Le baron Francesco, fort ennuyé du séjour de Rome, s'était retiré,
vers 1595, dans son manoir féodal, bien loin des fâcheux et de la
police du Saint-Père. Il emmenait avec lui sa seconde femme Lucrezia,
Béatrice et ses fils Bernardo et Paolo. Ceux-ci s'enfuirent quelque
temps avant le crime et retournèrent à Rome auprès de leur frère
Giacomo. La tyrannie du vieux Cenci s'appesantit plus lourdement sur
les deux femmes isolées. Il les battait pour tuer le temps. Béatrice,
dans ce morne désert, sentit toutes ses révoltes s'exaspérer. Le
régisseur du château, Olimpio Calvetti, qui était marié et père de
famille, lui parut un ami; il devint bientôt son amant. Sur ce point,
tous les témoignages sont concluants. «Il venait dans nos chambres,
dit la belle-mère Lucrezia, et se mettait à parler avec madame
Béatrice, et moi j'allais me coucher et les laissais causer ensemble».
Toute la maison, les frères, le sicaire Marzio, furent au courant de
l'intrigue; elle-même, elle la confessa à ses juges, selon une dépêche
de l'ambassadeur de Modène à son duc. Certaines dispositions très
voilées du testament de Béatrice, en faveur d'un jeune enfant qu'elle
ne nomme point, font croire à M. Bertolotti qu'elle était devenue
mère. Mais ici, je ne vois pas de preuve bien établie. Quelque chose
d'extraordinaire se fût passé à Rocca-Petrella; Cenci eût commis, à
l'occasion de cette naissance inattendue, un exploit féroce qu'aucun
indice ne révèle. Il est seulement certain qu'il ouvrit, mais un peu
tard, les yeux sur la conduite de sa fille et qu'il chassa Olimpio. On
imagine la scène terrible de cette journée. Les témoins ont parlé d'un
nerf de bœuf toujours pendu dans sa chambre à coucher, et dont il
frappait souvent sa fille; il fit fermer par une barre de fer
extérieure la porte de l'appartement des deux femmes; à cette porte,
on pratiqua un volet, muni d'une serrure, par où entrait la
nourriture; les fenêtres furent murées aux trois quarts et ne
recevaient plus le jour que par le haut, à la façon des cachots.
Béatrice se redressa toute frémissante, et la pensée du parricide
entra dans son esprit.
Ainsi la rébellion légitime de deux femmes outragées, et, d'autre
part, les plus vils intérêts, les passions les plus fougueuses,
l'orgueil irrité, la peur, la soif d'une vengeance, l'attrait de l'or,
réunirent fatalement pour la sanglante entreprise les assassins:
Béatrice, à qui Cenci a arraché son amant; Giacomo, le faussaire
déshérité; Lucrezia, la malheureuse qui tremble devant son mari et le
méprise; Olimpio, qui fera sa fortune en effrayant ses complices;
enfin Marzio, vassal de la Rocca, un simple bandit, qui, pour une
poignée d'écus, accomplira l'œuvre scélérate. Et quel théâtre plus
propice que ce manoir, dont les bonnes gens n'osaient point approcher
et qui se penche sur les gorges profondes de la montagne, au sein des
solitudes solennelles du mont Cassin et d'Anagni!
Le plan du crime fut dressé avec méthode. Nous y trouvons, dès
l'origine, la volonté et la main de Béatrice et d'Olimpio; Giacomo,
probablement aussi Lucrezia et les jeunes frères ne furent affiliés
que plus tard à la conspiration. Olimpio rôdait sans cesse autour de
la Rocca et s'y glissait de nuit par les fenêtres, aidé sans doute
des valets qui ne voyaient en lui qu'un amant audacieux. Je suppose
que Cenci se retirait de bonne heure dans sa tanière, dont il fermait
les verrous soigneusement. Olimpio pénétrait dans la chambre de
Béatrice et le lugubre colloque commençait. D'abord, selon Marzio, au
récit de qui j'emprunte les détails qui suivent, il fut question de
livrer le baron aux brigands; c'était la mort la plus naturelle du
monde. Mais Francesco sortait peu et armé jusqu'aux dents. Puis la
jeune fille eut un entretien avec Marzio et le pria de découvrir un
assassin digne de confiance parmi ses amis. Mais Olimpio exigeait que
les trois frères Cenci fussent d'accord avec leur sœur; on séduisit
sans peine Paolo et Bernardo qui se sauvèrent alors pour ne rien voir.
Olimpio fit le voyage de Rome et décida Giacomo. A ce moment, on
paraissait choisir le poison. Giacomo remit au sicaire une racine
rouge et une fiole remplie d'opium: Béatrice reçut le poison et tenta
de s'en servir. Mais Cenci, méfiant, faisait goûter par sa fille les
mets et les boissons de sa table. Dans un conseil tenu avec les deux
misérables, Béatrice résolut de donner à son père du vin avec de
l'opium, afin de l'endormir.
«Vous le tuez alors, dit-elle, comme vous voudrez, et puis nous le
jetterons du haut de la terrasse et nous dirons qu'il est tombé par
accident.» Elle alluma une chandelle de suif «sans chandelier», la
remit à Marzio et renvoya les deux hommes. Mais Olimpio laissa Marzio
seul dans la chambre basse où ils devaient se cacher et remonta chez
sa maîtresse: Marzio se coucha sur deux tables, enveloppé d'une
couverture de la chambre de Béatrice. Les assassins demeurèrent toute
la journée du lendemain dans leur retraite: Béatrice leur apporta à
manger. Vers le soir, elle revint et dit que son père avait bu du vin
mêlé d'opium, mais fort peu, parce qu'il l'avait trouvé amer: elle
avait dû en avaler elle aussi quelques gouttes. Il n'était pas
possible que le baron s'endormit d'un bon sommeil. Olimpio dit: cette
nuit, nous déciderons l'affaire. Il remonta chez Béatrice, sortit du
château, ne rentra que de nuit, et laissa dormir Marzio tout seul,
comme la veille. Il vint le chercher à l'aube; ils prirent leurs
engins, un rouleau à faire la pâte, un gourdin et un fort marteau, et
rejoignirent Béatrice. Tous les trois se dirigèrent vers la chambre de
Francesco. Mais ils rencontrèrent Lucrezia qui parla bas à Olimpio;
tous les quatre se rendirent à la cuisine, où Lucrezia, effrayée,
tenta de faire abandonner le projet. Mais Béatrice déclara qu'il
fallait que son père fût tué n'importe comment. On attendit donc cette
fois encore jusqu'à la nuit. Quand tout fut noir dans le château, les
bravi remontèrent chez Béatrice qui était seule. Tout à coup, Olimpio
feignit d'avoir une quinte de toux, et se retira, sous le prétexte de
ne point être entendu; mais, la toux persistant, il dit à Marzio: «Va,
donne à Madame une excuse, nous ne pouvons rien faire à présent.»
Marzio s'acquitta de la commission, Béatrice s'emporta contre Olimpio,
l'accusant de trahison. Olimpio eut un accès de fureur, blasphéma le
nom de Dieu et dit: «Tu veux que je fasse ce que je ne puis pas faire.
Si tu veux que j'aille au diable, j'irai!» Et, suivi de Marzio, il
s'enfuit hors du château. Mais la nuit porte conseil, et, dès le
matin, nous les retrouvons auprès de Béatrice. Cette fois on n'hésite
plus. Tout à l'heure Lucrezia ouvrira la porte de la chambre
conjugale. Le vieux Cenci est bien perdu.
Il fait grand jour au dehors, un matin radieux de septembre. Les
verrous ont glissé et Lucrezia paraît sur le seuil. Elle pouvait alors
crier, réveiller son mari: elle regarde, muette, le trio qui entre
doucement: Olimpio le premier, puis Marzio, puis Béatrice. Olimpio
connaît la situation du lit: il se jette de tout son poids sur le
baron et le frappe sur la tête à grands coups de marteau. Béatrice
s'est élancée vers la fenêtre qu'elle ouvre, afin qu'on voie clair.
Elle s'y arrête un instant, puis se retire, tandis qu'Olimpio frappe
sur la poitrine et Marzio sur tout le corps. Francesco n'a poussé
qu'un seul cri, s'est soulevé à demi, et tombe écrasé, inerte. Les
femmes rentrent, enlèvent en toute hâte du lit les couvertures et les
matelas inondés de sang; on habille le corps encore tiède, et
l'horrible cortège se dirige vers la terrasse qui donne sur le
précipice. Olimpio ouvre une brèche dans le parapet; la chute de nuit
paraîtra ainsi vraisemblable. Francesco est lancé dans le vide. Mais
Marzio réclame son salaire. Béatrice lui remet vingt écus enfermés
dans un mouchoir blanc. Le pauvre homme, en les comptant à la maison,
jugea la récompense assez maigre. Il se plaignit à Olimpio. Celui-ci
lui assura qu'à Rome, Giacomo lui donnerait de l'or. «Mais, depuis, on
ne m'a plus rien donné.» Ainsi finit la confession de Marzio, que je
viens de résumer. Les deux bravi s'éloignèrent au plus vite de la
Rocca. Marzio se jeta dans les montagnes où il se tint caché jusqu'à
l'hiver, malgré la neige. Le commissaire pontifical réussit à l'y
arrêter, et ses aveux décidèrent ses complices à s'accuser les uns les
autres. Il mourut en prison, des suites de la torture. Olimpio fut
assassiné par des spadassins aux gages de Giacomo. Il s'était d'abord
caché à Rome, chez un dominicain de ses parents. Cesare, cousin des
Cenci, vint lui porter deux cents écus de la part de Giacomo, afin
qu'il allât plus loin. Olimpio partit en compagnie de Camillo Rosati,
à qui il raconta la scène du crime. Camillo le fit emprisonner
traîtreusement à Novellara, mais Olimpio parvint à s'évader. Il fut
rejoint à Teramo par trois anciens valets des Cenci, Marco Tulio
Bertoli, Cesare et Pacifico da Terani, à qui il proposa de former une
troupe de brigands dont il devait être la première victime. Les
bandits tuèrent leur capitaine sur la grande route, lui coupèrent la
tête et la portèrent au marquis de Celenza, dans les Abruzzes, afin de
toucher le prix que la police napolitaine avait promis. Un témoignage
considérable échappait ainsi au tribunal criminel de Rome. Mais
Olimpio avait semé de toutes parts ses dangereuses confidences, et sa
mort fut inutile à ses complices. La police du Saint-Siège, qui
s'était assurée déjà de la famille des Cenci et recherchait ardemment
toutes les personnes compromises de près ou de loin dans le drame de
Rocca Petrella, s'inquiéta alors de la brusque disparition de
monsignor Mario Guerra, le compagnon de fredaines de son cousin Rocco
Cenci. Elle supposa, et non sans raison, qu'il avait tout au moins
aidé à la fâcheuse suppression d'Olimpio. Monsignor se cachait à
Naples, où il vivait assez misérablement, sous le nom de l'abbé
Scardafa. Une lettre anonyme informa le pape de l'aventure. Clément
VIII fit arrêter, par l'entremise du nonce, le faux abbé que
l'autorité napolitaine lui expédia par la voie de mer. «C'est un homme
roux, plein de chair», dit dans sa déposition le capitaine de la
felouque qui portait ce mystérieux passager. Monsignor rentra chargé
de chaînes dans la Ville éternelle. On ne releva contre lui aucun fait
palpable: mais les tribunaux ecclésiastiques se défiaient de cet homme
d'Église: on le garda donc en prison six ans, pendant lesquels il
écrivit mémoire sur mémoire: il fut ensuite relégué à Malte pour trois
ans; mais on prolongea son exil. Il revint enfin à Rome, et s'occupa
de toutes sortes de «négociations illicites, de commerce et de trafics
interdits par les sacrés canons», dit, en 1633, un bref d'Urbain VIII.
Il était très vieux alors, songeait à se faire ermite, et demandait
pardon pour les irrégularités de sa vie. Urbain VIII, le pape qui
frappa Galilée, lui pardonna.