Les Cenci se virent perdus par la révélation de leurs sicaires. Chacun
d'eux, selon la formule du document judiciaire, à peine soulevé dans
la torture, crie: «Descendez-moi, seigneur!», et dénonce aussitôt ses
complices. Giacomo charge à la fois Olimpio, qui est mort, et
Béatrice: «Ma sœur est la cause de la mort de mon père et du malheur
de ma maison; je tiens d'elle, de Lucrezia, de Bernardo, de Paolo et
d'Olimpio qu'elle traitait celui-ci avec fureur jusqu'à ce qu'il eût
consenti à l'assassinat. Moi, je voulais le chasser, même après le
crime, et Béatrice me disait: Il faut lui faire des caresses, sinon il
te perdra. Ma belle-mère Lucrezia aussi est coupable, car elle était
au courant de tout le complot.» Il feint d'avoir été offensé de
l'intimité de sa sœur avec Olimpio: «Ils avaient toujours quelque
chose à se dire à l'oreille.» Bernardo confirme le témoignage de son
frère aîné. Lucrezia accuse Olimpio, Béatrice et Giacomo. Le 7
septembre elle a une première fois empêché le crime, au nom de la
madone, dont ce jour était la fête... «la madone aurait fait quelque
miracle effrayant.»
Au moment même du meurtre, elle ne se doutait de rien; elle rencontra
les trois assassins armés à la porte de son mari, et se dirigea
tranquillement vers la chambre de Béatrice. Elle a entendu les coups,
mais sans comprendre sur qui l'on frappait. Quand elle est revenue, il
était trop tard. Tandis qu'elle lavait les draps ensanglantés du
baron, elle pleurait, et Béatrice lui dit: «Sotte bête, pourquoi
pleures-tu?» Béatrice, «fille virile», écrit l'agent secret du
grand-duc de Toscane, nie d'abord, puis avoue avec franchise sa part
de préméditation. «Je dis à Olimpio que je ne voulais pas qu'on fît
rien sans le consentement de mes frères.» Mais elle dénonce Giacomo et
sa belle-mère, qui porta à manger aux bravi enfermés deux jours et
deux nuits dans le château. «Madame Lucrezia aussi m'a conseillé et
persuadé de faire tuer mon père par Olimpio.» Elle disait: «Cet
Olimpio a promis de le tuer, et il n'en finira jamais.» «Olimpio, à
son retour de Rome, m'a dit que Giacomo lui avait bien recommandé,
quand il tuerait le seigneur Francesco, de l'achever, parce qu'il
avait sept esprits, comme les chats.»
Je laisse de côté les témoignages secondaires des parents ou des
domestiques des meurtriers. La cause était entendue. Les efforts de la
défense devaient être vains. Béatrice elle-même n'avait rien révélé
d'un attentat commis sur elle par son père. Farinaccio développa sans
succès cet argument désespéré. Une sentence capitale fut prononcée
contre les trois principaux accusés: le pape fit grâce de la vie au
petit Bernardo, _à la condition qu'il assisterait de près au supplice
des siens_. Le malheureux figura, en effet, sur les deux échafauds.
Après quelques années de galères, il fut exilé, puis gracié, et vécut
chétivement à Rome d'une pension que la sainte Rote lui servit sur sa
part confisquée dans l'héritage paternel. Quant aux enfants de
Giacomo, ils trouvèrent une fortune entamée par la confiscation,
ruinée par les désordres de la famille, chargée de dettes et de frais
judiciaires; il fallut vendre, avec l'autorisation du pape, les biens
patrimoniaux, qu'achetèrent comptant les Borghèse, les Aldobrandini,
les Barberini, les Cafarelli.
Ce procès inouï avait profondément ému la société romaine. Les
journalistes ou chroniqueurs du temps, qu'on appelait _menanti_,
informent, dans leurs _avvisi_, les lecteurs de la marche de
l'affaire, puis des chances de plus en plus faibles que les condamnés
ont d'être grâciés par le pape. En général, ils sont favorables aux
Cenci. Les avocats assiégeaient l'antichambre de Clément VIII, qui les
reçut, mais fort mal. Les religieuses de Rome suppliaient le
Saint-Père d'épargner aux deux femmes la honte de la mort publique.
Les cardinaux Aldobrandini et Santa-Severina demandaient que Béatrice
fût enfermée à perpétuité dans un couvent. Il est certain que le pape
voulut lire le dossier du procès et les plaidoiries; il hésita quelque
temps, en faveur sans doute de Lucrezia et de la jeune fille.
Malheureusement, plusieurs crimes analogues effrayèrent, dans cette
année 1599, le vieux pontife. En juin, Marc Antonio de Massimi, à qui
jadis l'on avait déjà pardonné l'assassinat de sa belle-mère,
empoisonna son frère dans un plat de macaroni, après avoir essayé le
poison sur le cuisinier, qui en était mort. Massimi fut pendu. Une
femme tuait son mari, le cousait dans un sac, et attachait le sac si
habilement sur le dos d'un portefaix chargé de jeter le cadavre à
l'eau, que ce complice, lié, sans le savoir, à son fardeau,
accompagnait le mort au fond du Tibre. En août, Andrea Capranica
blessa grièvement son frère, et fut arrêté dans le palais du duc
Cesarini. Enfin, cinq ou six jours avant le supplice des assassins de
la Rocca, Paolo Santa-Croce, parent très proche des Cenci, tua sa
mère, près de Rome, de seize coups de poignard, avec la complicité de
son frère Onofrio. Clément VIII n'hésita plus, et fit signe à ses
bourreaux.
Le 11 septembre, à minuit, on avertit les condamnés que l'heure de
mourir était venue. Ils sortirent de la prison, au matin, pour se
rendre au pont Saint-Ange: Giacomo, nu jusqu'à la ceinture, sur une
charrette; Bernardo, en long manteau, et la tête masquée par un
capuchon, sur une autre charrette; les femmes, vêtues de deuil, à
pied. Giacomo était intrépide. Bernardo, l'enfant de seize ans,
sanglotait; Lucrezia semblait une morte qui marche; Béatrice avait
une incomparable sérénité. Les deux femmes moururent les premières,
décapitées non par la hache, mais par une véritable guillotine dont le
dessin a été retrouvé, par M. Bertolotti, aux archives criminelles de
plusieurs procès du XVIe et du XVIIe siècles, qui sont encore à
l'_Archivio_ romain. Giacomo, que l'on avait tenaillé, chemin faisant,
aux deux mamelles, attendait, tout rouge de sang: il fut enfin
écartelé.
Clément VIII sortit alors du Quirinal et s'achemina vers Saint-Jean
de Latran, où il dit une messe basse pour le repos des trois âmes
si criminelles et si malheureuses. Les corps restèrent exposés
jusqu'à la nuit: les femmes, sur une tribune entourée de torches
flamboyantes, et les débris affreux de Giacomo étalés sur
l'échafaud. Quand les premières ombres furent descendues sur Rome,
la confrérie des Florentins vient prendre Giacomo pour le porter à
San-Giovanni-Decollato; la confrérie des Stigmates recueillit, sur
leur lugubre chapelle mortuaire, Lucrezia et Béatrice et les porta à
San-Francesco. Une foule immense de religieux et de peuple suivait
avec un grand bourdonnement de prières. Sur la tête livide de la jeune
fille on avait déposé une couronne de fleurs.
Sept jours plus tard, on apprit à Rome un nouveau parricide. Deux
frères avaient tué et enterré leur père dans une vigne, où des chiens
le découvrirent. «Dieu nous aide! s'écrie le chroniqueur, je crois que
la fin du monde approche!» En même temps, on brûlait vif, à Campo di
Fiori, un faux capucin convaincu d'hérésie. L'ambassadeur de France
n'avait pas permis «qu'on fît de pareilles justices devant son palais,
non qu'il veuille du bien aux hérétiques, comme le disent ses ennemis,
(c'était l'ambassadeur de Henri IV), mais simplement pour ne pas
entendre ni voir de telles personnes».
Rome avait assisté, depuis l'entrée de Charles VIII, à beaucoup de
spectacles extraordinaires; au déclin de ce grand siècle, ouvert par
Alexandre VI, Jules II et Léon X, la vieille ville sainte n'avait plus
guère, pour charmer son ennui, que des tragédies de famille et des
auto-da-fé. L'entraînement généreux de la Renaissance avait cessé
depuis longtemps, et, sous la dure discipline inaugurée au Concile de
Trente, la société romaine, indifférente à la culture de l'esprit,
étrangère à l'élégance des mœurs comme aux libertés de l'âme,
retournait à la barbarie et à la corruption de l'âge féodal. Ces
parricides et ces fratricides, les Cenci, les Santa-Croce, les
Massimi, ne sont point des _popolani_ condamnés par leur condition à
l'empire des passions brutales: ils sont, par la naissance, placés
dans les premiers rangs, fort loin de la foule. Quand une société se
gâte par le haut, la décadence politique, la ruine de la civilisation
sont irrémédiables.