Machado de Assis synthétise complètement et admirablement notre degré
de culture mentale. Il est le chef supérieur et incontesté de notre
littérature.... Nul n'a affirmé comme lui, dans le domaine littéraire,
et son individualité et notre nationalité... Il a décrit son monde, son
époque, son propre milieu. Son champ d'activité a été la société dans
laquelle nous vivons... Quoique d'un caractère calme, peu expansif,
timide même, il a exercé une influence considérable et intense sur les
classes cultivées de la société. En effet, il suffit de parcourir son
œuvre pour se convaincre qu'aucun phénomène social ne s'est produit
sans qu'il y ait pris part directement ou indirectement, par la
chronique quotidienne ou par le roman, par la propagande ébauchée en
ses personnages ou par une critique pleine d'ironie et dont il avait le
secret. Il avait un style à lui, un style particulier, vraiment unique
dans notre langue et introuvable en aucune autre. Je pourrais dire
même qu'il possédait ou qu'il avait créé une langue nouvelle, tant ses
expressions étaient neuves et profondément originales.
... Il était philosophe, commentateur, critique et analyste,--analyste
des choses et des hommes, des âmes et des mœurs, des individus et
du milieu, des grandes passions et des petits vices. Il n'avait pas
le sarcasme dissolvant; mais il professait un doux et bienveillant
scepticisme. C'était un annotateur. Il savait commenter les situations,
les coutumes et les idées, applaudir ou protester avec bonté, souligner
d'un sourire ce qui était risible...
... Cet esprit lucide a disparu. Je lui rends ici un témoignage
personnel d'estime, de vénération et de respect... Je n'étais qu'un
adolescent lorsque je l'ai connu, et, déjà alors, j'éprouvais pour lui
cette admiration profonde que lui-même avouait avoir ressentie pour
Alencar.... Cet hommage, je ne suis pas seul à le rendre; je parle au
nom de tous ceux qui, en ce pays, ont quelque culture; au nom de tous
ceux qui estiment et aiment vraiment l'art.
C'est pourquoi je demande à la Chambre de lui rendre les honneurs
suprêmes. Je le demande non pour lui, mais pour le pays. Je sais,
par ses personnages, ce qu'il pensait lui-même de ces manifestations
posthumes, ce qu'il pensait de la mort et de ce qui reste après
nous.... «Il eut,--fait-il dire à l'un de ses héros,--il eut la mort
lente, la mort d'un vin filtré qui sort impur d'un flacon pour entrer
purifié dans un autre: la lie irait au cimetière». Et ce n'est pas la
peine de chercher à savoir de quel cimetière il s'agit.
Dans une page de ses mémoires, il nous parle aussi d'un personnage
en habit de soie noire, portant culotte, bas de soie et souliers à
boucle. C'était le portier du Vieux Sénat, qui s'en allait le long d'un
interminable corridor obscur et disparaissait dans un cimetière--qu'il
ne valait pas la peine de mentionner, parce que «tous les cimetières se
ressemblent».
Tâchons, messieurs, de démentir cette assertion en ce qui le concerne!
Que le champ de repos où l'on déposera la dépouille mortelle de
Machado de Assis ne ressemble à aucun autre: que la pensée brésilienne
s'oriente vers celui-là pour rendre l'hommage de sa vénération à la
plus haute expression qu'elle a possédée en cet écrivain de génie. Que
le Brésil atteste, par ce solennel hommage rendu à sa propre gloire,
son orgueil de constituer un milieu capable de donner le jour à des
hommes vraiment supérieurs, tels que Machado de Assis!...
Alcindo Guanabara.
(_Discours prononcé à la Chambre des Députés._)
Comment évoquer ici, comme je le voudrais, le côté moral de son
caractère? Machado de Assis a donné de constants témoignages de la
richesse de son inspiration dans le lyrisme, de sa maestria dans le
style, de sa sagacité en psychologie, de sa grâce dans l'invention,
de sa bonhomie dans l'humour, de son nationalisme dans l'originalité,
de sa franchise, de son tact et de son goût littéraire. Ses écrits
constituent une galerie de chefs-d'œuvre; ils attestent surtout notre
culture, l'indépendance et la vitalité des énergies civilisatrices de
notre race... Mais à cette heure où il entre dans le mystère, où il
entre en contact presque direct, presque sensible avec l'inconnue du
problème suprême,--problème que nos interrogations pleines d'anxiété
renouvellent à chaque disparition de l'un d'entre nous dans le torrent
des générations,--ce n'est pas l'occasion d'entonner des cantiques
d'enthousiasme ni des hymnes à la victoire dans les luttes du talent.
D'ailleurs, les commémorations ne lui manqueront point: son souvenir
grandira avec les années, à mesure que sa traînée de lumière rayonnera
dans l'avenir, toujours plus loin de son foyer.
Ce qui s'éteindrait peut-être, si nous ne nous empressions de le
recueillir dans la mémoire des vivants, c'est le souffle de sa vie
morale.. Quand, avec son dernier soupir, ce souffle s'est exhalé pour
la dernière fois, ses amis ont contracté l'obligation de retenir ce
souffle,--comme on retiendrait dans une aspiration intense l'arome
d'une fleur dont l'espèce serait perdue,--afin de le transmettre à nos
descendants et d'en imprégner l'impérissable tradition...
Ruy Barbosa.
(_Discours prononcé au nom de l'Académie Brésilienne._)
Au bord de la route, une toile d'araignée emprisonnant des perles de
rosée qu'irise la lumière matinale est certainement une belle chose,
encore qu'elle soit presque vulgaire pour des yeux qui ne savent pas la
voir. Qui, cependant, se jugerait capable de doubler cette beauté? Pour
cela, il faudrait d'abord l'araignée; ensuite, il faudrait la rosée,
larmes que la nuit recueille de toutes les souffrances ignorées; enfin,
une collaboration indispensable aussi serait celle du soleil, ce grand
centre de vie, qui, à chaque palpitation, émet des ondes de lumière et
de chaleur qui sont l'âme des choses créées.
Celui qui chercherait, dans son œuvre, les traits profonds d'une
eau-forte de Rembrandt avec ses prodiges de clair-obscur, ferait fausse
route. Qu'il quitte la forêt ombreuse et revienne vers la lisière, et
là, à la clarté douce et diffuse d'un beau soir d'automne, qu'il lise
en repos le _Mémorial de Ayres_, comme qui contemplerait une de ces
gravures fermes, nettes mais légères dont Botticelli a illustré la
_Divine Comédie._ Alors, pour celui qui a des yeux pour voir et pour
admirer, le phénomène s'accomplira.
Pour celui, toutefois, qui pendant plus d'un demi-siècle a accompagné
l'œuvre de Machado de Assis,... le _Mémorial de Ayres_ contient
quelque chose de plus encore. Dès le début, on y découvre un parfum de
tristesse. À mesure qu'on avance dans la lecture, on voit se détacher
de ses pages les papillons bleus du regret. Enfin, sous la palpitation
de grandes ailes blanches, on perçoit un appel venu de très loin,
auquel l'auteur répond du fond de lui-même par la chanson du roi
troubadour; et, discret comme Ayres, pour ne pas troubler le colloque
de deux cœurs très aimants, il se retire sans bruit, sur la pointe
des pieds, parce que celle qui l'appelle, c'est la Muse familière et
consolatrice, l'Espérance...
Salvador de Mendonça.
(_Jornal do Commercio._ Septembre 1908.)
La nuit où mourut Machado de Assis, celui qui aurait franchi le seuil
de la villa du poète, à Laranjeiras, n'aurait pu soupçonner que le
dénouement fatal était si proche. Dans la salle à manger, un groupe
de dames relisaient d'anciens vers encore inédits... Dans le salon,
quelques disciples s'entretenaient à voix basse...
Le silence était presque complet dans cette demeure où le profond
regret glorifiait une existence prête à s'en aller...
À un certain moment, on entendit frapper timidement à la porte
d'entrée. On ouvrit. Un visiteur apparut: c'était un jeune homme
de seize à dix-huit ans à peine. On lui demanda qui il était. Il
répondit qu'il jugeait inutile de se nommer, car il ne connaissait le
maître de la maison que par la lecture de ses livres qu'il adorait.
Il avait appris par les journaux du soir que Machado de Assis était
dangereusement malade, et il avait eu la pensée de le visiter... Il
s'excusait de sa hardiesse. S'il ne lui était pas donné de voir le
malade, il suppliait qu'on lui donnât au moins des nouvelles de son
état.
Et le jeune homme anonyme--venu de la nuit--fut conduit à la chambre du
poète... Il s'agenouilla en silence, puis, s'étant approché, il prit la
main du maître, y déposa un baiser et étreignit sa poitrine moribonde
dans un beau geste de tendresse filiale. Il se releva et, sans proférer
une parole, il sortit.
En le reconduisant, M. José Verissimo lui demanda son nom. Le jeune
homme se fit enfin connaître. Mais il doit rester anonyme.
Quelle que soit la destinée de cet adolescent, il ne s'élèvera jamais
davantage dans la vie... Pendant un moment, son cœur a battu seul pour
l'âme d'une nation. Pendant la minute où il a étreint Machado de Assis
mourant, il a été le plus grand de son pays.
Euclydes da Cunha.
(_Renascença._ Septembre 1908.)
Toute vulgarité dans la vie ou dans l'art répugnait à sa nature qu'on
peut, sans exagération, appeler aristocratique. Il avait en horreur
tout excès, toute exubérance, toute emphase... Les fautes contre le bon
goût le chagrinaient réellement. Volontiers il répétait cette pensée,
qui est de Mérimée je crois: «Le mauvais goût mène au crime»... Sans se
vanter de quoi que ce fût, et sans se proclamer esthète,--qualificatif
qu'il détestait d'ailleurs, comme tous les qualificatifs en général,
se formant même une piètre idée de ceux qui se l'attribuent,--il fut
vraiment un esthète. Il voyait et considérait toutes choses sous
l'aspect de la beauté, qui, pour lui, était aussi l'élégance et le bon
goût. Il aimait tout ce qui était littérature ou portait le cachet
littéraire. Il était vraiment avide d'histoires, d'anecdotes, de faits
révélant quelque intérêt psychologique, littéraire ou esthétique. Son
imagination de poète se plaisait à les idéaliser, à les amplifier, à
en extraire une sensation ou la philosophie que ces faits pouvaient
contenir. Quoiqu'il n'éprouvât que répugnance pour les choses
sordides où les autres se complaisent trop facilement, et bien que sa
délicatesse native s'en scandalisât, il les tolérait néanmoins, s'il y
trouvait de l'esprit et quelque style...
Son horreur pour la banalité et l'emphase s'ajoutait à sa timidité
naturelle, à sa défiance de lui-même, lui donnant ainsi une distinction
de plus, celle--très rare--de n'être ni un orateur ni un beau parleur.
Quant aux deux ou trois petits discours qu'il prononça dans sa vie,
ils furent plutôt lus, et d'une voix si faible que personne ne les
entendit; mais ils n'en portent pas moins le cachet de sa prose
incomparable....
José Verissimo.
(_Jornal do Commercio._ 29 Octobre 1908.)
L'émotion ni la sympathie pour la souffrance humaine ne lui ont fait
défaut, car il a exposé avec la simplicité d'un narrateur véridique
quelques-uns de ces cas grotesquement douloureux que l'existence nous
offre à chaque pas; car il a mis en relief avec un savant humour les
déceptions nées de l'imbécillité ou de la jactance et, avec un sarcasme
vainqueur, les humiliantes déroutes des méchants et des imposteurs
privés du fruit de leurs plans ténébreux. Jamais, cependant, en aucune
de ses pages, il n'a refusé le pieux tribut de sa commisération
à une infortune digne de respect; jamais il n'a aggravé d'un mot
léger ou railleur l'affliction d'une créature faible, injustement
opprimée. Certes, l'âme d'un écrivain n'est jamais tout entière dans
ses livres, et l'aphorisme qui consiste à dire que «le style c'est
l'homme» est très faux dans l'interprétation étroite qu'on lui attribue
d'ordinaire. Mais, sans sortir de l'œuvre de Machado de Assis, en la
lisant sans préjugés et sans intention de se subordonner à un jugement
systématique, il apparaît nettement et à l'évidence, que si la part
des «choses vaines et grossières» lui semblait vraiment excessive dans
l'existence commune, dans notre labeur de chaque jour, personne ne
sentait mieux que lui au-dessus de cette atmosphère,--déjà pesante et
impure pour un simple homme de bien et souvent irrespirable pour un
homme supérieur,--le libre azur d'une autre atmosphère plus saine, plus
sereine, plus lumineuse. Et c'est vers celle-là que tendait son effort,
c'est dans celle-là qu'il se réfugiait et que, autant qu'il lui était
possible, il prétendait vivre.
Carlos Magalhães de Azevedo.
(_Jornal do Commercio._ Octobre 1908).