VII

Jusqu'en 1870, quand un criminel devait subir la peine capitale, on

placardait dans Rome, au coin des places publiques ou à la porte des

églises, l'avis suivant: «Indulgence plénière à tous les fidèles qui,

confessés et communiés, visiteront le très saint-sacrement exposé

dans l'église des Agonisants pour les condamnés à mort». La première

fois que M. Silvagni vit le lugubre écriteau, en 1840, il s'agissait

d'un certain Luigi Scapino, âgé de vingt-sept ans, coupable de vol

sacrilège. Il avait dérobé un ciboire. Le nom et le crime du

malheureux étaient indiqués généralement à la suite de l'avis

d'indulgence. On invitait ainsi les fidèles à prier pour l'âme de

celui qui allait mourir.

Qu'à Rome le sacrilège fût un crime capital, personne ne s'en

étonnera. Les _Édits généraux_ (_Bandi generali_) qui formaient la

législation criminelle au dix-huitième siècle, et qui, renouvelés en

1815, durèrent jusqu'en 1833, sous Grégoire XVI, sont bien plus

extraordinaires. J'en traduis quelques extraits. Le secrétaire d'État

de Benoit XIV punit ainsi le blasphème «du très saint nom de Dieu, ou

de son Fils unique, notre Rédempteur, ou de sa très-sainte Mère

toujours vierge, ou de quelque saint ou sainte»: pour le premier

délit, trois tours de corde en public. (On attachait le patient à la

corde par dessous les aisselles; on l'élevait à une certaine hauteur à

l'aide d'une poulie, puis on laissait tout d'un coup se dérouler la

corde, de façon que l'homme, tombant très vite, ne touchât pas le sol,

mais fût horriblement détraqué par la secousse). Le second blasphème

valait le fouet en public, et le troisième cinq ans de galères.

_Violation de la clôture des couvents de femmes_: peine de mort. Si le

crime a été commis de nuit, peine de mort pour les complices de tous

les degrés; peine de mort pour quiconque, entré de jour, s'est caché

de façon à se trouver de nuit dans le monastère; peine de mort

toujours, même, dit l'édit, _si rien de fâcheux n'est arrivé aux

religieuses_.

_Baiser donné en public à une dame honnête_: Galères à perpétuité, ou

même, s'il plaît à Son Eminence, peine de mort et confiscation des

biens, quand même le coupable ne sera pas arrivé effectivement au

baiser, mais seulement au geste ou à la tentative d'embrassement.

_Libelles injurieux ou diffamatoires._ C'est la loi pontificale sur la

presse. Celle-ci n'existait à Rome que sous forme de pamphlets qui

couraient de mains en mains, ou de petits libelles, imprimés ou

manuscrits, que l'on affichait furtivement en certains endroits bien

connus, par exemple à la statue de Pasquin. L'édit punit de mort, de

confiscation, d'infamie perpétuelle, ou tout au moins des galères, au

choix de Son Eminence, quiconque aura écrit, affiché, distribué

quelqu'un de ces pamphlets ou pasquinades, quand bien même «il n'y fût

dit que la vérité ».

_Outrages et injures sur les portes ou les murailles des maisons._

Quiconque mettra ou fera mettre des peintures outrageantes, des cornes

ou autres choses offensantes aux portes ou aux murs d'une maison, même

habitée par une courtisane publique, sera puni des galères à

perpétuité, ou même de mort, au choix de Son Eminence.

En 1828, le cardinal Giustiniani remania par l'édit suivant les

pénalités encourues par les blasphémateurs: Pour le premier blasphème,

vingt-cinq écus d'or; pour le second, cinquante; pour le troisième,

cent; en outre, le coupable sera flétri comme infâme. Si c'est un

homme du peuple et pauvre, la première fois il sera lié à la porte

d'une église; la seconde, fouetté; la troisième, _il aura la langue

percée et sera mis aux galères_.

Eh bien, cette abominable loi n'est rien en comparaison de ce dernier

article: «Les dénonciateurs gagneront, _outre dix années

d'indulgences_, le tiers de l'amende.» Jusqu'en 1870, j'ai lu bien des

fois, affichés aux portes de Saint-Pierre ou de Saint-Jean-de-Latran,

les noms des blasphémateurs. Mais Pie IX était doux et ne leur perçait

plus la langue.

La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire · 第 28 / 47 题