UN VIEUX PAYS

Il est un vieux pays, plein d'ombre et de lumière,

Où l'on rêve lejour, où l'on pleure le soir;

Un pays de blasphème, autant que de prière,

Né pour le doute et pour l'espoir.

On n'y voit point de fleurs sans un ver qui les ronge,

Point de mer sans tempête, ou de soleil sans nuit;

Le bonheur y parait quelquefois dans un songe,

Entre les bras du sombre ennui.

L'amour y va souvent, mais c'est tout un délire,

Un désespoir sans fin, une énigme sans mot;

Parfois il rit gaiment, mais de cet affreux rire

Qui n'est peut-être qu'un sanglot.

On va dans ce pays de misère et d'ivresse.

Mais on le voit à peine, on en sort, on a peur;

Je l'habite pourtant, j'y passe ma jeunesse....

Hélas! ce pays, c'est mon cœur.

On voit avec quelle aisance ce lettré maniait notre vers, savait

aborder les difficultés de notre métrique,--et les résoudre! Il ne

pouvait mieux témoigner de sa parfaite connaissance de notre belle

langue, ni mieux dire tout le bien qu'il en pensait. Par là, ne nous

donne-t-il pas la meilleure preuve de l'estime et de l'admiration

qu'elle inspirait à son esprit profondément épris de clarté, de logique

et de souveraine élégance? Que ce lui soit un titre de plus à notre

sympathie.

* * *

Sans doute, la poésie ne fut pas sa seule, son unique passion; mais, de

l'avoir cultivée et raisonnablement aimée, il garda toujours intactes

cette foi en l'idéal et cette grâce harmonieuse qui font le charme

incomparable de ses écrits. Voilà ce qui lui a permis d'atteindre

presque sans effort aux plus hautes, aux plus diverses, aux plus

subtiles manifestations de sa pensée, et de les revêtir d'une forme

vraiment belle et durable. Que si, de son propre aveu, sa Muse ne fut

que la divine consolatrice de ses désillusions; si elle ne fut la

confidente ni de grands enthousiasmes, ni de tendresses débordantes, ni

de pitiés sublimes, du moins elle lui dicta de jolis vers délicatement

nuancés, où s'exprima, non sans éloquence, la fierté de son rêve calme

et résigné. Non, la Muse ne le posséda jamais tout entier; mais elle

ne lui fut point avare de ses dons. Elle le guida et le soutint dans

sa tâche. Elle lui inspira le zèle du beau et la douceur du rythme.

Elle lui rendit même au centuple le peu d'affection qu'il lui voua, car

elle fit rayonner son clair, son immortel sourire jusque dans les pages

les plus impassibles de sa prose merveilleuse, ennoblissant ainsi du

meilleur de ce qui était en elle cet amoureux du contour impeccable, ce

génial observateur de l'âme humaine, cet imperturbable ironiste dont le

cœur abdiquait devant l'intelligence.

Victor Orban.

Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire · 第 12 / 18 题