Par Hélène, j’appris qu’Anne était revenue et achevait ses vacances à
Saint-Germain. Je ne connaissais pas Saint-Germain, je m’y précipitai.
J’attendis tout un matin sur la terrasse, en vain. Chaque femme de loin
lui ressemblait, mais devenait en marchant vers moi une inutile
Anglaise, une Espagnole; ou enfin, rejetant la ressemblance jusque dans
l’autre hémisphère, une Américaine; ou bien la forme que j’avais crue
jeune vieillissait à chaque pas, menaçant de mourir à ma hauteur. Je
passai à l’hôtel: Anne était partie pour Chartres la veille. Je ne
connaissais pas non plus Chartres. Les enfants jouent ainsi à sauter sur
un perchoir toujours nouveau: un jour elle irait à Vendôme, à
Châteaudun, que je connaissais,--et elle perdait. Mais je n’arrivai même
pas à Chartres; l’auto eut un accident; je dus coucher à quelques
lieues, je dus visiter longuement, pour attendre le dîner, une église
sans style, effondrée, qui semblait dire:--Ce noble touriste se trompe,
je ne suis point Notre-Dame de Chartres, je suis Saint-Lactansin... A
neuf heures, le lendemain j’appris qu’Anne était partie deux heures
auparavant pour Fontainebleau. Du moins l’écart diminuait. Je ne me
laissai distraire ni par cette terrasse, ni par cette cathédrale, ni par
cette forêt neuve qu’elle jetait derrière elle pour ralentir ma course,
ni par les clairières d’or, toutes rondes. A Fontainebleau, je déjeunai
à la table même qu’elle venait de quitter; assis en face de sa chaise
vide, je voulus bien me soumettre, pour ce dernier repas, au sort qui
nous poussait si souvent à goûter l’un en dehors de l’autre, l’un après
l’autre, la même joie, la même tristesse. Je reconstituai son menu, je
le commandai, malgré le maître d’hôtel qui vaguement se sentait
hypocrite, coupable, de me servir un repas déjà fait, et tentait de me
détourner vers des cèpes, les premiers de la forêt, avec une pointe
d’ail. Puis, finie cette table d’hôte, je pris moi-même le volant, je
conduisis à toute vitesse, bousculant sans égard un vieil automobiliste
à barbe blanche qui s’emporta, voulut suivre, et leva les bras en
jurant, perdant l’avance de toute une vie. Soudain, à une lieue à peine
de Paris, je crus reconnaître la voiture d’Anne.
C’était bien elle; je voyais maintenant à l’arrière le numéro, cet X,
ces zéros, ces chiffres, qui me donnaient jadis, quand je les apercevais
au milieu d’un carrefour, derrière une file, un frisson; car ils étaient
pour moi dans le remous de Paris l’équation de tout trafic, de toute
vitesse; et je regardais aussi avec amitié dans les voitures dont le
numéro était presque le même, de vieilles dames avec des chiens.
J’arrivai brusquement à sa hauteur, j’y restai, nos deux numéros pour la
première fois sur la même ligne,--et le moindre passant pouvait en faire
l’addition, jusqu’au moment où Anne tourna la tête vers moi, pâlit,
donna en se hâtant un ordre. J’eus alors le spectacle d’une voiture qui
se précipita, qui prit sans précaution les virages, comme si Anne
elle-même saisissait contre moi le volant, qui dérapa, qui, à un cassis,
sauta! Qu’Anne conduisait mal! Je la laissai échapper. Je la vis, afin
de ne pas me rencontrer à l’octroi, tourner dans Choisy vers la gauche
et me laisser pour entrer dans Paris toutes les portes du Sud.
Je téléphonai aussitôt. On me répondit sans attendre une question,
qu’Anne serait chez elle le lendemain à l’heure du thé. Il faisait beau.
Dans l’après-midi, rue de la Paix, je l’aperçus arrêtée devant une
boutique. A nouveau je courus vers elle; elle me vit dans la glace, où
je la vis pâlir; elle s’enfuit. Un quart d’heure après, car je restai
dans le quartier avec ces mille jeunes gens qui savent qu’une femme
disparue, au bout de quelques minutes, toujours à la même place remonte
et reparaît, nous nous rencontrions encore, de face cette fois; mais
j’avais trouvé un ami, Anne une amie. Nous avions trouvé chacun le
contrepoids d’indépendance, d’indifférence. Elle tourna simplement la
tête; et peut-être n’était-ce pas elle; et pas elle à coup sûr cette
troisième jeune fille, aussi brune qu’elle était blonde, aussi timide
qu’elle était audacieuse, qui me suivit et me sourit.
Octobre était venu. Les Argentins, partis d’une impasse de l’avenue
Victor-Hugo, envahissaient Paris, avec leur tête et leurs souliers en
toute saison vernis. Amoureux de la bouquetière, ils achetaient toutes
les fleurs et les envoyaient à leur amie charmée. Des Chiliens, des
Colombiens, assis au coin de chaque terrasse, indiquaient une fausse
saison, comme faisaient les palmiers et les magnolias dans les
music-halls. Mais, au centre du café, des Parisiennes mélancoliques ne
gardaient de leur âge que leur automne. Mais les arbres du Luxembourg,
sans feuilles depuis août, devinaient enfin sonnée, à une seconde près,
l’heure sur laquelle ils étaient arrêtés depuis deux mois et soudain ne
retenaient plus la sève de l’hiver. Des hommes sandwiches se
distribuaient dans la ville avec, sur des panneaux, de gigantesques A...
Mais c’était faux, c’étaient les dernières semaines de l’année, les
seules au contraire que rien n’eût marqué au chiffre d’Anne. Dans quinze
jours il y aurait un an que je savais son nom. Je me forçai à profiter
de ces derniers jours insouciants, gonflés au fond de cette année, qui
résistaient comme une dernière bulle d’air et de soleil, sans mémoire,
sans traces. Jours d’automne, rebelles tout le jour, mais qui, vers le
soir, suivaient servilement le troupeau des autres et devenaient le
souvenir d’un jour loin d’elle, d’un jour sans elle, d’un jour sans
souvenir. Plus jamais Paris ne me fournirait de ces minutes vides. Pour
la dernière fois les feuilles qui volaient, les collégiens qui
rentraient ne me faisaient point songer à Anne. Fier marchand de
marrons, et vous, premières violettes, vous me donniez encore la liberté
qu’il me faudrait désormais chercher dans les pays où naît une cinquième
saison, qui ont des fleurs, des fruits, des animaux inconnus. Liberté
que je devrais désormais, comme le char de Bacchus, faire tirer par des
tigres, des éléphants, des lynx, et décorer de fleurs hindoues.
Quand j’arrivai chez Anne, la nuit tombait. Le ciel, vers le soir,
s’était aplani, tous ses gouffres comblés d’or. Je marchais la tête
levée, j’étais seul avec lui; je ne partageais la Mélancolie avec aucun
être humain. Mélancolie, je te ressentais comme une passion secrète et
tu étais à moi seul. Être mélancolique me semblait aussi particulier
qu’aimer Anne, qu’être aimé d’elle... Mais un homme passait, il était
triste, j’en fus peiné comme s’il aimait Anne. Il déchirait une lettre,
veillant à jeter le même nombre de lambeaux dans la Seine et vers Paris;
c’était bien la mélancolie, le jour qui mourait sur lui mourait en lui.
Puis vint un enfant qui ne riait pas, un Anglais rêveur. Mon amour
appartint à tous quand j’arrivai chez Anne.
Pourquoi cette ombre, ce thé tout prêt, cette chaleur? Je ne venais
point reprendre nos habitudes. Je m’attendais à avoir faim, à avoir
froid. Je m’attendais aussi à ne pas attendre; je pensais qu’Anne me
recevrait sans ce quart d’heure pendant lequel,--une fois annoncé
l’homme effleuré par la pluie ou la neige,--toute tiède on se parait,
blanche et rose on s’ornait. Vingt minutes passèrent. Pourquoi cette
ombre surtout, jetée comme une housse sur tant d’anciens amis, sur les
meubles, les fleurs, les livres?... J’ouvris tout grand le lustre.
Poudrée, cernée, trop amicale, Anne avança surprise dans cette lumière
crue. Elle heurta une chaise, elle semblait ne pas voir.
--Quel bonheur de vous rencontrer enfin, Simon!
Un vrai bonheur! Une chance! Ma bonne mine surtout la comblait de joie.
Elle répéta, les yeux fermés:--Quelle bonne mine!
--Mais pourquoi, mon ami, m’avoir laissée si longtemps sans nouvelles?
J’avais voyagé; j’étais en vacances.
--Vous n’en aviez que plus de temps.
Je perdais le goût d’écrire.
--A votre meilleure amie?
Pour confondre cette mauvaise foi, il m’eût suffi d’appeler une seconde
à mon secours cette Peur et cet Entêtement qui s’étaient aperçus hier,
dans leurs autos, à Malakoff... Je n’osai pas.
--Mais vous, Anne?
--Ne vous ai-je pas écrit? Non? C’est bien possible.
--Comment avez-vous passé ces trois mois?
--Que faire en vacances? J’ai lu, j’ai voyagé.
Puis, prise d’un remords, comme si elle devait soudain me rendre le
compte des moindres minutes, et donnant pour un motif secret je ne sais
quelle importance aux rivières:
--Je suis allée à Nogent, pas Nogent-sur-Marne, Nogent-sur-Seine. A
Châtillon, pas sur la Seine, cette fois, mais dans le Berry, à
Châtillon-sur-Indre. Puis à Hérisson, sur l’Aumance. L’Aumance n’est pas
comme le Clain, elle est aussi claire qu’il est noir, aussi plate qu’il
est profond. Je suis restée aussi cinq jours à Valençay. Six jours
plutôt, et sept nuits. J’y suis revenue quinze jours... Nous pêchions
dans un ruisseau dont j’ignore le nom.
--C’est le Nahon, Anne.
Elle tressaillit, me regarda comme si je lui disais un nom à elle, pour
tous secret...
--Je dois y retourner huit jours...
Elle versait ainsi les jours, en trop grand nombre, car cela eût bientôt
fait toute l’année, dans ce petit bourg berrichon qui n’avait pas de
fond, qui laissait tout couler jusqu’à sa rivière hypocrite... Elle
fermait les yeux sous tant de lampes... Elle heurtait par des paroles
des souvenirs fragiles... Je voyais un amour nocturne se débattre en
plein soleil... Soudain le commutateur, que j’avais sans doute mal fixé,
céda, et il ne resta plus de tant de lumières qu’une bougie isolée. Anne
s’assit, se donna d’une masse à l’ombre. En face de nous, dans un
miroir, son visage, ses mains, seuls apparaissaient. Elle me sourit,
pour qu’un sourire nous vînt du moins de ce fantôme, de ce froid. Je
pris sa main, non pour cette main même, mais pour qu’au moins dans cette
glace, devant nous, nos mains ne fussent pas ennemies. Je supportais que
notre couple vivant fût désuni, mais je n’avais point le courage de le
voir ainsi en pensée, et en tableau pas plus qu’en rêve... Ainsi reprit
haleine, et simplement, comme un noyé, en la forçant au premier geste
machinal, au premier souffle, notre amitié...
Notre amitié? De son côté, une confiance sans limites, sans raison. Anne
était persuadée que d’elle,--pour les autres impénétrable,--je devinais
tout. Pour m’éviter la faible peine de le découvrir par un simple
regard, elle ne me cachait aucun secret. Devant moi, elle parlait des
autres, et d’elle, et de sa mère, comme elle en parlait à elle-même. Il
fallait l’impudeur d’une femme pour vivre aussi facilement sous des yeux
qu’on croit devins... A vrai dire je ne devinais rien, rien que le
secret de sa nonchalance, de son silence,--et quelquefois, un jour
d’avance, le temps du lendemain. J’étais justement incapable de suivre
chez un autre le moindre raisonnement, le moindre calcul, mais je
devinais la pensée de tous les gens distraits, rêveurs. Ma seule force
était de m’entendre, du premier coup, non avec les cerveaux des hommes,
mais avec cette ombre moins agitée et moins exiguë qu’eux-mêmes qu’ils
ont tous, l’ombre indifférente des coulissiers, l’ombre coquette des
prêtres, l’ombre tendre des professeurs. C’était avec l’ombre d’Anne que
je vivais, et si peu avec elle-même. Nous parlions, nous nous taisions
dans un air plus fluide, et comme si nous n’avions point de poids aussi,
point de veines. Notre amitié était une petite place volée, en plein
Paris, sur les doux espaces et les doux plaisirs infernaux. Jamais un
geste violent au-dessus de ces asphodèles. Aidés subitement par la
paresse éternelle, nous bavardions, nous discourions, et loin de nous
les mots qui n’ont pas d’ombres. Nous discourions des visages: du visage
de l’amitié, du visage des arbres. Pas un dialogue, la porte s’ouvrant,
dans lequel aussitôt ne pouvaient entrer Télémaque, Archimède, Aspasie,
et tous ceux enfin qui reçoivent aux Enfers. C’est cette âme vide et
transparente qu’Anne croyait son plus grand secret; c’est ce square
immortel qu’était notre amitié. Voilà qu’aujourd’hui la paix de tous les
âges nous gagnait à nouveau, malgré la fenêtre entr’ouverte, malgré la
voix d’un enfant vivant qui, dans la rue, criait, d’une mère, vivante ou
morte, qui répondait, malgré qu’on vît des ombres prisonnières encore et
attachées à des passants, les plus lourdes à des chevaux, parcourir le
plafond. Sans vouloir parler, cependant, par désir surtout de me taire,
je retrouvai un de ces mots qui, aux Enfers, n’ont d’autre sens que
d’être parfaits, qui sont dans le langage ce que peut être, parmi les
figures, un carré vraiment carré, un losange losange, et je le prononçai
par amour pour lui:
--Anne, je vous aime.
Elle aussi m’aimait... Elle aussi allait...
Mais on entrait. Un inconnu, M. de Beyllex, demandait par téléphone s’il
serait reçu. Anne répondit qu’elle l’attendait. Je me levai. Elle
s’étonna.
--Restez! Restez! dit-elle.
Pourquoi recevoir cet indifférent? J’étais mécontent. Je partais.
--Indifférent! dit-elle en souriant. Mon fiancé indifférent!
Anne fiancée! Je reçus la nouvelle sans trouble apparent et le trouble
intérieur non plus je ne l’éprouvai pas encore. Anne m’avait trop
habitué à voir s’accumuler autour d’elle, vivants, les obstacles qui
demeurent, près d’âmes moins réelles, des imaginations. Je fus à peine
aussi troublé que si elle m’eût dit:--Indifférents, mes sept maris?
Indifférent, mon fils qui a mon âge? Je savais que des êtres passagers,
toute sa vie, viendraient s’ajouter à son nom pour lui donner un à un
tous ses sens et ses adjectifs: Anne mère, Anne fiancée, Anne
religieuse, Anne perdue; qu’ils n’avaient pas beaucoup plus d’existence
que ses souhaits et qu’au premier jour de liberté et de fierté, les
maris, les voiles, les fils disparaîtraient sans avoir été.
Je me contentai de répondre avec un tendre reproche:
--Voyons, Anne! Votre fiancé, c’est moi!
Elle secoua la tête, d’un regard qui ne voulait point pénétrer mes yeux
les caressait, secoua la tête encore:
--Cher Simon...
Mais déjà elle s’appuyait à mon épaule. Tout ce qui dans une femme est
refus, toute l’enveloppe d’abord qui est méfiance, tous les atomes épars
et circulant qui sont Peut-être ou Jamais, s’élevaient soudain de son
corps et il ne restait pas une parcelle qui ne fût consentement. Oui,
pour cette minute, elle acceptait. Ou plutôt elle acceptait pour le seul
temps qui fût durable, pour notre passé. Puisque à nouveau je l’ouvrais,
comme une femme ajoute, en imitant son écriture d’autrefois, le mot
oublié à son journal de jeune fille, elle me permettait de prononcer
enfin la phrase dont elle avait gardé la place vide... Ma fiancée,
c’était elle... Nous étions fiancés... et toutes les autres paroles que
j’avais hésité ou tardé à dire, il m’était permis de les jeter,
par-dessus le dernier jour de cette année comble, sur l’amour écoulé.
J’avais si peu nommé ce que l’on voit dans son visage! J’avais ce soir
le droit d’appeler tout haut chacun des traits dont jamais devant elle
je n’avais dit le nom; j’avais le droit de faire une phrase avec chacun
d’eux, et si je ne trouvais rien que dire leur couleur, cils noirs,
lèvres rouges, cheveux blonds, du moins il me semblait pour la première
fois appeler par leur nom les couleurs... J’avais si peu touché ce
corps! Toutes nos rencontres m’apparurent soudain muettes, immobiles;
devant elle, il me sembla soudain avoir été toujours debout, les bras
tombant; j’avais ce soir le droit de faire chaque geste oublié. Jamais
je n’avais posé ma main sur ces nattes, attiré et pesé cette tête,
plongé en elle toutes à la fois ces épingles qui en tombaient, pour
l’empêcher de se désunir; jamais mes genoux n’avaient heurté ces genoux.
Front contre lequel se pressa mon front, du même effort, yeux, du même
regard, lèvres inégales. Étreinte qu’elle m’avait gardée, que j’aurais
pu réclamer dans cinq ans, dans dix ans, et elle respirait pour ne pas
me laisser étreindre qu’une ombre, et elle se taisait, elle sacrifiait,
elle, tous ses gestes, pour que tout ne fût, au moment même, qu’un
souvenir. Mais bientôt je fus moins loyal. Je respirai sur elle un
parfum qui était nouveau; je caressai un cerne que le soleil des
vacances, et non le mien, avait donné; je pressai une gorge plus nue, je
la trompai,--et ses yeux ouverts soudain sur le miroir, au lieu du
reflet indistinct qu’ils attendaient, virent un couple enlacé, des
cheveux défaits, deux visages ardents, un homme et une jeune femme. Elle
se dégagea, elle me repoussa, cruellement si le hasard n’avait adouci
son geste, si un fil de soie accroché à l’un de mes boutons ne l’eût
retenue prisonnière et elle accepta un second départ, plus lent, plus
doux, qui l’obligea à tourner et à rire autour de moi. Puis, le fil plus
solide que notre vie étant enfin rompu, l’ombre devenue femme se moqua
de nous deux.
--Vous êtes en jaquette, Simon!
--Visite officielle.
--Officielle?
--Ne vous y trompez pas davantage, Anne. Voyez là-bas mes gants crème
dans mon chapeau... Je viens demander votre main... Je vous la demande
pour la seconde fois aujourd’hui!
Obstination des hommes à tout oublier, à tout reconstruire, à n’aimer
point les ruines! Maçon que j’étais... A tromper, à être fidèle!
Froissée, elle répondit comme s’il s’agissait d’une lubie soudaine,
comme si, présenté la veille, égaré avec elle, dans un pique-nique, je
m’offrais pour mari:
--Non, Simon, non!
--Pourquoi?
--Restez mon frère, mon père!
--J’ai bien le droit d’épouser ma sœur, ma fille!
Tranchante elle dit:
--Vous savez que c’est impossible. Ce que vous dites est mal.
Ainsi, par deux écluses, nous étions arrivés à une région où notre
bavardage semblait desséché, où il faisait froid et vent, où seuls
l’amour et la haine pouvaient vivre; en nous rasseyant, nos genoux
craquèrent, et nous étions guindés comme deux squelettes. Nous voulûmes
parler de nos amis, de Gabrielle, d’Hélène,--cela toujours nous
réconciliait,--mais ce n’était point l’altitude à laquelle on les
trouve; nous n’aperçûmes d’eux que des doubles insensibles et
antipathiques, qui allaient bien, dont aucun, pour nous attendrir ou
nous apaiser, ne se fiançait à point, subitement ne mourût.
--Anne, dis-je en me levant, voulez-vous être ma femme?
Elle frémit. Il semblait qu’à chaque demande je réclamais davantage, je
réclamais une Anne plus cachée et plus inviolable, et que maintenant je
venais d’arriver, le premier et le plus audacieux, devant la dernière.
Moi, avec ma jaquette, j’étais face à face avec ce qui ne se donne pas,
ce qui ne se voit pas... Elle se tourna vers moi indignée, se levant
aussi...
--Vous êtes fou?
* * * * *
Un moment je désespérai. Je sentis tous mes désirs plus lâches que
moi-même. Jamais l’on ne m’eût trouvé plus dispos pour une lutte.
J’étais prêt à tout braver, et jusqu’aux convenances. Mais,--car la
tentation aussi a son vice,--toute une vie de résignation soudain
m’appela, tout un avenir s’ouvrit de tristesses chaque jour plus tendres
où le souvenir d’Anne me semblait déjà plus précieux qu’Anne elle-même,
et, flottant autour d’elle, brouillait jusqu’à son aspect. A la voix qui
criait:--Parle! ou tu perds ta vie!--Parle! ou Anne est perdue! une voix
répondait:--Tais-toi. Laisse donc tout cela... Viens... Voix qui
m’était, hélas! connue, qui m’avait répété, à chaque départ dans le hall
Saint-Lazare:--Qu’importe de voir Moscou, d’être à Brousse! et me
parlait alors pour me séduire, de Vierzon, de Montchanin, de la ville la
plus laide de France; voix d’un démon assez vil pour amener autrefois,
les matins de concours, devant le collégien de douze ans que j’étais,
l’image même de la mort et la faire grimacer à ses yeux jusqu’à ce qu’il
pensât:--Qu’importe un accessit!... Nous mourons... Qu’importe un prix
d’honneur!... Je me taisais. J’eus le temps de détacher d’Anne, sans
regret, une à une, toutes les voluptés dont son nom est une promesse; de
notre chambre voir tomber la neige, être son mari, son amant, tout cela
ne me tentait plus; j’échangeai ses yeux, ses lèvres, contre de beaux
yeux sans regard, contre une bouche frêle et dont les lèvres étaient
fondues,--bouche pour toujours close. Mais ce fut justement cette
seconde Anne, privée de passion, et de sens, et de vie, qui me donna
l’ardeur de poursuivre la première. Je pensai à mon bonheur, dans cinq
minutes, dans la rue, si je n’étais pas ennemi d’Anne. Pourquoi me
brouiller avec toi, corps de l’ombre que j’aime? Être fiancé d’Anne,
quand la nuit tombe, quand la pluie tombe, quand les enfants crient les
journaux! Être fiancé d’Anne, quand près de votre lit, le chocolat fume,
bouillant, vous brûle, qu’on l’abandonne pour sommeiller une minute,
qu’on se réveille, et qu’il est froid.
--Anne...
--Laissez-moi!
... A midi, quand on entend, du vestibule, en quittant son paletot,
moudre le café à l’office. Et je ne parlais pas du thé, du maté, je ne
parlais pas de l’alcool, que les vieux messieurs tiennent avant de le
boire, dans leur main fermée, imaginant qu’elle le réchauffe. Être
fiancé d’Anne, et boire un porto tout seul, devant un barman inconnu...
ou un manzanilla, ou un porto flip...
--Anne...
--Partez!
Trop tard, j’étais prêt... Déjà j’étais gagné par cette humeur
insensible qui me fit subir en somnambule toutes mes heures décisives.
Déjà, fermant les yeux,--ainsi que je me récitais, dans ces fameux
concours, une phrase grecque ou latine pour me placer de force dans
Athènes, pour écrire mon thème au milieu juste du forum,--et, malgré la
Mort, j’étais toujours premier,--déjà je me redisais la lettre d’Anne
que j’aimais le plus, celle du moineau qu’elle avait trouvé mort. Je
souriais. Je revenais à la fois vers elle et vers Lesbie. Toute une
tendresse romaine m’envahit, celle qui gonfle la poitrine, une joie de
tribun amoureux et ceint d’une armure à joints d’or. Être fiancé d’Anne,
quand Catulle ajuste sa toge attaquée par l’orage, quand Tibulle essaye
vainement de tracer un dernier vers sur le papyrus que la bise enroule,
quand un grand vent souffle sur le Latium... Je tournai le dos à la
lumière pour ne pas en être gêné, comme un légionnaire doit le faire
contre le soleil. J’achevai une tasse de thé. Je n’avais plus à craindre
la faim, la soif. Je me disais:--Tu es la plus belle, tu te crois l’âme
grande, mais tu n’es quand même pas Cornélie, pas Camille... Anne
ignorait son abaissement soudain, et que sa hauteur, son mépris, ne m’en
imposaient plus. Elle se défendait comme si elle était la première au
monde, alors que Julie, Sabine étaient autour d’elle... Elle était une
pauvre Française arrogante... Que je l’aimais!
Je la voyais trop agitée pour parler autrement que par exclamations, par
phrases brèves, trop irritée pour trouver la réponse à ce que je disais
et elle n’avait recours qu’à sa mémoire. Tout ce qu’elle avait pensé ou
entendu d’hostile à mon sujet,--et de vieux reproches périmés,--elle
l’essayait à nouveau sur moi. Elle avait honte de sa mauvaise foi, elle
s’en irritait davantage. Elle en arrivait à parler en termes plus
violents, moins dignes, se défendant par des sentiments trop vifs, trop
précis, comme doit se défendre par des bras nus, des jambes nues, la
femme la plus digne qu’un guerrier a surprise nue. Elle disait que je ne
lui plaisais pas, qu’elle haïssait ma fidélité, que le jour où elle me
saurait l’ami d’une autre femme, le vrai ami, l’ami d’un cou, l’ami de
cheveux, de mains, elle en serait soulagée. Elle disait que j’avais fait
de l’amitié un commerce illégitime, une liaison; qu’elle ne supportait
plus mon contentement éternel, qui déformait tout ce qu’il touche plus
que l’amertume; qu’elle voulait bien souffrir, mais pas sans la passion,
sans le désir, mais avec la folie; qu’elle haïssait ma manie de placer
chacune de mes pensées, et la plus petite, sous quelque pensée immense,
comme un réveillon sous un globe; que je lui gâtais ses amis, que
j’aspirais leur bonté, leur éclat, et jusqu’à leur jeunesse, comme ces
alchimistes qui vivent de jeunes souffles; que j’étais myope et
emphatique; que j’étais là maintenant, debout et le front haut, ridicule
comme mon Pyrrhus devant son Andromaque...
Une femme ne peut tout deviner: nous étions à Rome et non en Grèce. Je
lui répondais tendrement, passionnément; j’essayais, par amour pour
elle, d’être simple, d’éviter mon âme pathétique. Pathétique? Mais que
sont la blancheur, les mains, les yeux pour ceux qui ne sont point
pathétiques? Quand un cœur ainsi devant eux éclate, se bornent-ils donc
à échanger des propos sans aucun lien avec les cœurs, et prononcent-ils
des phrases à dessein anodines: le printemps est une saison, le chien
est un ami? Doivent-ils donc se tuer, quand une métaphore seule, un
noble mot seul peut trancher le nœud que fait soudain leur âme, quand
ils sont obligés de comparer leur femme à une sphynge qui oublia son
secret, la minute au balancier d’une heure immense, ou, plus simplement,
dans leur candeur niaise, leur cœur à un navire, leur amour à la mer?
Anne peu à peu s’attendrit de me voir si calme, si fidèle... Des larmes
enfin vinrent à ses yeux...
--Vous-même ne m’aimez plus, Simon. J’enlaidis!
--Je vous aime.
--Voyons, Simon, vous qui m’aimez, regardez-moi!
Elle ouvrit le lustre, elle avança sa tête, elle la sacrifia un moment à
la laideur. Tous les fils qu’une femme sait maintenir, la beauté, le
masque de son visage, elle les dénoua. Je vis des yeux ternis, des joues
outragées, un menton au-dessous d’une bouche ouverte. Mais ce n’était
point la beauté qui fuyait cette tête; Anne s’était trompée, elle en
laissait fuir la vie. Je voyais seulement Anne mourir, et elle aussi
sentait,--ce n’était pas la laideur, la laideur réchauffe,--un froid
subit la prendre, et venir en elle pour moi cette compassion que, par
indifférence, les mourants, les morts ont pour ceux qui restent.
--Après tout, Simon, que voulez-vous?
--Simplement vous revoir comme autrefois, dès demain.
Mais on entrait encore; on annonçait des visiteurs. Elle se tourna vers
moi, elle me dit:
--Voyons des gens, n’est-ce pas, beaucoup de gens! Ne vous semble-t-il
pas n’en avoir point vu depuis des siècles?
* * * * *
Les gens vinrent organisés; ils vinrent en formation serrée, en famille,
mère, filles et nièces, avec un garçon de trois ans. Du monde où nous
étions, où le cœur n’avait plus sa pesanteur, le langage ses trois
dimensions, la famille Boncerf nous transporta dans une vie de manuel.
Tous les sentiments elle les fit jouer avec affectation et sans en
oublier un seul sur son groupe, et sans qu’il en souffrît d’ailleurs,
comme des serpents apprivoisés autour de Laocoon et des siens. Que les
Boncerf risquaient peu à vivre! et pourtant en une minute il fut prouvé
par eux que rien d’humain ne leur était étranger. Les sentiments
familiaux? La mère ne parlait que de sa mère morte, mère exemple d’amour
filial; les filles étaient possédées par l’amour maternel et se
passaient sans relâche leur cadet. Les sentiments français? L’héroïsme?
La bravoure? Les Boncerf toujours avaient été intrépides. Rien de plus
beau que la patrie. Le père, blessé au Soudan, avait pris au Tonkin un
étendard. L’oncle, mort depuis, avait repêché un de ses neveux, mort
depuis lui-même, de sorte que ces sauvetages Boncerf semblaient
maintenant s’être opérés dans l’eau même du Styx. Héroïsme qui ne
sortait pas plus de la famille que Didi du cercle de ses sœurs; les fils
n’avaient point sauvé de baigneurs qui ne fussent au moins cousins, les
jeunes filles ne se mariaient point en pensée aux jeunes maris inconnus.
Sur les visages, avec une ressemblance complète, des traits faussement
divers: Marthe avait un nez retroussé et des yeux en amande; Jeanne des
lèvres trop rouges, des cheveux bleu corbeau--tout ce slavisme, ce
tatarisme, cet ibérisme de famille qui fournit les surnoms, les
plaisanteries.--Jeanne était appelée Olga, Marthe Carmen,--et Jeanne les
jours tristes, et Marthe les jours triomphants, affectaient d’avoir de
pauvres petites nostalgies russes, de pauvres grands désirs espagnols.
Dans le langage, pas une liaison omise, fausse justice, et la même
précision aussi dans les gestes, qui les fit se lever ensemble, comme si
cinq personnes pouvaient avoir à la même seconde l’envie de quitter Anne
et sa beauté. La mère manqua de glisser et fut retenue par sa fille; il
y eut mille allusions enjouées aux sauvetages de l’oncle. Puis tous
disparurent, et nous pensions, comme intermède, avoir observé des
insectes, des fourmis, les habitants de la planète où ne poussent point
les œillets, les roses, où, la jeunesse une fois écoulée, l’on
engraisse, l’on vit, l’on se dessèche, triste contrée, et, la vieillesse
une fois là, on expire...
Entre Anne et moi étaient morts soudain leur instinct, leur
intelligence. Nous nous sentions des vices, des vertus, mais point de
ceux que cette tribu nourrissait; un dévouement, mais qui nous eût
ordonné de nous jeter chacun seul dans deux prairies voisines; un amour
maternel, mais qui nous donnait le souci des fleurs, des ruisseaux, du
Nahon; un courage, mais le courage eût consisté à cueillir des cerises,
des noisettes, à suivre exactement ces sauterelles à ailes bleues et
rouges qui avancent dans les bruyères en sautant de biais comme le
cheval aux échecs. Anne respirait mes cheveux, c’était le mensonge. Je
songeais au travail, c’était la luxure. Nous nous taisions, attendris
par une dignité, une infamie inconnues. Race un moment nouvelle, nous
étions éclairés par un nouvel honneur.
Anne me regardait et s’étonnait de ne plus rien trouver sur moi, malgré
ses efforts, de ce qui chez les autres accrochait son regard, sa malice,
son antipathie, ou cette affection subite, dès le lendemain importune.
Elle se sentait désormais impuissante à juger mes traits, mes gestes;
elle fermait les yeux, les ouvrait, mais toujours incapable d’évoquer
l’image éphémère que de moi avait donnée notre première rencontre, et
celle où je fus laid, et celle où l’on me trouvait beau. Je n’avais pas
seulement l’immunité que donne l’habitude: il n’y avait pas seulement
que cette saison de peines, comme un lit de malade, avait fait mes mains
lisses et blanches, pâli mes joues;--ma bouche avait mordu un fruit
amer, mes yeux avaient été aveuglés par je ne sais quel éclat, et tout
mon visage n’était plus, pour Anne du moins, que mon symbole. Elle me
sentait affranchi pour elle de ces lois qui rendent subitement laid,
maladroit, importun. Chacun de mes gestes habituels, quand je croisais
les jambes, quand, les mains étendues sur mes genoux, le dos un peu
voûté, comme un colosse, je recevais la minute présente avec la force
qui sert à soutenir quarante siècles, lui plaisait pour toujours,
flattait son âme. Étais-je donc le seul homme qui eût conquis à ses yeux
la même liberté qu’un arbre, qu’un animal et dont les mouvements fussent
naturels et sacrés? Elle m’en était reconnaissante. Mais alors avais-je
donc raison contre elle? Étais-je donc vraiment le seul homme qu’elle
pût aimer? Elle vint vers moi... Elle s’approcha de cet ami, lourdement
et paisiblement assis, aussi anxieusement qu’on approche un reflet...
Caressante, dans sa dernière et tendre hypocrisie, elle m’unissait dans
sa pensée, pour voir si chaque fois j’en supportais le voisinage, à tout
ce qui est l’amour; au centre des saisons, au centre de tous les pays
elle me plaçait, comme sous toutes les projections l’acteur que l’on
engage pour la vie. Elle me prenait la main. C’était donc là celui qui
depuis sa naissance lui était réservé, celui qui avait pour elle le
secret de la nuit, de l’Orient; celui qui ravit sur son cheval, celui
qui sous une fenêtre gémit; celui qui meurt. C’était donc là, elle
pouvait à peine y croire, celui qui était pour elle la raison du
printemps, de l’été, et,--elle y croyait moins encore,--de la tempête,
de l’hiver...
--A quoi pensez-vous, Simon?
--A la neige...
Des larmes vinrent à ses yeux...
Mais on annonçait Beyllex. L’hiver fondit; on entendit des pas que rien
n’amortissait. On frappa.
* * * * *
Les rues sont plus profondes qu’hier et les astronomes, du fond des
puits, ne sont plus les seuls à voir le ciel. Celles qu’on nomme les
étoiles scintillent, palpitent, et ressemblent à s’y tromper à celles
qu’on nomme les femmes. Je vois, je vois, pauvre Junon, flotter de l’est
à l’ouest une seconde voie lactée... Le bruit de Paris ne couvre pas
entièrement le bruit des mondes, et l’on entend tourner le plus proche.
Un enfant y gémit, un perroquet y siffle. Des ailes, des voix
m’effleurent et m’offrent le char même de la nuit. Ignorant, un pauvre
cocher persiste à me suivre et me vante son fiacre.
Me voici dans l’avenue déserte. Je viens de quitter Anne. Beyllex est
grand, solide. Que n’est-il pas? il est doux, beau... Pour être moins
seul, je marche au milieu de la chaussée et ainsi je n’ai pas besoin,
comme contrepoids ou comme écho d’un passant sur l’autre trottoir. Les
étoiles, puisque c’est leur nom, orgueilleusement s’attisent et se
croient incomparables, hormis une seule, qu’on sent indifférente à la
terre, qu’on aime plus encore, et qui indique avec amour le pôle d’une
planète inconnue. Un chien m’accompagne. Parfois je veux le caresser. Il
me menace alors de ses dents, puis il se remet à me suivre... Il me
hait... Il m’aime...
Voici que l’avenue se jette dans un quartier de boutiques, peuplé
d’enfants. Ils s’ébattent dans cette première heure de la nuit, et on
les rappelle suivant leur taille à mesure que la nuit devient plus
profonde. A saute-mouton, ils encerclent d’une chaîne infinie la place,
et ils remontent aussi sans arrêt une montre brisée, la seule qu’on leur
laisse. Ils jouent à Chilpéric, à Clodomir, portent en contournant le
chien étendu les volets des magasins qu’ils appellent des pavois, et se
battent avec des fusils en planche, de vrais fusils carolingiens. Ils
crient les journaux, rendent la monnaie à regret, car ils redoutent les
pièces fausses et ne savent point les reconnaître. Ils aident le
sacristain à tirer les cloches, et la corde les soulève plus haut que le
plus haut sacristain. Par une fenêtre entr’ouverte, je vois deux frères
couchés, et l’un pleure, dénonçant par ses larmes la cadette des têtes
égales. Puis, dans la voiture qui le mène au théâtre, je vois l’enfant
qui sera aujourd’hui, auprès des sentiments des hommes, l’ambassadeur
des enfants, qui, de sa loge comme les petits sonneurs, sera soulevé
plus haut qu’un amant par l’amour, qu’un ami par l’amitié, et que Michel
Strogoff par le courage. Il est huit heures. Dans le sous-sol d’une
boulangerie un grillon chante, et on voudrait l’en faire sortir, comme
de son trou avec un chaume, en fouillant de la canne dans le soupirail.
Soudain, devant moi, j’aperçois Beyllex. Anne là-bas est seule. J’ai le
droit d’imaginer mon amie solitaire. Il faut moins pour que je me dévoue
à ses amis... Je suis Beyllex... Je vais le laisser diriger ma
promenade, il vient à point. J’aurais suivi ce soir l’ami d’Anne le plus
futile, ou son grand-oncle, ou son cousin de dix ans... Mais que Beyllex
est novice, et empêtré dans sa peine! Qu’il connaît peu Paris et peu la
tristesse! Il suit nonchalamment je ne sais quelle route d’homme
d’affaires pressé, marchant contre la pente, s’arrêtant sans raison
devant les magasins stériles, des papeteries, des verreries, et, pour
garder ma distance, je dois marquer le pas devant une porte cochère sur
laquelle il est interdit d’afficher, et je n’ai même pas la ressource
des images ou des discours de la Chambre. C’est à moi de l’aider, je
dois cela à Anne. Je le dépasse au-dessous même d’un arc électrique,
sans paraître le remarquer, mais il m’a vu; il hésite, à son tour il me
suit. Je le sens déjà soulagé de passer à d’autres mains le fil de sa
promenade. Je vais. Je lui impose celle que je fis voilà huit mois, son
amour est de huit mois plus jeune. Dans la rue bordée de hauts portails
avec leurs écussons, je l’arrête devant l’hôtel construit jadis de
biais, en retrait, à cause d’un arbre depuis des siècles d’ailleurs
disparu, et dans l’angle vide, me retournant, je l’oblige à se loger une
minute. Je fais le tour du bassin de la Concorde, le tour de Saint-Roch:
il y a déjà une source, une église entière prises dans notre chemin. De
sa main il effleure l’eau, de sa canne il touche le chien de pierre. Je
l’amène vers la Seine, et ne sentant pas que la route descend, moins
fatigué, Beyllex se croit moins triste, il veut être moins seul, d’un
pas il se rapproche. Mais, en tournant la tête, je le maintiens à sa
distance. Du milieu du pont, je jette au fleuve une lettre; du parapet
d’aval il la voit entraînée, il reconnaît le papier d’Anne, et la lettre
va tout droit, et elle passe dans le pont suivant par l’arche du milieu.
Nous allons face à l’étoile qui a reparu cet été après vingt ans, et
ceux qui alors firent des vœux doivent s’occuper à tout rendre. Nous
allons. Voici la maison où mourut Philippe, et qui avance, elle, pour
être à l’ombre d’un platane. Voici le jardin où dorment des chevreuils,
des ânes du Thibet avec de petits cœurs affectueux qui battent trop
vite, et où, de tous les animaux que connut Buffon lui-même, il reste
juste les deux plus égoïstes, le cacatoès, le crocodile. Un vieux
monsieur, venu jusque-là, pour ne plus trouver de boîtes à bouquins et
s’accouder à l’aise, ennemi de la science, me regarde, le regarde, et
s’étonne,--car il a, pour la première fois dans sa vie, aperçu à la
suite sur deux visages deux peines justes égales.
Mais voici le quartier où Anne aimait venir. Voici la rue où elle
trouva, comme si l’on glanait dans Paris, un épi de blé véritable. Voici
la fenêtre où chaque soir une famille d’ouvriers devant nous deux
s’asseyait et dînait; je m’arrête, mon ombre par un bec projetée,
immense, sur la maison et la fenêtre allumée au milieu d’elle; la mère
coud, la fille lit, le père songe et fume; et tout dans la famille est
calme et paix, et je ne regrette point qu’il ait fallu pour eux découper
un aussi grand carré dans le cœur de mon ombre. Nous montons. Du
Panthéon on aperçoit juste le dôme, du Luxembourg juste le roi des
chênes; de mes souvenirs enterrés aussi la tête seule ce soir dépasse,
je la caresse, mais Beyllex, déjà habitué au plan des jours de fêtes, ne
comprend plus qu’il suit, à travers ces ruelles, le fil même tendu par
Anne dans un jour sans histoire. Il m’abandonne, il disparaît à l’entrée
d’une place, alors qu’assis sur une chaise de fer, je lui laissais le
banc où Anne,--et jamais l’on n’a su pourquoi, ni elle, ni moi, ni la
nourrice étonnée qui entraîna, pour le préserver de ce mal, son enfant;
et c’étaient de vrais pleurs, car un mouchoir ne lui suffit pas, et elle
prit le mien; et ce n’était pas du chagrin, car je la plaisantais, et
elle riait à travers ses larmes... Mais pourquoi achever ma phrase?
Il fait froid, il fait sombre. Je vais maintenant pour mon compte. De
bons hôtels m’offrent du feu, de la lumière. J’ai faim. Pas un
restaurant, et même le plus petit, qui ne m’invite. Un chien dans une
boîte cherche les os d’un gros livre, et s’enfuit devant moi... La lune
s’est levée. Un chat, au milieu de la rue, assis en équilibre au faîte
de l’ombre des toits, franchit ce qu’il croit tout le ciel même pour
m’éviter... Les étoiles ont tourné d’un millimètre, juste assez pour que
soit neuf le firmament... O amis, si l’on permet jamais aux hommes de se
créer un nouvel animal, un nouveau compagnon, au pelage noir le jour et
blanc la nuit, qui sourira, qui pleurera,--ne trouvez-vous pas qu’il
manque?--et pas infécond, comme tous ceux qu’ils ont formés jusqu’ici,
hippogriffes ou licornes, et tel que parfois vous l’imaginez sûrement,
dans une île ronde d’Océanie, au bord du lac intérieur où cuit au
bain-marie une eau douce délicieuse, veillant sa petite femelle endormie
et pensant aux hommes d’Europe... un animal qui vous parle, qui
chante...--que l’on me charge de la tâche!
Demain je revois Anne... Vais-je l’aimer? Demain tout recommence...