MACHADO DE ASSIS. ROMANCIER, CONTEUR ET POÈTE

Si jamais le Brésil a senti à quelle hauteur le mérite du style et

l'art de la composition pouvaient élever un de ses écrivains, c'est

par l'exemple de Machado de Assis. Après un demi-siècle de labeur

littéraire, cet homme laisse une œuvre profondément originale,

imposante et sincère, marquée en maintes pages des traits saisissants

du génie. Cette œuvre ne se recommande pas seulement par la grâce et

la noblesse d'une forme dont la perfection voulue est un des ornements

naturels; elle est parfois si élevée dans sa conception, si émouvante

dans sa simplicité et sa beauté, qu'elle en acquiert un intérêt plus

large, plus général et pour ainsi dire universel. Sans doute, l'artiste

s'y révèle doué de rares aptitudes d'observation et d'analyse; mais ce

qu'il atteste surtout, à un degré supérieur, c'est l'imagination,--la

vraie, celle qui ne se borne pas à créer des êtres et des événements,

qui sait aussi leur donner un relief inattendu, dégager leur

signification précise et les embellir d'une poésie particulière,

pénétrante et personnelle.

* * *

L'auteur de _Braz Cubas_ est de ceux qu'une seule formule ne suffit pas

à définir. Sa nature est trop complexe; elle est ondoyante et diverse,

infiniment variée et souple. On a vainement essayé de le comparer; du

moins l'on peut affirmer qu'il est sans égal dans la littérature de son

pays. À vrai dire, il ne travaillait d'après aucun procédé connu; il se

tenait en dehors de toute coterie et ne se réclamait d'aucune école. Il

mettait toute son ambition à ne relever que de lui-même. À sa modestie

exquise s'alliait une discrétion élégante, aussi M. José Verissimo a

pu dire de lui «qu'il n'avait d'aversion marquée que pour le mauvais

goût, de mépris que pour la banalité et la platitude; mais que, pour sa

part, il ne se piquait de rien, réalisant ainsi le type du vrai honnête

homme, au sens où l'entendait La Rochefoucauld».

Sa passion pour les lettres fut toujours très vive; elle le domina

toute sa vie. Par-dessus tout il aimait sa tâche et y trouvait ses

meilleures joies; il y apportait peut-être plus de conscience et de

scrupule que la plupart de ceux qui font profession d'écrire, mais

il n'en tirait point vanité. En composant ses livres, il n'avait

nul souci d'étonner; il se montrait également dédaigneux des effets

faciles et des ressources ordinaires, des dénouements laborieux et

des intrigues compliquées. Son idéal était fait de simplicité et de

vérité. Il s'appliquait sans cesse à l'exactitude. Son observation

était aussi minutieuse que patiente. Nul ne se flattait davantage

de n'être point dupe des apparences. Jamais il ne se lassait de

faire le tour des choses et de les considérer sous les multiples

aspects qu'elles présentent. Cela lui permettait de découvrir des

rapprochements nouveaux, des comparaisons spirituelles, des déductions

ingénieuses. Peintre de sentiments et de caractères, il avait avant

tout le sens du réel. Il excellait à saisir les jeux de physionomie,

à démêler les états d'âme, à surprendre les gestes et les attitudes.

Il en donnait toujours l'interprétation juste, savait en montrer le

détail insoupçonné, en faire valoir le côté sérieux ou en souligner

le ridicule. Ainsi même et telle qu'il l'a exprimée dans ses écrits,

sa vision personnelle du monde ne manque pas de grandeur. Elle dénote

surtout une rare sûreté de coup d'œil.

Toute exagération le choquait. Il se défiait lui-même de toute tendance

excessive. Et cependant, quelques-uns de ses héros ne laissent pas

d'être un peu inquiétants par leur étrange tour d'esprit. Son Braz

Cubas et son diplomate Ayres, par exemple, trahissent de singulières

habitudes de doute et d'hésitation. Ils nous apparaissent parfois comme

des sages désorientés par l'excès de leur sagesse. Un penchant maladif

à s'analyser et à se surveiller finit par les obséder, par embarrasser

de plus en plus leur volonté et leur jugement. Ce sont néanmoins des

figures vraisemblables et complètes, logiquement étudiées, fortement

conçues, si vivantes même qu'elles demeurent ineffaçables dans le

souvenir. Outre leur parenté d'esprit évidente, ses personnages favoris

accusent aussi une certaine ressemblance avec lui-même, et ce n'est pas

le moins piquant de leurs attraits. On est obligé de reconnaître qu'ils

ont beaucoup vécu de sa vie méditative. Ils la reproduisent parfois au

point de nous en donner l'illusion. On découvre avec eux une partie

du monde idéal qu'habitait l'artiste; un monde qui émanait bien de

lui et où tout se nuançait du reflet de son âme tour à tour grave et

souriante, mélancolique et tendre.

* * *

C'était un Latin. À cette tradition d'origine, il doit la qualité de

son ironie qui est délicate, légère, indulgente même, sinon dépourvue

de toute âpreté. Par là s'expliquent aussi l'équilibre, l'harmonie même

de ses facultés très diverses, sa recherche constante de la mesure et

son sentiment si vif de la forme. En dehors de ses romans et de ses

mémoires, il s'est complu dans un genre de compositions courtes, mais

soignées, finies, où le penseur, l'humoriste, le philosophe, le poète

s'exercent avec un égal talent. Les scènes familières ou sentimentales,

les épisodes dramatiques ou tragiques y tiennent tout entiers dans

quelques pages, et rien ne leur sied comme ce contour serré et

précis. Il s'est abstenu à dessein de toute fantaisie descriptive, de

tout tableau de nature; mais il rachète la sécheresse du décor par

l'abondance de la documentation psychologique, par la richesse des

aperçus suggestifs. Plusieurs de ses nouvelles sont bien près d'être

des chefs-d'œuvre. Nous n'en voulons pour témoignage que celle de

l'Infirmier, choisie entre vingt autres non moins jolies. L'art s'est

rarement assimilé la vie à un degré plus intense. En quelques mots un

caractère est tracé, un aspect de physionomie soudainement éclairé. À

aucun moment l'allure du récit ne se trouve ralentie. Pas un détail

ne détonne. Les acteurs se meuvent en pleine lumière. On croit les

entendre parler. Ici encore, Machado de Assis nous charme par son

aisance, par sa verve, par sa raillerie fine et implacable. Car il a su

la rendre captivante jusqu'à la fin, il faut l'avouer, cette confession

du criminel sceptique et avisé qui n'hésite pas à mettre son cœur à nu

pour nous en faire voir toute la perversité déconcertante. Remarquons

la gradation savante avec laquelle le conteur sait distribuer l'intérêt

et l'émotion; admirons sans réserve l'habileté dont il fait preuve en

relevant d'une pointe malicieuse les situations les plus dramatiques.

Il existe très peu d'exemples, croyons-nous, d'une science plus

exercée, d'une plus puissante sobriété.

Mais qu'on ne s'y méprenne point. Sous le rire volontiers satirique

de cet humoriste, une tristesse se devine, une tristesse persistante,

invincible, moqueuse, à la fois amère et douce, toujours prête à se

railler. Elle transparaît à chaque instant derrière les lignes de ses

autobiographies intellectuelles, et, examinées de ce point de vue,

les révélations de Ayres et de Braz Cubas sont, à n'en pas douter, la

plus fidèle et la plus édifiante synthèse qu'il se soit plu à nous

léguer de son «moi». On ne peut que lui savoir gré d'un tel effort de

sincérité. C'est par ces livres-là qu'on apprécie vraiment Machado de

Assis. C'est par eux qu'on l'aperçoit de plus près et qu'on se prend

à l'aimer. C'est en les relisant aujourd'hui qu'on se le représente

le mieux; qu'on subit malgré soi la séduction de sa souffrance fière

et discrète, encore qu'il ait mis une sorte de coquetterie à nous la

voiler jalousement sous la parure éclatante de son style. Car, il a

beau s'en défendre, il y avait chez lui un fond de pessimisme inné.

Une expérience précoce, une secrète désillusion l'inclinaient à la

mélancolie. Quelque soin qu'il ait pris de la dissimuler dans sa prose

et de la désavouer chez ses personnages d'emprunt, il est certain qu'il

en a souffert plus qu'il ne l'a laissé paraître. Il suffit de parcourir

son volume de vers pour s'en convaincre.

* * *

En effet, s'il invoque sa Muse,--sa _Muse aux yeux verts_, comme il

l'appelle,--que lui demande-t-il sinon de «chasser les ombres qui

peuplent son esprit et de dissiper la nuit obscure et froide qui pleure

mélancoliquement au fond de lui-même»? Mais c'est là un aveu qui lui

échappe assez rarement. Tout porte à croire qu'il se le reprochait

comme une faiblesse. Son esprit était trop averti pour ne pas le mettre

en garde contre tout épanchement lyrique. On ne peut s'empêcher d'en

faire la remarque en lisant attentivement les autres pièces de son

recueil. Son poème _Une Créature_ est très significatif à cet égard.

Dès le début, on sent qu'il s'est ressaisi, qu'il a retrouvé son accent

mâle et énergique:

«Je sais une créature antique et formidable

Qui se dévore elle-même les membres et les entrailles

Avec l'avidité d'une faim insatiable...»

Il ne déclame point. Il émet tranquillement son réquisitoire

philosophique. Il n'y mêle aucune plainte, aucun regret. Est-ce à dire

qu'il ne souffre pas à l'idée de destruction, qu'il reste indifférent

devant les décevantes contradictions de la nature? Point du tout.

Mais ici son inspiration succède à une longue réflexion. Aussi, quel

caractère définitif revêtent ses idées lorsqu'elles sont condensées de

la sorte! Au moment où il écrit, il a recouvré la pleine possession

de lui-même. Sa tristesse est infinie, mais sereine. Du moins, il la

laisse supposer telle par le superbe mépris dont il accable celle qui

«ne connaît que despotisme et égoïsme»; qui «contemple froidement

la joie et le désespoir»; qui «redouble d'effort quand il s'agit de

détruire»; qui «aime d'un même amour le pur et l'impur»; qui «n'a pas

plus de tendresse pour le colibri que pour le ver»; qui «brûle le

sein de la fleur et corrompt le fruit»; qui «commence et recommence

sans fin son perpétuel travail»; et qui, «souriante, se soumet à

l'immuable loi...» Cette riante obéissance aux lois éternelles, le

poète n'est pas loin de la professer lui-même. Il ne se fait, certes,

aucune illusion sur notre commune destinée; mais il se flatte encore de

quelque stoïcisme. C'est pourquoi, en terminant cette âpre évocation,

il prend soin de nous avertir que le but qu'il s'est proposé ici n'est

peut-être pas tel que nous nous le figurons. À l'en croire, il se

serait borné à développer un simple argument, dont le sens, résumé par

le dernier vers, est à peu près celui-ci: «La Mort est le creuset de la

Vie». Au fond, la précaution est bien superflue; loin de faire oublier

l'impression première, il semble qu'elle la renforce. Tout le morceau

est d'une gravité hautaine et expressive. Jamais, croyons-nous, Machado

de Assis n'a envisagé le mal universel d'un cœur aussi détaché. Jamais

le désenchantement de sa pensée ne s'est exprimé avec plus de concision.

Sous le titre _Suave Mari Magno_, il évoque, en un minuscule sonnet,

un de ses sombres souvenirs. Il se rappelle avoir vu, au cours d'une

promenade de printemps, un pauvre chien empoisonné qui se débattait

dans les affres de la mort; et après nous avoir dit toute l'horreur

de ce spectacle, après en avoir fait ressortir la note cruelle et

réaliste, voici ce qu'il ajoute en manière de conclusion:

«Pas un, pas un seul passant

Ne manquait de s'arrêter,

Silencieux,

Près de ce chien moribond,

Comme si chacun éprouvait de la joie

À le voir souffrir.»

Cet exemple suffit pour montrer ce que ces vers ont parfois de trop

intellectuel, de trop artificiel aussi. L'erreur de Machado de Assis

fut de croire que la poésie pouvait se dérober à toute sensibilité

et bannir impunément la sympathie et la pitié. Toutefois, s'il s'est

ainsi abusé, il l'a fait loyalement et il serait injuste de ne pas

lui tenir compte de sa louable sincérité. Au surplus, pourrait-on lui

tenir rigueur de ce qui ne fut chez lui qu'une tendance à la réaction?

Que l'on songe aux abus auxquels les poètes brésiliens de son époque

se sont livrés parfois avec tant de complaisance! Et hâtons-nous de le

dire, ses poèmes se réclament par ailleurs de nombreuses et excellentes

qualités. La forme en est pure, classique même. Le souffle ni le

lyrisme ne leur font pas entièrement défaut. On admire unanimement son

_Ode à Anacréon_, ses _Vers à Corinne_, son _Élégie_, sa _Dernière

Journée_ et ses «Américaines», où, avec la vigueur des idées modernes,

il interprète magnifiquement le passé légendaire de son pays.

Mentionnons aussi sa traduction si estimée du _Corbeau_ d'Edgar Poe,

version rimée et rythmée qui atteint à l'ampleur d'une création, tant

elle exhale de troublante mélancolie. Parfois on retrouve dans ses vers

tous les heureux privilèges de l'artiste, tout le talent de l'écrivain

perspicace et inventif. Plusieurs de ses compositions sont assurément

d'une notation délicieuse et frappante, témoin celle intitulée _Enfant

et Jeune fille._ Mais voici mieux encore: Machado de Assis a composé

_en vers français_ quelques strophes exquises et d'irréprochable

facture. Ce nous est un plaisir de les citer ici:

Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire · 第 11 / 18 题