CHAPITRE DIXIÈME

C’est ainsi que commencèrent mes vacances. Un gouffre me sépara de ma

vie; je restai seul sur l’autre bord, me suffisant pendant un mois d’un

passé de quelques jours, puis heureux de quelques semaines... Juillet

finissait. Il n’y avait plus dans les jardins publics que les enfants de

la campagne, rançon rose et joufflue des petits Parisiens épars dans les

provinces. Les concierges, las d’être assis, supportaient debout leurs

maisons vides. Le soleil modérait sa course, prenait de l’eau à chaque

bassin. On voyait passer solitaires les étudiants qui étaient deux au

printemps, trois en hiver,--et passer à deux ceux qui étaient quatre,

qui étaient six. Des zouaves désœuvrés regardaient les hydroplanes

labourer la Seine stérile, revenir, la moissonner. Un instinct

infaillible conduisait à la gare de Lyon les voyageurs qui débarquaient

à Saint-Lazare. Paris n’était plus qu’un de ces disques tournants qui

rejettent, dans les foires, le badaud qui s’étend sur eux. O Belleville,

où je fus lancé un matin vers six heures, d’où je vis réunies en groupe,

comme les meubles d’un salon au mois d’août, avec la même housse et sa

poussière, toutes les églises de ma cité! O Grenelle, avec tes cieux

crémeux, où l’aile du pigeon fait jaillir un nuage! O Beaugrenelle,

proie de la voirie, aux flancs de qui s’attachent, comme des épieux, de

petits squares en triangle au bout d’immenses avenues! O Mélancolie,

avec ta tour Eiffel, ton viaduc, ton chien perdu, avec tes nuits d’été,

claires, consolatrices, que je retenais jusqu’à l’aube contre moi, sans

vouloir dormir, comme un soldat retient du dedans la toile de sa tente

envers le vent et la pluie.

* * * * *

Lyzica!

Un soir j’avais sauté dans le train, décidé à me laisser emporter

jusqu’où l’on change de voiture. C’était un bon train, on ne changeait

qu’au Bosphore. C’était un train de nuit après lequel les chiens

aboyaient mais ne couraient pas. Une lune éclatante me permettait de

surprendre au passage les stations où j’attendais, enfant, les trains

qui s’arrêtent; la gare où deux missionnaires m’avaient parlé du Canada,

et un Italien y jouait du violon; celle où la neige nous avait

ensevelis, et l’on y collait des affiches d’Abbazia. Une langueur, une

mollesse déblayait tous les coins glacés et rudes de ma mémoire. Des

maisons arrêtées près des étangs, des poulains près des barrières,

attendaient modestement sur place l’aube que j’allais chercher en Orient

même... A travers la cloison, j’entendis Lyzica, la petite

Roumaine,--dix amies au départ avaient crié son nom,--remonter son

réveil, essayer par des chansons sa voix de demain, chantant en mots

français ce que des voisins peuvent entendre--Adieu, train! Bonne nuit,

signal d’alarme!--et en roumain tous ses secrets. Puis mon ampoule

s’éteignit au milieu d’une grande ville, car le conducteur, ennemi des

transitions, s’arrangeait chaque fois pour que la lumière de son wagon

semblât aspirée par cette place ronde à mille becs éclatants.

Quand je sortis dans le couloir, le lendemain, le rapide quittait

Munich. C’était bien Munich. Le conducteur, qui à Commercy était remonté

en mangeant une madeleine, à Verdun des dragées, sautait sur le

marchepied la main pleine de raiforts munichois qu’il devait avoir

arrachés au macadam même de la gare. Puis la cathédrale, qui était à

gauche, apparut soudain à droite; on la reconnaît à cela, et les autres

monuments, Glyptothèque, Pinacothèque, parce qu’ils contiennent trop

d’objets fragiles sans doute, restaient immobiles. Puis se dressa la

Bavaria, dans la tête de laquelle douze femmes peuvent tenir à l’aise.

Qu’y faisaient-elles bien à cette heure matinale, surprises de

s’éveiller ensemble dans le bronze? Enfin, comme une barre au-dessous de

la ville, l’Isar, rivière de craie, aussi droite qu’une main d’homme

peut tracer une ligne. Il n’y avait plus qu’à additionner ces maisons

rouges avec ces bassets, ces dômes d’or avec ces tramways bleus, ce

Maximilianeum avec cet homme en pantalon brodé et à genoux nus, et l’on

avait Munich. C’est alors que Lyzica sortit de sa cabine...

--On a Munich, expliquai-je.

--Ah! fit-elle.

En fait, on n’avait plus déjà qu’une plaine déserte, des ifs, des

sorbiers. Pendant tout le voyage, Lyzica manqua ainsi les villes de deux

minutes. Quand je lui disais:--C’est Vienne, c’est Budapest, c’était

toujours déjà une prairie solitaire, un hameau. Elle ne s’en étonnait

pas. Elle regardait, elle disait:

--Je n’aime que Paris!

Telle fut notre amitié, parfaite, également partagée entre la

présentation et l’adieu; qui eut deux journées en tout, celle de la

rencontre et celle du départ; qui n’avait point de souvenirs dans le

temps, déjà mille dans l’espace:

--Ces trois arbres près de Salzbourg! Ce pêcheur fou à Orsova!

Déjà fidèle, elle abandonnait, pour déjeuner à ma table, les amis moins

anciens, celui de onze heures, celui de midi. Déjà jalouse, elle tenait

à lire dans ma main qui je trompais avec elle, et elle y voyait que

j’avais un vrai cœur; elle voyait cela à la ligne de tête. Elle mangeait

avec des grâces; je la comparais à une chatte, et alors elle se récria,

discuta, comme si j’entendais qu’elle était en tous points faite comme

une chatte, avec des oreilles pointues, des moustaches de soie. Erreur

complète! Elle disparaissait, elle revenait parée pour moi de châles, de

blouses, achetés dans Paris la veille du départ, tirés du fond de ses

valises, un peu froissés,--car elle ne comptait pas les mettre avant la

fête roumaine la plus proche; et la nuit vint. Assis sur les strapontins

du couloir, détournant les genoux comme un double guichet de musée quand

la famille anglaise regagnait par exemplaires semblables ses cabines,

nous parlions de Longchamp; elle courait et revenait avec un chapeau

pour les courses. Nous parlions de Bougival et elle revenait en

canotier, en sweater bleu. Nous parlions de la nuit, et elle fermait les

yeux. Puis minuit sonnèrent et il fallut rentrer chez nous en nous

tournant le dos, et l’un semblait rentrer dans hier et l’autre dans

demain.

A notre réveil, le train côtoyait un fleuve; près du fleuve, une hutte

inhabitée: Belgrade ou je ne sais quelle autre capitale. Tous les

voyageurs balkaniques, qui bavardaient entre eux jusqu’après l’Autriche,

à nouveau en famille, devenaient ennemis. Moi le Français j’étais

maintenant le meilleur ami de chacun. Lyzica me montrait son pays,

confondit d’abord les villages, puis reconnut les routes, puis m’annonça

d’avance les sentiers, puis me dit le surnom de chaque paysanne. Elle

sautait de la fenêtre à la fenêtre opposée et reliait les fragments

épars de son pays. Elle montait sur ma banquette. Je l’appelais

écureuil. Elle descendait pour protester. Que pouvait-il y avoir de

commun entre elle et l’écureuil, une bête rousse, qui vit de noix?

Elle arrivait. Ses amies postées au point extrême du quai pour la voir

plus tôt, de plus loin, devaient maintenant courir après nous.

--Lykita! Lysota! Lilika! criaient-elles.

Pour un seul nom de départ, que de noms d’arrivée! Le nom légué par elle

avait vécu dans chaque mémoire une vie différente: là s’était amolli, là

durci, là avait fleuri. Je dus descendre; je fus présenté à toutes.

Bientôt ce ne fut plus Lyzica, l’amie chérie qu’on recevait: c’était

moi, l’inconnu qu’on embarquait pour toujours, et Lyzica monta sur le

marchepied, m’avoua en rougissant qu’elle était bien un écureuil, me

caressa la main,--une chatte!...--et de ce côté aussi du quai, le

cortège, m’accompagnant, alla jusqu’à l’extrême pierre.

Douce peine, par qui ce soir, pour la première fois, fut calmée une

grande peine. Je pensais à Lyzica. Ainsi l’on se pince la main quand la

tête vous fait trop mal. Le soleil se couchait. Les rivières noires qui

séparent aux Balkans les districts ennemis étaient maintenant une

barrière de sang, séparaient des amis. Les paysans entassaient,

prévoyant l’hiver ou l’orage, les meules de paille au faîte des arbres.

Trois enfants roumains poursuivaient une poule roumaine. Des buffles

remuaient la vase, brouillant les veines du Delta. Une lumière

illuminait une enseigne que je ne pouvais comprendre, et sur l’étang,

tournant leur aile rose vers le couchant, leur aile blanche vers

l’orient, des flamands alignés m’en donnaient la traduction, pour moi à

peine plus lisible, en égyptien, en phénicien. Puis, vers l’est, se leva

un croissant d’or. Je savais que c’était le vrai. J’en étais triste.

J’en étais attristé comme le jour où je vis la vraie hermine, la

licorne... et triste aussi de voir un oiseau, qui fuyait la nuit depuis

le pays même où la nuit était née, enfin rejoint, tomber épuisé sur le

wagon... et aussi d’apprendre, par le conducteur, qu’Ovide, à la même

place, justement, le volage Ovide, pour toutes ces raisons sans raison,

était mort.

* * * * *

Geneviève...

Au fond de ce grand jardin, devant cette maison blanche, à droite de ces

rosiers, à gauche de ces framboisiers... Des oiseaux silencieux

volaient, des oiseaux invisibles chantaient. Seuls les pics-verts

chantaient et volaient à la fois. C’était l’heure du soir où les oiseaux

sont maîtres, où nous vivons dans les mailles de leur vol, qui

s’élargissent autour des bourrus, des bavards, les laissant retomber

jusqu’à la terre. Autour de nous deux le réseau à chaque minute devenait

plus étroit. Un pinson blanc fermant ses ailes retomba brun; une mésange

bleue, un verdier jaune, retomba grise, retomba vert. Effrayés par une

mouette, ils repartirent dans leur vraie couleur... Une vraie mouette

blanche, qui ne voulut pas se poser, et retomber violette ou noire, ou

rouge, qui tenait dans son bec des algues... De vraies algues, car nous

étions devant la mer.

Nous reposions, étendus sur le sable. Ces cousins facétieux dont le jeu

est de tirer la nappe sans renverser les compotiers et les verres,

avaient au-dessous de nous retiré l’océan. Nous affections de ne point

voir la plaisanterie. Nous parlions comme des gens qui flottent. Notre

voix s’élevait de nous tout droit, comme d’un bateau sa fumée.

--Simon, dit-elle soudain, m’aimez-vous?

Il y avait quinze ans que je n’avais vu Geneviève, que je lui avais dit

adieu au pied de cet orme bourré de guêpes, nos amies alors, qui me

piquèrent l’année suivante. Elle avait six ans. Elle s’accrochait à moi,

il fallut lui promettre qu’aussi je partirais. On me fit une fausse

malle, on me hissa dans le wagon, puis au dernier coup de sifflet, on me

reprit par la fenêtre malgré ses cris. Enfin nous nous étions revus,

émus, et cherchant un langage nouveau comme si nous retrouvions changé

en jeune fille, en jeune homme, notre chien fidèle d’alors, notre chat

fidèle...

--Moi je vous aime. Comme il est facile d’aimer, Simon! Facile d’avouer

son amour! Pour la première fois de ma vie je dis à quelqu’un que je

l’aime, et il me semble que je l’ai dit cent fois, et,--Simon, ne m’en

veuillez pas,--à cent personnes différentes. Pour la première fois je

prends la main que j’aime, je l’embrasse. Voyez comme mon geste est sûr,

comme ma main est forte, comme elle vous tient pour toujours...

Tout bas elle ajoutait:

--Vous me briseriez, si vous vouliez!

Puis, tout haut:

--Je ne sais pourquoi les autres vous aiment. Je ne sais pourquoi l’on

aime. Je vous aime à cause de vos yeux, de vos sourcils, de cette veine

qui coupe votre front; monte-t-elle? descend-elle? Peut-être est-ce

ridicule d’aimer pour ces raisons. Peut-être y a-t-il un autre

sentiment, dont j’ignore le nom, qui me donnerait le même droit sur

vous. Je suis amoureuse à défaut d’autre chose. Mais je suis

orgueilleuse, je suis paresseuse, si l’orgueil, si la paresse consistent

à regarder des yeux, à toucher une veine... M’aimez-vous?

Elle se tut.

--Pourquoi d’ailleurs m’aimer, Simon? Mais je vous dis cela pour que

parfois vous songiez que vos yeux sont les seuls yeux au monde pour une

jeune fille. Tous les autres êtres me semblent aveugles, et comment dans

la rue ils se dirigent c’est un problème... Vos oreilles aussi: que les

autres puissent entendre, cela me passe, ou alors ils ont un moyen

mécanique, ou, confondant tout, ils entendent d’après les lèvres, ils

voient d’après ce que dit leur oreille... Leur parole aussi est

stérile... Ils touchent et ne sentent pas...

De la maison on nous hélait.

--Voyez, Simon, le sable nous recouvre. Je suis juste sortie de terre

pour vous parler, pour reprendre haleine... J’ai fini... Partons...

Secouant de nous le sable pur comme on secoue le sommeil, nous

revenions, emportant nos ombres, laissant nos empreintes, dans

lesquelles deux enfants coururent s’étendre, se disputant pour la plus

grande. Geneviève s’appuyait à moi...

--Comme tout est simple dans la vie, disait-elle. C’est la première fois

que celui que j’aime se tait; répond ou qu’il ne m’aime pas ou qu’il ne

m’aimera jamais. Il me semble que c’est la centième... et j’oubliais

aussi, Simon, de vous parler de votre malle. On ne me permit pas de

l’ouvrir. On disait que vous viendriez. Quand j’eus quinze ans je la

soupesai. Elle était vide...

* * * * *

C’était la fin des vacances. Les jeudis, perdus depuis juillet dans le

flot des jours désœuvrés, déjà se devinaient, comme les cimes quand

descend le déluge. Les enfants s’y réfugiaient; les ouvriers en

souffraient comme d’un double travail, les retraités comme d’une double

retraite. Un enfant ne s’étend pas juste à la hauteur de son père, dans

la prairie; mes hôtes me laissaient étendre ma journée un peu

au-dessous, un peu au-dessus de la leur.--Laissons-le dormir,

disaient-ils le matin, et le soir:--Laissons-le veiller. On soignait ma

tristesse comme on la soigne au village, comme une convalescence; on

frémissait quand je mordais dans un fruit vert, et, dès que j’avais mal

à la tête, le pharmacien accourait vite:--Prenez cela, me disait-il,

c’est un cachet, ce sont de petites pyramides... et la tête aussitôt

allait mieux, sans qu’il fût besoin de m’apporter de petits sphynx, de

petits colosses. Ma peine? J’avais changé le cœur où elle habite contre

une maison claire et sonore. Ma peine n’allait plus de la tristesse au

désespoir, mais de la fenêtre de la salle à manger, qui donne sur la

place, à la fenêtre de ma chambre, qui donne sur les jardins, les

collines. De la salle à manger, je voyais deux fois par jour le maire

venir au-devant du facteur, noblement, comme on voit tous les cent ans

la commune elle-même recevoir les postes, et je vis aussi, sur un

chariot, la statue de Vercingétorix, qu’on roulait au lieu de sa

naissance. De la chambre, je retrouvais toutes les frontières de ma

jeunesse, la route que je ne pus franchir qu’à huit ans, le ruisseau

qu’on me défendit de passer jusqu’à douze, la lisière de la forêt où je

ne pus me perdre qu’à partir de quinze ans, et l’on devinait plus loin,

comme les cercles d’un tronc d’arbre, toutes les autres frontières

rondes, qui chaque année s’ajoutent... Un vieillard était chaque matin

prisonnier dans le premier cercle de mon enfance; je lui parlais, il me

répondait par mon nom.

L’automne était venu, verrière de l’année. Les écoliers qui jouaient à

la guerre, soudain impitoyables, jouaient à la chasse. Dans l’angle de

chaque champ, de chaque jardin, initiale en fusion, un feu brûlait, et

la pluie, faite de ces fumées, sentait les herbes et le bois vert. Le

soir, sur la route défoncée, les mille carrioles arrivaient à éviter

l’ornière et à laisser mille traces différentes, tout en or. Le

boulanger enfilait ses couronnes dans son bras gauche, pour pouvoir, à

la première goutte, ouvrir son parapluie. Les laboureurs traçaient au

milieu du guéret leur premier sillon, le reprenant jusqu’à ce qu’il fût

droit, comme un élégant la raie de ses cheveux. Fiers d’avoir eu quatre

couvées pour la patrie des moineaux, aux fenêtres les moineaux se

reposaient. Un pêcheur de truites jurait, car il avait pris un gardon à

la ligne volante,--et le vieux pont, près du cheval pour les sangsues,

ramassait patiemment aussi de ses quatre arches tout ce que l’eau

contient de mousses, de rouille et de nuages.

Simon le pathétique · 第 12 / 14 题