de Soucy entra la première en mésintelligence
avec Mme de Lort; mais, frêle, souffrante, Mme de Soucy ne fit point
d'éclat; et, quand elle obtint d'être relevée de ses fonctions, les
élèves purent croire que la maladie seule l'y déterminait. Les yeux
malins de la jeunesse surprirent au contraire les démêlés qui éclatèrent
l'année suivante, en 1812, entre la comtesse de Lort et les dames de
Maulevrier. Mme de Lort accusait les deux soeurs de traiter durement les
élèves; Mmes de Maulevrier affirmaient que la Directrice manquait aux
égards dus à deux personnes de leur rang, ou même simplement de leur
profession; les élèves prenaient naturellement parti contre elles, et un
jour une enfant heurta une de ces dames, sans que cet acte, mis par Mme
de Lort sur le compte de l'inadvertance, fût puni; Mme Victoire de
Maulevrier interprétait comme une bravade une visite de la Directrice à
sa soeur malade, et la mettait plus ou moins littéralement à la porte de
la chambre. La comtesse leur adressait à toutes deux le billet
caractéristique que voici: «Mme la Directrice a l'honneur de prévenir
Mmes de Maulevrier qu'elle a reçu l'ordre de S. E. M. le Ministre de
l'intérieur, de faire servir ces dames dans l'une de leurs chambres où,
par son ordre encore, on leur portera l'ordinaire de la maison, avant ou
après le repas des élèves. Ces dames voudront bien dire à la personne
qui leur remettra ce billet, le moment qui leur conviendra le mieux. Mme
la Directrice croit aussi qu'il pourra leur convenir mieux de coucher
dans la même chambre ou chacune dans la leur, et en conséquence, elle se
dispose à faire porter le lit de Mme Hortense à la place qu'elle
désignera.» Ici, Mme de Lort n'interprétait pas très exactement la
pensée du Ministre: il avait non pas ordonné, mais permis ces mesures,
et il les avait autorisées non par voie de punition, mais pour séparer
les parties belligérantes. Ses lettres montrent qu'il suivait d'un oeil
attentif et perspicace ces fâcheux mais inévitables démêlés: dans le
différend de Mme de Soucy avec la Directrice, il avait aperçu que les
prétentions de la première avaient causé la mésintelligence; dans
l'affaire des dames de Maulevrier, où les torts étaient partagés, on le
voit offrir au début sa médiation, puis, s'abstenir sur l'observation de
la Directrice que cette intervention envenimerait le dissentiment; aux
deux soeurs qui s'imaginent que Mme de Lort veut les évincer pour faire
place à ses protégées, il répond sans humeur que, le nombre des
institutrices ne se trouvant pas complet, Mme de Lort n'a pas besoin de
les exclure pour introduire les personnes à qui elle voudrait du bien;
il ne les en protégeait pas moins contre toute représaille et invitait
poliment la Directrice à ne pas permettre aux enfants de s'immiscer dans
le débat. Il ne lui échappe aucun trait de raillerie ou d'impatience. En
Italien qu'il est, il sait prendre son parti de ce qu'on ne peut
empêcher, et ne se flatte pas de faire vivre des femmes dans une paix
éternelle. Il maintient le principe d'autorité en laissant partir Mmes
de Maulevrier comme Mme de Soucy, puisqu'elles ne peuvent s'accommoder
au commandement de Mme de Lort; mais alors même ses égards témoignent
aux innocentes rebelles que les qualités qui leur manquent ne lui font
pas méconnaître celles qu'elles possèdent.
Le prince Eugène, qui est Français, prend les choses plus à coeur: «Le
Ministre,» écrit-il de Moscou le 8 octobre 1812, «fera connaître à Mme
la Directrice que cette affaire m'a affligé et que, pour son propre
intérêt comme pour celui du Collège Royal, je verrais avec beaucoup de
peine qu'il se présentât jamais un troisième événement de la même
nature. Je ne doute pas des torts de Mmes de Maulevrier; mais je me
persuade que, si Mme de Lort eût appelé plus tôt à son secours
l'intervention du Ministre, on aurait prévenu les conséquences que la
mesure _aujourd'hui nécessaire_ (souligné dans le texte) ne peut manquer
d'avoir dans l'opinion publique[47].»
Mais le flegme bienveillant du ministre voyait plus juste que le chagrin
affectueux du prince Eugène. Ces petites brouilles ne portèrent aucune
atteinte à la prospérité de la maison qui frappait tous les regards.
Nous en avons pour preuve, non pas seulement des déclarations publiques
qu'on pourrait suspecter: par exemple le _Giornale Italiano_, en
relatant le 19 avril, le 18 décembre 1811 des visites que la vice-reine
et son mari y ont faites, assure que leurs Altesses se sont montrées
très contentes et ont félicité Mme de Lort. On pourrait prétendre que ce
langage s'adresse au public qu'on veut séduire. Mais voici une lettre
ministérielle du 21 juin 1812 qui n'était pas destinée au public, mais à
Mme de Lort seule: «Ma visite d'hier à votre collège m'a convaincu
encore davantage des progrès que les élèves font dans leurs études,
nouvelle preuve de l'excellente direction que vous savez donner à toutes
les parties de leur éducation. J'ai déjà eu, Madame, l'occasion de me
louer de vous; j'ai même eu récemment la satisfaction de voir comme Son
Altesse Impériale a daigné vous manifester par mon intermédiaire son
approbation pour l'oeuvre que vous avez accomplie.» Une gratification de
deux cents francs pour chacun des professeurs du collège accompagnait
cette lettre et en corroborait irréfragablement la sincérité.
Le public en jugeait comme l'autorité; car il sollicitait les places
payantes avec autant d'empressement que les places gratuites; et c'est
pour répondre à cette disposition si flatteuse que l'on décida la
fondation des collèges de Vérone et de Bologne où, toutefois, puisqu'il
ne s'agissait plus de fonder dans la capitale du royaume une institution
modèle, on ménagerait le trésor public et la bourse des familles: ces
collèges devaient donner une instruction un peu moins étendue; le prix
de la pension y était fixé à six cents francs au lieu de huit cents, et
chacun des deux recevrait, non plus seulement cinquante élèves comme le
collège de Milan, mais cent, dont moitié, comme à Milan, à titre
gratuit. Le personnel de ces deux collèges de second ordre devait
toucher des appointements un peu inférieurs; (1,000 francs pour la
Directrice, 800 francs pour la Maîtresse, 600 pour chaque
institutrice); et on ne le faisait plus venir d'au delà des Alpes. On
avait pourtant cette fois encore, nous avons eu occasion de le dire,
cherché hors du royaume, au moins pour Vérone; on avait aussi songé à
confier le collège de cette ville à des religieuses salésiennes qui
auraient à cet effet quitté Roveredo; le préfet de l'Adige fut sans
doute fort heureux quand on abandonna ce dernier projet; car dans son
discours d'ouverture, on trouve un passage qu'on croirait d'hier sur
_l'insuffisance babillarde de vierges voilées qui, privées du doux nom
de mères, en pratiquaient mal les fonctions puisqu'elles en ignoraient
les sentiments et les devoirs_[48]. Mais en somme l'esprit et les
méthodes demeurèrent les mêmes qu'à Milan. On apporta les mêmes soins au
choix de la Directrice, et, pour la seule des deux maisons qui s'ouvrit,
celle de Vérone, on en rencontra une fort estimable dans la personne
d'Amalia Guazza qu'on avait nommée Maîtresse le 13 juillet 1812 et que
l'on mit le 6 janvier 1813 à la tête de l'établissement: «Le préfet de
l'Adige, avait dit le ministre, donne les meilleures informations tant
sur le zèle qu'elle a déployé dans les premiers temps de l'installation
du collège, suppléant presque à elle seule à l'absence des
institutrices non encore parvenues à leur destination, que sur son
habileté peu commune à s'acquitter des charges difficiles qui lui
étaient confiées. Il dépeint de la manière la plus avantageuse sa
manière de se présenter, son amabilité qui lui a gagné l'affection de
toutes les élèves alors qu'elle maintenait dans le collège la plus
exacte observance de la Règle[49].»
Le collège de Vérone rencontra dans le public la même faveur que celui
de Milan.
Mais, dira un sceptique, qui sait si en mettant leurs filles dans ces
collèges, les pères n'entendaient pas uniquement faire leur cour à
Napoléon, ou s'ils n'obéissaient même pas aux injonctions de ses agents?
M. Tivaroni n'affirme-t-il pas qu'on ordonnait aux nobles romains
d'envoyer leurs enfants dans les lycées de Paris? Nous répondrons par
des faits positifs. D'abord il suffit si peu de la volonté déclarée du
gouvernement le plus absolu pour peupler un collège, que nous avons vu
l'établissement de Mme Laugers demeurer vide malgré les titres dont on
le décorait, malgré les subventions et un changement de local; ce n'est
ni l'adulation ni la crainte qui font la prospérité d'une maison
d'éducation, c'est la confiance fondée sur l'estime. À Parme,
l'administration française était dirigée par un préfet d'un zèle
intempérant qui s'était mis en tête de communiquer au collège de
Sainte-Catherine, dit collège des nobles, son enthousiasme pour
Napoléon; il en invitait à ses brillantes soirées les sujets les plus
méritants; il faisait jouer par les élèves des pièces militaires, _Le
Dragon de Thionville_, _La Bataille d'Austerlitz_; comme il n'est pas
très difficile d'échauffer l'imagination de la jeunesse, surtout quand
on lui parle au nom d'un victorieux, il avait assez bien réussi auprès
d'elle; ses comédiens imberbes avaient joué avec une verve qui charmait
l'état-major; mais les familles n'entendaient pas que l'on transformât
le collège en prytanée militaire. Elles redemandèrent leurs enfants.
Quelques-uns de ceux-ci protestèrent. Quand le prince romain Spada
envoya réclamer ses trois fils, modèles de bonne conduite, l'aîné qui
était le plus âgé du collège «tint avec ses deux frères un petit conseil
de famille, à la suite duquel il fit connaître à l'agent de sa maison
qu'il ne croyait pas convenable de retirer ses jeunes frères du collège,
et que, comme leur aîné, il ne pouvait y consentir, qu'au reste, son
père ne les réclamant que sur les calomnies et les bruits répandus
contre le collège, il conviendrait qu'il vînt s'éclairer par lui-même de
la vérité, et que l'intérêt de ses enfants devait suffire pour le
déterminer.» Mais en vain l'obstiné préfet signifia qu'une fois admis au
collège, on n'en sortait qu'à la fin des études: les parents employèrent
les larmes des mères, les recommandations des ambassadeurs,
l'intervention des ministres: il fallut rendre un à un bon nombre
d'élèves, et l'on vit l'instant où il ne resterait plus personne dans le
collège[50]. L'insuccès du préfet de Parme, comme celui de Mme Laugers,
prouve que le succès de nos collèges de jeunes filles était mérité.
Un autre fait que j'ai annoncé par une allusion anticipée, prouvera
combien l'opinion publique était attachée à nos collèges: ce fut elle
qui les sauva en 1814, ce fut elle qui obligea l'Autriche à les
respecter et qui par là leur permit de donner tous les fruits qu'on en
pouvait attendre.
La haine des restaurateurs de l'ancien régime contre les Français
s'étendait en effet jusqu'aux établissements d'ordre pédagogique ou
scientifique fondés par nous. Ainsi, en Toscane, Napoléon avait vivifié
un Musée de physique et d'histoire naturelle qui datait de 1775; il
l'avait employé à propager par la parole et par la plume les
connaissances nouvelles, si bien qu'on avait publié un premier volume
d'Annales en 1808, un deuxième en 1810: le gouvernement du grand-duc,
non seulement ne pressa pas la continuation de ce recueil dont le
troisième volume ne parut qu'en 1866, mais supprima les chaires du
Musée[51]. En Lombardie, les Autrichiens établirent en principe, par un
décret du 31 mai 1814, que tous les membres étrangers du corps
enseignant quitteraient leurs fonctions, sauf les exceptions qui
paraîtraient nécessaires. L'application de ce principe eût entraîné la
fermeture immédiate du collège de Milan, puisque, comme le montrait le
tableau du personnel, demandé en cette occasion à Mme de Lort, la
directrice, la maîtresse et trois institutrices au moins sur six,
étaient françaises. Mais Paolo De Capitani, chargé du portefeuille de
l'intérieur, représenta, dès le lendemain 1er juin, cette conséquence à
la régence du gouvernement provisoire, ajoutant que l'établissement
jouissait de la pleine faveur du public, _gode tutto il favore del
pubblico_[52], et les Autrichiens eurent le mérite d'ordonner que le
personnel serait provisoirement maintenu: ils se bornèrent à cet égard à
remercier, par raison d'économie, deux institutrices, les deux dernières
venues: ce fut donc le hasard seul qui fit tomber cette mesure sur deux
Françaises, Mmes Valentine Duhautmuid ou Dehuitmuid et Jasler de
Gricourt, qui reçurent même une indemnité[53].
L'enquête à laquelle les Autrichiens procédèrent ensuite les amena, au
cours de l'année suivante, à émettre le plus honorable témoignage en
faveur de l'institution: «Le gouvernement,» disait le rapport, «devant
rendre justice aux soins de la directrice et à la sagesse des
règlements, ne peut que se déclarer extrêmement satisfait en toute chose
de la marche de cet établissement.» Cette déclaration si flatteuse du
gouvernement s'accorde de tout point avec le voeu de l'opinion publique
et le respectable suffrage des pères et mères de famille des classes les
plus distinguées, qui considèrent comme une faveur insigne d'obtenir
pour leurs filles une place dans le collège, même contre payement de la
pension entière[54].» Le local, sur le choix duquel le gouvernement
français avait longtemps réfléchi avant de s'arrêter au couvent de
Saint-Philippe de Neri, lui paraissait des mieux appropriés à la
destination. Bref, le 8 juillet 1816, Mme de Lort fut informée, par
l'intermédiaire de M. d'Adda, que le collège était définitivement
conservé: «Le gouvernement,» disait le haut fonctionnaire, «a le plaisir
de vous notifier que Sa Majesté impériale et royale, dans sa parfaite
clémence, daigne approuver la conservation du collège impérial et royal
des jeunes filles, si avantageusement confié à votre sage direction,
_alla di Lei saggia direzione tanto vantaggiosamente affidato_;» et ils
résolurent d'augmenter le nombre des places payantes[55].
L'enthousiasme d'une Anglaise va nous expliquer la satisfaction des
Allemands. Voici le récit que lady Morgan nous a laissé de sa visite au
collège de Milan. Après avoir rappelé que Mme de Lort, femme d'un mérite
distingué et d'une conduite irréprochable, avait présidé à la fondation
du collège, elle ajoute: «Depuis, nous recherchâmes toujours l'occasion
de jouir de sa société. Comme il n'existe aucune école de ce genre en
Angleterre, il est impossible d'en donner l'idée par aucune comparaison;
mais sous les rapports essentiels du bon air, de l'espace, de
l'élégance, de la propreté, des soins et du bon ordre, il est impossible
de surpasser cet établissement. Le couvent de Saint-Philippe de Neri
ressemble à un château royal; ses arcades, surmontées de galeries
ouvertes, entourent un jardin superbe et parfaitement cultivé. Les
dortoirs sont très grands et pourvus de cabinets de toilette abondamment
fournis d'eau par de belles fontaines.» Je passe ici quelques détails
sur les dortoirs et l'infirmerie. «Des bains chauds et froids y sont
attenants. La lingerie est une grande pièce remplie de tout ce qui est
nécessaire pour l'habillement d'une femme, fait par les élèves pour leur
propre usage; mais les matériaux sont fournis par la maison. Une autre
chambre contient les ouvrages d'agrément. Chaque classe a des
appartements séparés qui donnent tous sur le jardin, et le désavantage
d'un air chaud et renfermé, si commun même dans nos meilleures écoles,
est ainsi réellement évité. Nous vîmes des groupes d'enfants courant
d'une classe à l'autre à travers des orangers et des buissons couverts
de fleurs, chacune avec son petit chapeau de paille et son panier au
bras. Nous les vîmes ensuite rassemblées dans une belle salle, d'où
elles se rendirent au réfectoire autour d'un excellent dîner. Quand Mme
de Lort entra, plusieurs des plus petites se pressèrent auprès d'elle et
reçurent un moment des caresses ou quelques marques d'affection et de
familiarité. Elle leur parla en français à toutes pour nous montrer
leurs progrès, et les fit rire de bon coeur des méprises qu'elles
faisaient. L'italien est soigneusement cultivé et l'on permet le moins
possible l'usage du milanais. Les études sont très libérales et doivent
choquer la plupart de leurs grand'mères, qui apprenaient à peine à lire
et à écrire et qui voient leurs illustres descendantes, que leur
naissance devait condamner à l'insipidité et à l'indolence, occupées à
couper des chemises ou à faire des corsets, à inventer des formes de
robes et à raccommoder des bas, instruites dans tous les détails que
doit connaître une maîtresse de maison et combinant ces devoirs
domestiques avec l'étude des langues, les arts, les sciences et la
littérature[56].»
À la vérité, les Autrichiens opérèrent bientôt, le 1er août 1818,
quelques changements dans la maison; mais ces changements ne portèrent
guère que sur les exercices religieux, le choix des livres et les
relations de la Directrice avec l'autorité. Napoléon, tout en inculquant
fortement l'habitude de la piété aux jeunes filles, les tenait en garde
contre le mysticisme: il spécifiait des prières purement canoniques: le
règlement autrichien porta, au contraire, que la prière commune serait
ou composée ou tirée exprès de quelque bon livre de spiritualité; il
prescrivit une huitaine de manuels de dévotion. La liste des ouvrages de
pure littérature fut notablement réduite, malgré l'adjonction naturelle
sous un empereur d'Autriche de la langue et de la littérature de
l'Allemagne; elle se composa seulement des ouvrages suivants:
Anthologies italiennes à l'usage des humanités supérieures, des
humanités inférieures, des classes de grammaire; Lettres des meilleurs
écrivains italiens choisies par Elia Giardini, Lettres sur le chant de
Minoja, Lettres familières (en italien également). Fables de La
Fontaine, de Gellert, de Lessing, de Gessner. Contes moraux (en
allemand) de Filippi; OEuvres diverses pour la jeunesse (en allemand) de
Campe; enfin, comme ouvrages de divertissement, Berquin en italien et en
français, les ouvrages sacrés de Métastase, les Nouvelles Morales de
Soave, les Contes Moraux de De Cristoforis. La liste des ouvrages
d'histoire fut encore plus réduite. Plutarque, par exemple, le Voyage
d'Anacharsis, les ouvrages de Robertson, de Voltaire, de Lacretelle,
ceux même de Fléchier, de Bossuet disparurent, aussi bien que Boileau,
Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Cervantès, Goldoni et Alfieri. Enfin,
tandis que sous l'Empire, la Directrice était en communication directe
et constante avec le ministère, le collège fut désormais placé sous la
surveillance d'un curateur choisi dans l'aristocratie lombarde, le comte
Giovanni Luca della Somaglia, qui eut plus tard pour successeur le comte
Giovanni Pietro Porro d'abord, le comte Renato Borromeo ensuite.
Mais la timidité d'esprit qui avait dicté tous ces changements
n'empêchait pas le gouvernement autrichien de subir l'ascendant de la
pensée qui avait présidé à la fondation du collège: le régime intérieur
de la maison demeura identiquement le même, sauf que, d'accord avec la
Directrice, on espaça davantage les sorties des élèves et que les
visites des parents furent assujetties aux usages des couvents. On
n'emprunta rien au collège de filles, fondé à Vienne, rue Abster, par
Joseph II, bien qu'on eût un instant expédié d'Autriche la règle de ce
collège dans la pensée de l'appliquer en Lombardie. Les élèves admises
à titre gratuit continuèrent à être traitées sur le même pied que les
autres: à Vienne, celles des jeunes filles qu'on admettait gratuitement
s'engageaient à se vouer pour six ans à l'instruction publique,
engagement fort honorable dans une École Normale où tous le prennent,
mais distinction fâcheuse dans une maison où les pauvres seuls y sont
soumis. À Vienne, les élèves payantes s'entretenaient elles-mêmes; à
Milan, la maison continua à se réserver le moyen de maintenir
l'uniformité du costume. Les habitudes démocratiques, ou, si l'on aime
mieux, viriles, furent maintenues: les grandes élèves durent, comme par
le passé, s'habiller seules ou sans autre aide que celle de leurs
compagnes, aider à tour de rôle l'infirmière pour apprendre à soigner
les malades, faire leurs vêtements, leur linge et celui du collège.
Enfin, si la littérature et la philosophie françaises n'occupèrent plus
la même place dans les programmes, c'étaient une directrice et une
Maîtresse françaises qui continuaient à diriger la maison. Pour les
simples institutrices, si la pluralité avait bientôt cessé de nous
appartenir, si, pour celles qu'on ne prenait pas en Italie, on chercha
peut-être plutôt à Genève ou en Savoie, on n'exclut jamais
systématiquement nos compatriotes.
C'est même chose curieuse que le soin avec lequel les Autrichiens
s'abstiennent d'ordinaire de toucher aux usages de ce collège. Nous
avons dit que la raison d'économie leur avait fait, en 1814, remercier
deux institutrices; cette question de l'économie revint plusieurs fois,
car le collège, comme la plupart des établissements publics, coûtait
plus qu'il ne rapportait; néanmoins on voit François II, en 1818,
déclarer qu'il n'y a point lieu à réduire les dépenses de la maison, et,
détail plus piquant, la Direction impériale et royale de comptabilité
elle-même batailler en 1828 contre la proposition de réduire les
appointements des institutrices à nommer par la suite. «Il fallait avoir
égard,» disait-elle, «aux branches d'enseignement qu'on cultivait dans
ce collège, au degré éminent, aux conditions toutes particulières où il
est placé.» Si cette réduction passa l'année suivante, c'est que le
curateur, fort bien intentionné pour la maison, l'appuya par un argument
fort plausible: il fit remarquer que des appointements très élevés,
offerts à des personnes souvent très jeunes (et quinze cents francs,
pour des femmes nourries et logées, étaient alors en effet une assez
grosse somme) amenaient quelquefois au collège des personnes fort
honnêtes, mais sans vocation véritable, qui n'y restaient que le temps
nécessaire pour amasser un peu d'argent. Enfin l'Autriche eut le mérite
de comprendre que, tandis que la conformité de notre langue avec
l'italien en rendait l'étude attrayante à de jeunes italiennes,
l'allemand semblerait toujours à la plupart d'entre elles un _pensum_
désespérant; aussi, tout en en prescrivant l'étude, ne l'imposa-t-elle
qu'aux élèves les plus avancées, alors que le français, comme l'italien,
s'apprenait dans toutes les classes. Ce fut sans doute par inadvertance
qu'elle supprima dans la liste des livres l'histoire spéciale de
l'Allemagne, en maintenant celle de la France, mais le fait qu'une
pareille inadvertance ait été commise est déjà significatif[57].
Avouons que les Autrichiens eurent du mérite à conserver, même en la
modifiant, une institution du vainqueur de Marengo, d'Austerlitz et de
Wagram! Ils en furent récompensés par la prospérité du collège. Dès
qu'ils avaient mis quelques nouvelles places payantes à la disposition
des familles auxquelles Napoléon n'en offrait que vingt-six sur
cinquante, celles-ci en avaient profité; en 1821, outre les vingt-quatre
élèves gratuites, on eut trente et une élèves payantes, trente-neuf en
1822, quarante-six en 1824 et 1825, accroissement qui élevait la
population totale du collège de cinquante à soixante et onze élèves. Ces
chiffres étaient considérables pour l'époque; car voici la population
des collèges de jeunes filles en 1817 pour la Lombardie d'après
l'Almanach officiel de la province: collège des Salésiennes à Alzano, 65
élèves; collège de Brescia, 14; collège des Salésiennes de Salo, 15; id.
de Côme, 44; collège de Crémone, 12; de Mantoue, 13; à Milan, le collège
des Salésiennes ne compte que 46 élèves et le collège de la Guastalla
réservé aux filles nobles ne comprend, outre ses 24 élèves gratuites,
que 9 payantes. Ce dernier chiffre est fort intéressant, car il prouve
que l'aristocratie lombarde préférait à cette maison purement nobiliaire
l'établissement fondé sur le principe de l'égalité. Ajoutons que ce
n'était pas seulement la partie libérale de la noblesse qui appréciait
ce dernier: on s'attendait bien que le comte Luigi Porro Lambertenghi,
dont les fils eurent Silvio Pellico pour précepteur, y mettrait ses
filles[58]. Mais les partisans, les représentants même de la
restauration de l'ancien régime souhaitaient aussi d'y placer leurs
enfants, témoin le marquis Alfieri di Sostegno, ambassadeur de Sardaigne
à Paris et jadis otage de la France, qui sollicita et obtint en 1815 d'y
faire élever sa fille[59].
Le nombre des élèves du collège diminua un moment vers 1828; mais il se
releva bientôt, puisque le curateur, dans un rapport du 28 février 1834,
demanda qu'on agrandît un peu les dortoirs pour que deux élèves de plus
pussent venir se joindre aux quatre-vingts que la maison comptait alors.
Quant à la diminution momentanée, il l'avait expliquée en juin 1829
d'une manière fort honorable pour le collège, tout en signalant quelques
réformes à y introduire; c'était, disait-il, l'effet de l'ouverture de
beaucoup de pensionnats particuliers à Milan et en Lombardie et des
services mêmes rendus par le collège, beaucoup d'anciennes élèves se
sentant capables d'élever leurs filles chez elles[60]. Le collège
n'avait pas été davantage étranger à cette élévation du nombre des
pensionnats en Lombardie qui avait plus que doublé, comme on peut le
voir en comparant l'Almanach officiel de 1828 à celui de 1817; car, dès
le 5 juin 1813, le gouvernement français avait cru devoir prémunir le
public par la voie du _Giornale italiano_ contre une sorte de
contrefaçon.
Les Rapports annuels qui constataient la prospérité de notre collège
l'attribuaient tous à la bonne tenue de la maison, aux progrès des
élèves: «L'établissement,» dit, par exemple, celui de 1824-1825, «est
florissant au même degré que les années précédentes, comme le montrent
le nombre des élèves et leurs progrès tant dans les moeurs que dans
l'instruction civile et religieuse; les examens semestriels de 1825 en
ont fourni une preuve publique. Pour les professeurs et la Maîtresse, on
ne peut que se louer de leur zèle et de leur conduite régulière et
subordonnée[61].» Aussi le gouvernement autrichien donna-t-il à la
Directrice un gage public de son estime en lui conférant l'Ordre de la
Croix étoilée, «destiné à des dames nobles qui, se consacrant surtout
au service et à l'adoration de la croix, s'adonneraient de plus à la
vertu, aux bonnes oeuvres et à la charité[62].» Il est vrai que l'âge de
Mme de Lort et sa santé depuis longtemps ébranlée lui conseillèrent
bientôt après la retraite. Mais, quand elle obtint son congé, à
soixante-quatre ans environ, au début de septembre 1828, le collège
était sur un trop bon pied pour en souffrir. Mme Henriette Smith, qui
appartenait à la maison depuis dix-huit années, qui depuis le 20 mars
1812 y remplissait les fonctions de Maîtresse, qui avait toujours vécu
en parfaite intelligence avec la Directrice et l'avait suppléée avec
dévouement, avec habileté durant ses absences et ses maladies, fut
nommée à sa place le 24 août 1829, après avoir encore une fois exercé la
fonction par intérim.
Les documents qui subsistent ne permettent pas d'instituer le parallèle
de la première et de la deuxième Directrice. Tout ce que l'on peut
conjecturer, c'est que la seconde, si elle n'avait ni les qualités ni
les défauts d'une comtesse, possédait une aptitude plus marquée pour se
mettre à toute espèce de travaux: ainsi, elle emploie au besoin
l'italien dans sa correspondance officielle, tandis que Mme de Lort
répondait toujours en français aux lettres écrites en italien; elle se
déclarait prête à tenir la comptabilité de la maison, tâche que Mme de
Lort avait toujours déclinée autant qu'elle l'avait pu. Quoi qu'il en
soit, l'autorité marquait pour l'une et pour l'autre une égale estime et
leur attribuait à toutes deux une grande part dans la prospérité du
collège.
La seconde et dernière Directrice française administra la maison encore
plus longtemps que n'avait fait la première; car elle resta en activité
jusqu'à la fin de 1849[63]. Je ne sais si c'est la mort ou le besoin de
repos qui l'enleva à ses fonctions et si elle a vu le retour du drapeau
français dans la capitale de la Lombardie; mais je suis du moins
content pour elle qu'elle ait vu les journées de mars 1848, date
glorieuse et pleine de promesses à laquelle les fils et les frères de
ses élèves en avaient une première fois chassé les Allemands.
Elle emporta une autre satisfaction, celle de laisser le collège dans
une prospérité qui dure encore aujourd'hui dans le nouveau local de la
_via Passione_.