Voici quelques cas particuliers assez intéressants pour l'étude des
mœurs monacales. En 1693, une sœur de Saint-Dominique fut assassinée
de nuit par une converse, qui blessa en outre deux autres nonnes
accourues au secours de la première. La coupable fut étranglée par
ordre du pape; mais, avant de mourir, elle déclara qu'elle avait
commis le crime à l'instigation d'une très noble religieuse, une
Aldobrandini, nièce de Clément VIII. Celle-ci fut mise à mort en
secret.
Un jeune Ferrarais, amoureux d'une sœur, se fit porter au couvent
enfermé dans un coffre. La nonne avait la clef. Elle ouvrit:
l'amoureux était mort étouffé. Grand embarras! Il fallut avertir
l'abbesse, qui en référa au cardinal vicaire. La nonne fut emmurée,
c'est-à-dire scellée toute vive dans une muraille du couvent. Elle
avait dix-huit ans.
En 1648, grande bataille, au monastère féminin de San-Silvestro, pour
une raison futile. Les bonnes religieuses tirèrent le couteau. L'une
d'elles, blessée à mort, fut jetée dans un puits. Une autre mourut
quelques jours plus tard. Le pape envoya au couvent le bourreau, qui
mit à mort les coupables.
En 1649, un lettré romain, Camillo Zaccagni, qui avait en vain prié le
gouverneur de Rome de faire sortir de prison un sien neveu, eut
l'imprudence de dire, dans une boutique de barbier, «que ces prélats
étaient inhumains, plus durs que des Turcs, et qu'il saurait bien s'en
venger quand le siège apostolique serait vacant». Zaccagni, dénoncé,
se vit appliqué la loi Julia, une très vieille loi à laquelle il
n'avait pas pensé: on lui coupa la tête au pont Saint-Ange, en plein
hiver, le 4 janvier.
Le dix-septième siècle romain eut ses empoisonneuses, tout comme le
nôtre. Des dames patriciennes formèrent une société secrète pour se
débarrasser de leurs maris par l'_acqua tofana_. On n'osa pas couper
la tête à la duchesse de Ceri; mais on pendit cinq femmes du peuple
qui avaient distillé l'eau empoisonnée. La Girolama Spana avoua avoir
tué trente-deux personnes. Quand ce fut le tour de la cinquième, le
prince de Palestrine qui, en sa qualité de confrère de saint Jean le
Décapité, remplissait près de l'infortunée la mission de consolateur,
dit au bourreau de faire vite. Le bourreau répondit insolemment au
prince d'officier à sa place, et s'en alla. Il fut, par ordre du
gouverneur de Rome, mené à travers la ville, fouetté et enfermé aux
galères. Mais la cinquième empoisonneuse n'en fut pas moins pendue.
Parmi les papiers de l'abbé Benedetti se trouvent des cahiers
consacrés aux plus célèbres «justices» accomplies à Rome depuis
l'horrible procès des Cenci sous Clément VIII. C'est une belle
collection, très propre à émouvoir les âmes sensibles. En 1636, un
neveu de cardinal, Giacinto Centini, avait, avec plusieurs complices,
envoûté, à l'aide d'une figurine de cire, un compétiteur probable de
son oncle au pontificat. Le 22 avril, ce neveu trop dévoué, dut
confesser son crime, à Saint-Pierre, devant vingt mille spectateurs,
en compagnie de Frà Cherubino et de Frà Bernardino, ses complices.
Celui-ci, en pleine basilique, nia le fait, et se répandit en injures
si violentes, qu'il fallut lui enfoncer un bâillon dans la bouche. Les
autres complices étaient condamnés aux galères, et, parmi eux, un
augustin. La cérémonie religieuse terminée, on mena les trois associés
à travers la ville, longuement, jusqu'à la place de Campo di Fiore, où
était dressé le couperet, véritable guillotine--car à Rome on
connaissait l'horrible machine--et deux potences entourées de bois et
de matières combustibles. Centini fut d'abord décapité. Les deux
capucins étaient dans un état pitoyable, à demi-morts de terreur. On
les attacha chacun à son gibet, et on mit le feu par dessous, comme on
avait fait pour Savonarole. C'est ainsi qu'ils expièrent leur figure
de cire percée d'une épingle.
Mais une «justice» extraordinaire fut celle du 9 juin 1666, sous
Alexandre VII. Le bourreau, ce jour-là, faisait coup double. Il devait
pendre Paolo Camillo Nicoli, convaincu d'assassinat sur son beau-père,
et décapiter Tomasini, un médecin, professeur public, qui, cinq ans
auparavant, avait poignardé méchamment un confrère, le docteur Egidio
da Montefiore. Nicoli «mit à se confesser une heure et demie
d'horloge», donna les signes du plus touchant repentir, essaya de
toucher le cœur de son compagnon de misère, et mourut avec douceur.
Mais Tomasini n'entendait pas se laisser égorger comme un mouton.
Quand ses consolateurs de la confrérie des pénitents, le marquis
Corsini et le prince de Palestrine lui annoncèrent que l'heure fatale
était venue, il poussa de grands cris et déclara qu'il voulait être
damné. Prières, exhortations, litanies, chapelet, rien n'y fit. On lui
offrit d'appeler un religieux en qui il eût confiance, il refusa. On
crut qu'il était hérétique; il affirma qu'il croyait à tous les
articles de foi. Mais il ne voulait point se confesser. Le soir était
venu. Les consolateurs, pour l'attendrir, se mirent la corde au cou et
lui baisèrent les pieds. Tomasini se mit la tête au mur, leur tournant
le dos, très indécemment. On essaya des menaces et de la violence. On
lui appliqua à la main la flamme d'une chandelle, pour qu'il eût le
sentiment du feu de l'enfer. Il assura qu'il irait volontiers en
enfer, où il trouverait grande compagnie. On fit venir le père Orazio,
homme plein d'onction, qui prêcha, supplia, tempêta, et perdit son
latin. On changea les consolateurs; les nouveaux venus, «tout frais»,
renforcés de capucins, n'obtinrent rien. On avertit le gouverneur de
Rome, qui avertit le pape, afin que le supplice fût ajourné. Après les
capucins, ce fut le tour des carmes déchaussés. Même succès. Il
faisait jour. On emmena de force Tomasini à la messe. Il refusa de
s'agenouiller et s'assit sur un banc. Le prêtre se tourna vers lui,
tenant l'hostie dans ses mains, avec un discours qui fit pleurer à
verse (_dirottamente_) toute l'assistance; il mit sa main sur ses yeux
pour ne point voir. On revint aux menaces; il dit que si on le
conduisait à l'échafaud, il en conterait de belles sur les cardinaux
et les prélats. «C'est bon, ma mort ne les fera pas rire.» Un notaire,
qui était présent, courut au gouverneur, afin de le prévenir de cette
inquiétante éventualité. Cependant, Monsieur de Rome et tout son monde
apportaient des nouvelles au procureur pontifical. Il s'agissait, par
ordre supérieur, de pendre Tomasini, qui ferait évidemment quelque
difficulté pour s'ajuster sous le couteau de la _manaia_, de le
voiturer jusqu'au lieu du supplice, car, sans doute, il refuserait
d'aller à pied, enfin, de le bâillonner proprement, pour qu'il ne
bavardât pas, chemin faisant, sur les Eminences. Le bourreau devait,
en cas de suprême résistance, au pied du gibet, étrangler Tomasini,
puis le pendre.
Tomasini, informé du nouveau programme, répond encore qu'il veut être
damné, à la grande horreur de toutes les personnes présentes. Entrée
du bourreau qui, pour l'effrayer, lui met la corde au cou, le bâillon
dans la bouche et lui coupe les cheveux. Nouvelle messe. Exorcismes.
Il avait assurément le diable dans le corps: on cherche avec soin si
quelque sortilège ou maléfice n'était pas dans une couture de ses
vêtements. Dernière tentative du prince de Palestrine, toujours
inutile. On se met en route vers la potence. La foule frémissait d'une
religieuse indignation. Déjà le bourreau posait la main sur Tomasini;
celui-ci poussa un grand soupir, ôta son bâillon, disant qu'il ne
convenait pas à un homme tel que lui d'être bâillonné. Les confrères
de la pénitence, persuadés que Dieu avait enfin touché son cœur,
s'empressèrent autour de lui, pleurant d'allégresse, et l'emmenèrent à
l'église. Là, Tomasini abjura ses erreurs et demanda: 1º qu'on le
reconduisît en prison afin qu'il pût se confesser et communier; 2º
qu'on fit de ses cheveux coupés une perruque ou qu'on en trouvât une
de la même teinte, pour qu'il mourût avec cette coiffure; 3º qu'on
rétablît l'échafaud afin que la sentence première fût exécutée par le
couperet. A ces conditions, il consentait à finir en bon chrétien.
Un bon moment fut encore perdu à discuter entre sbires et pénitents
sur l'ultimatum du condamné. On le prêcha pour qu'il renonçât à la
perruque et se résignât à la potence. Mais Tomasini revint sur ses
concessions: rien n'était fait; il voulait décidément aller en enfer.
Les pénitents expédièrent donc une ambassade au gouverneur, pour qu'il
accordât tout au spirituel professeur. Il s'agissait, disaient-ils, du
salut d'une âme que Jésus-Christ a rachetée de son sang. Le gouverneur
consentit au couperet et à la perruque. Tomasini, ayant épuisé toutes
ses ressources d'imagination, se décida à mourir canoniquement. Il se
confessa et demanda à tous pardon du scandale qu'il avait causé. On
lui mit une perruque de la couleur convenable, un col et des
manchettes blanches, et un bel habit. Il se fit raser; il sortit alors
de la prison, récitant les psaumes de la Pénitence, suivi d'une foule
immense. Sur l'échafaud, il ôta tranquillement son manteau, remonta sa
robe dans la ceinture, embrassa le P. Orazio, mit de bonne grâce sa
tête sur le billot. Le bourreau fit son office. On porta en procession
le corps du supplicié à Sainte-Ursule.
J'en demande bien pardon aux lecteurs. Mais il faut finir ces récits
par quelques scènes abominables. L'histoire a parfois l'aspect
repoussant d'un amphithéâtre d'anatomie. On est libre de n'y point
entrer, comme de ne point lire ce chapitre jusqu'au bout:
3 juillet 1703.--Mattia Troiano, valet de chambre d'un prélat du
palais apostolique, coupable d'assassinat sur son maître, monte sur
l'échafaud. Il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Le bourreau
lui ôta le chapeau et la perruque et lui banda les yeux. Il
s'agenouilla. Le _maître de justice_ lui donna sur la tête un coup
terrible de massue, qui le jeta à gauche du billot, puis lui enfonça
le couteau dans la gorge et ouvrit, en descendant, jusqu'à la
poitrine, puis lui enleva la tête et le cœur, puis les entrailles et
les graisses qu'il entassa à côté de l'échafaud; les autres morceaux
furent accrochés à des perches tout autour. Le soir, on porta cette
boucherie à Saint-Jean le Décapité au milieu de la foule qui gagnait,
en l'accompagnant, les indulgences. On remarqua que Troiano, en
sortant de prison, était blanc comme cire, en route, rouge comme du
feu, puis violacé, puis noir, «effets de la mort qu'il redoutait»,
écrit le bon chroniqueur. Les prélats avaient loué les fenêtres
propices à des prix fous, et y avaient placé leurs valets de chambre.
La tête demeura dans une cage de fer, attachée à la porte _Angelica_,
et les sœurs du criminel furent bannies de Rome jusqu'à la troisième
génération.
En 1688, sous Innocent XI, exécution, au Pont-Saint-Ange, de l'abbé
Rivarola, _coupable de satires et libelles_. En dépit de tous les
vinaigres et de tous les réconfortants, le pauvre journaliste, à demi
évanoui, n'était plus présentable debout. Il fallut l'emporter sur la
civière au milieu de la populace à laquelle les sbires distribuaient
des coups de bâton pour s'ouvrir un passage. L'abbé fondait entre les
mains de ses consolateurs; il fut ajusté de travers, et le couperet
lui entama profondément l'épaule. Le bourreau dut scier le cou avec un
grand couteau. Le peuple prit des pierres pour lapider le bourreau et
se rua sur l'échafaud. Les sbires essayèrent de protéger l'exécuteur;
mais l'un deux, par hasard, frappa de son bâton un soldat de la milice
pontificale, qui mit la main à son épée. Le sbire leva sa carabine. Le
peuple se rejeta brusquement en arrière. Ce fut une confusion inouïe:
tandis que le bargello (préfet de police) se voyait arracher des
épaules son manteau de soie et s'enfuyait, le soldat outragé par le
bâton de la police courait vers Saint-Pierre chercher ses camarades
afin de venger l'insulte; la garnison du Château-Saint-Ange sortait en
armes pour protéger la garde d'honneur du bourreau; la foule, saisie
de panique, foulait aux pieds les malheureux qu'elle avait renversés.
Le tronc décapité de l'abbé saignait toujours sur l'échafaud. Quand
l'ordre fut rétabli, le bargello revint prendre son manteau de soie en
lambeaux, les pénitents prirent les restes de Rivarola, et les sbires
prirent le bourreau; le lendemain on le fouetta publiquement, puis on
l'exila.
3 février 1720, premier samedi du carnaval, exécution d'un autre abbé,
un élégant criminel, Gaetano Volpini; il marcha à l'échafaud avec le
rabat et les manchettes de dentelles, souriant, saluant de la tête et
de la voix les belles dames, les abbés aimables et les cavaliers qui
se pressaient aux fenêtres. Il avait vingt-deux ans. Son crime était
d'avoir écrit à un journal de Vienne quelques indiscrétions sur les
mœurs intimes de S. S. Clément XI. Plaignez-vous donc de notre
présente loi sur la presse! J'ajoute que le pamphlet de Volpini ne fut
jamais publié, mais circula manuscrit dans les salons autrichiens, où
le nonce en avait pris connaissance.
Le bourreau de Léon XII, Bugatti, mit à mort, par la massue ou la
guillotine, trois cent trente-neuf personnes. Le 27 janvier 1800, un
sacrilège, Gennari, fut pendu, écartelé, puis brûlé, sous Pie VII,
Chiaramonti, amateur éclairé de l'art antique. Par contre, quelques
confréries avaient alors le privilège souverain de requérir, le jour
de certaines fêtes, la grâce entière des pires malfaiteurs. Ainsi, en
1824, la confrérie de Saint-Jérôme allait chercher solennellement un
assassin, Checco le vacher, aux Carceri-Nuove, le conduisait à la
messe, le revêtait du costume des confrères et le menait dans Rome en
procession, couronné de lauriers, tout comme Pétrarque et le Tasse! Il
n'a manqué à l'heureux vacher que de cheminer, la lyre à la main et le
front relevé vers les nuages, le long de la voie sacrée!
On m'objectera peut-être cette vérité triste que, partout ailleurs en
Europe, partout en Italie, la justice avait des façons d'agir aussi
atroces, aussi lugubres qu'à Rome. Je l'avoue, et en voici la preuve:
Le 14 mai 1794, le ministre du roi de Naples invite l'archevêque à
célébrer un _triduum_ d'expiation pour le crime commis par Tommaso
Amato de Messine. Ce scélérat devait subir tour à tour les supplices
qui suivent: être traîné, attaché à la queue d'un cheval, avoir la
langue coupée, puis la main, puis la tête; le cadavre sera brûlé, les
biens confisqués, le nom déclaré infâme à perpétuité. Or, voici le
crime d'Amato: trois jours auparavant, il était entré dans l'église
des Carmes, sur la place du Marché--le marché de Masaniello;--pendant
la messe il avait jeté en l'air son chapeau, en criant, à plusieurs
reprises: _Vive Paris! vive la Liberté!_ Le peuple voulait le mettre
en lambeaux: arrestation, instruction, procès, défense, sentence, tout
cela s'expédia en _six heures_. Le roi lui fit grâce de la queue de
cheval. M. Silvagni n'ose pas décrire, d'après les récits du temps, la
hideuse et obscène boucherie qu'on lui fit endurer. Cela est vrai,
l'ancien régime ne valait pas mieux à Naples, à Parme, à Modène, qu'à
Rome. Mêmes mœurs publiques, même régime judiciaire, même
civilisation, même barbarie. L'Église, engagée, par des nécessités
séculaires, dans la mêlée des intérêts temporels, avait dû se
conformer aux conditions sociales de la vieille Europe. L'histoire
orageuse de la papauté avait voulu que le royaume de Dieu fût de ce
monde. Le Saint-Siège demeurait encore, en ce siècle, par ses
institutions et son esprit, comme une image immobile du passé. Qui
sait si la déchéance politique dont il se plaint si amèrement ne
semblera pas un jour aux chrétiens que charment les miséricordes de
l'Évangile, un réel bienfait?
On peut, sans fantaisie paradoxale, imaginer l'Église très grande et
planant au-dessus des misères inévitables d'une souveraineté
effective. Et qui sait même si, dans l'histoire troublée de notre
occident, elle n'est pas appelée à demeurer longtemps encore une force
politique de premier ordre?
LA VÉRITÉ
SUR
UNE FAMILLE TRAGIQUE
LES CENCI
I
Rocca-Petrella est un nid de vautours féodaux, aujourd'hui une ruine
accrochée aux montagnes désolées de l'ancien État pontifical, vers les
frontières du royaume de Naples. Ruine vulgaire, d'ailleurs, si un
souvenir terrible n'y demeurait attaché. Un matin de septembre 1598,
Francesco Cenci, baron de ce manoir, fut trouvé, dans les branches
d'un sureau, au fond d'un précipice que dominait la terrasse de sa
maison, la tête brisée à coups de marteau. C'était un méchant homme,
immensément riche; ses domaines lui rapportaient plus de 500,000
francs de rentes. Le fisc criminel du Saint-Siège l'avait, en une
fois, soulagé paternellement, afin de lui éviter l'ennui du bûcher,
d'une somme égale à son revenu d'une année, non qu'il fût hérétique,
mais ses mœurs déplorables lui avaient valu un très honteux procès et
une amende d'un demi-million. Ce grand seigneur logeait de temps en
temps dans les cachots du Saint-Père, mais, comme il était très dévoué
à saint François, son patron, il couchait aussi volontiers chez les
capucins.
Cette mort fit donc grand bruit à la Cour et à la ville: la victime
était malfamée et illustre, et le vieux Clément VIII n'était point
tendre dans sa justice. Cependant, à Rome même, la rumeur publique fut
lente à soupçonner les véritables assassins: tandis qu'aux environs de
Rocca-Petrella, on murmurait le mot de parricide, et que la police de
Naples mettait déjà à prix la tête des deux sicaires, Olimpio et
Marzio, instruments de la famille Cenci, à Rome, la veuve, les fils et
la fille de Francesco portaient un deuil apparent, et commandaient,
pour la Madone del Pianto, une parure d'étoffes précieuses.
Tout à coup, vers le milieu de janvier 1599, à la suite d'une
dénonciation secrète d'un espion, on arrêta Giacomo, l'aîné des
enfants, et, quelques semaines plus tard, Béatrice, Bernardo Cenci et
Lucrezia, seconde femme du baron. Du château Saint-Ange on les
transféra à la prison de Torre-di-Nona, puis à celle de la
Corte-Savelli.
Le parricide parut démontré, et la torture ne manqua pas à la
démonstration.
On sait quelle fut l'issue du procès: Béatrice et sa belle-mère eurent
la tête coupée; Giacomo fut tenaillé, broyé à coups de massue et
écartelé; Bernardo fut condamné aux galères. Le sentiment populaire,
révolté par l'atrocité du supplice, jugea l'expiation excessive.
L'indignité du père assassiné n'était-elle point une cause de pitié en
faveur de la famille scélérate? Tous ces beaux domaines, héritage des
Cenci, n'avaient-ils point tenté l'avarice du pape? Prospero
Farinaccio, l'un des avocats, avait plaidé la légitime défense de
Béatrice, écartant ainsi tous les autres meurtriers de l'accusation.
La jeune fille aurait sauvé par un crime son honneur de l'amour infâme
de Francesco. Rome s'enorgueillit dès lors d'avoir possédé, en un
siècle corrompu, une Virginie ou une Lucrèce digne des anciens jours.
On voulut reconnaître son portrait dans la peinture du palais
Barberini, faussement attribué au Guide, dont les touristes à l'âme
sensible emportent toujours pieusement les médiocres copies. Les
relations manuscrites se multiplièrent aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Elles ont toutes un fond commun, qui a servi de matière aux narrateurs
modernes, et où le portrait de Francesco est poussé terriblement au
noir. Certains détails singuliers ou dramatiques, certaines paroles
passent fidèlement de l'une à l'autre de ces chroniques.
J'ai sous les yeux le récit inédit du frère Antoine, de Pérouse, daté
de 1770. Il est enfoui dans la bibliothèque communale de Todi, en
Ombrie. M. le comte Leoni a eu la bonne grâce de la transcrire de sa
main, à mon intention. Ici, les vices et les brutalités de Cenci sont
éclairés d'une lumière crue. Par excès d'avarice, afin de ne point
marier et doter Béatrice, il la séquestre au fond d'un appartement, où
elle languit longtemps, «avec une bonne provision de bastonades». Frà
Antonio l'accuse sans détour de l'assassinat de ses fils Rocco et
Cristoforo, aux funérailles desquels il ne voulut pas payer «pour un
baïoque de cierges». Il dit alors qu'il ne serait content que si les
siens étaient «_per crepar tutti_». Plusieurs écrivains du siècle
présent ont probablement connu la chronique du moine ombrien. Quand,
en effet, la légende eût grandi plus de deux cents ans dans
l'imagination de la foule, les poètes et les romanciers la
recueillirent: Shelley, Niccolini, Stendhal, Guerrazzi contèrent ou
mirent sur le théâtre cette histoire sanglante, altérant les dates,
inventant ou supprimant des personnages, éclairant sans hésitation, au
gré de leur fantaisie, les points obscurs, dissimulant les parties
authentiques du drame véritable. Stendhal imagina l'absolution _in
articulo mortis_ que le pontife, entendant le canon du Saint-Ange,
aurait envoyée à la malheureuse fille innocente. Le roman de Guerrazzi
qui est, en Italie, pour bien des personnes, l'évangile de la vie et
de la passion de Béatrice, repose sur une idée presque symbolique: le
père et la fille sont comme l'incarnation du bien et du mal; le vieux
Cenci une fois tué, le rôle infernal est repris avec aisance par le
Saint-Père. L'angélique Béatrice succombe dans cette lutte inégale
contre les deux satans. Francesco étale une méchanceté grandiose dont
les Césars romains semblaient avoir emporté le secret. Il invite des
cardinaux à souper et leur montre les sept caveaux où il se promet
d'ensevelir bientôt, joyeusement, l'un après l'autre, ses sept
enfants. Il nie Dieu et sa sainte Mère à la face de ces princes de
l'Église, oubliant le Saint-Office et les merveilles de ses bourreaux.
Il dit à son spadassin: «Si le soleil était une chandelle, je la
soufflerais.» De telles paroles, tombant de la bouche d'un baron, même
très haut, sont ridicules. Ajoutez que dans ce Méphistophélès, il y a
un Faust. La nuit, penché sous sa lampe, il médite sur l'_Histoire des
Animaux, d'Aristote_, il annote le livre antique, et soupire, ainsi
qu'eût fait Claude Frollo: «Je veille, mais en vain. Les mystères de
la nature ne se laissent point pénétrer. Tourne et tourne mille fois
sur toi-même: tu ne retrouveras jamais la porte qui t'a fait entrer
dans la vie!»
Il vient toujours une heure où l'esprit de critique, à l'aide de vieux
parchemins, met à la raison les légendes séculaires. Au moment même où
l'on parlait dans Rome de placer au Capitole le buste de Béatrice
Cenci, vierge et martyre, M. Bertolotti publiait un livre fort
édifiant (_Francesco Cenci e la sua famiglia_, Studi Storici. Firenze
1879), composé tout entier d'extraits des archives criminelles, des
dépositions des témoins, des correspondances diplomatiques, des actes
notariés, en un mot de tous les documents que l'on avait ignorés
jusqu'alors. La légende n'était qu'un rêve de poètes. Voici l'histoire
vraie: elle n'est point belle, et n'a point la grandeur fatale d'un
drame d'Eschyle: mais elle éclaire d'une façon curieuse la vie
domestique de la société romaine vers la fin du XVIe siècle, et permet
de passer en revue l'équipage qui montait alors la barque de saint
Pierre.