LE GÉNIE LATIN

En cette fête de l'«Intellectualité brésilienne» que j'ai le très grand

honneur de présider, notre savant compatriote, le docteur Richet, dont

tout le monde connaît la droiture et la générosité, va nous dire les

sympathies qui unissent le Brésil à la France; M. de Oliveira Lima,

ministre du Brésil à Bruxelles, membre de l'Académie brésilienne, nous

entretiendra, avec un art bien des fois applaudi, de son illustre

compatriote, Machado de Assis, que le Brésil salue comme une des

gloires les plus hautes.

Pour moi, Messieurs, je ne crois pas que ce soit trop étendre le sens

de cette fête littéraire, que d'y voir la célébration du génie latin

dans les deux mondes.

Le génie latin, peut-on le célébrer assez? C'est par lui qu'à Rome fut

délibéré le sort de l'univers et conçue la forme dans laquelle les

peuples sont encore contenus. Notre science est fondée sur la science

grecque que Rome nous a transmise. L'humanité doit au génie latin la

naissance et la renaissance de la civilisation. Son sommeil de dix

siècles fut la mort du monde.

Je relisais hier, dans un livre de M. Henri Cochin, un récit étrange du

vieil annaliste pontifical Stefano Infessura, que je veux vous conter à

mon tour, n'imaginant pas une meilleure illustration du sentiment qui

nous rassemble ici.

C'était le 18 avril 1845. Le bruit court dans Rome que des ouvriers

lombards, en creusant la terre le long de la voie Appienne, ont trouvé

un sarcophage romain, portant ces mots gravés dans le marbre blanc:

«Julia fille de Claudius». Le couvercle soulevé, on vit une vierge de

quinze à seize ans, dont la beauté, par l'effet d'onguents inconnus

ou par quelque charme magique, brillait d'une éclatante fraîcheur.

Ses longs cheveux blonds, répandus sur ses blanches épaules, elle

souriait dans son sommeil. Une troupe de Romains, émue d'enthousiasme,

souleva le lit de marbre de Julia et le porta au Capitole où le peuple,

en longue procession, vint admirer l'ineffable beauté de la vierge

romaine. Il restait silencieux, la contemplant longuement; car sa

forme, disent les chroniqueurs, était mille fois plus admirable que

celle des femmes qui vivaient de leur temps. Enfin, la ville fut si

grandement émue de ce spectacle, que le pape Innocent, craignant qu'un

culte païen et impie ne vînt à naître sur le corps souriant de Julia,

le fit dérober nuitamment et ensevelir en secret; mais le peuple romain

ne perdit jamais le souvenir de la beauté antique qui avait passé

devant ses yeux.

Voilà l'éternel miracle du génie latin. Il s'éveille et soudain la

pensée humaine s'éveille avec lui; les âmes sont délivrées, la science

et la beauté jaillissent. Je dis le génie latin, je dis les peuples

latins, je ne dis pas les races latines, parce que l'idée de race n'est

le plus souvent qu'une vision de l'orgueil et de l'erreur, et parce que

la civilisation hellénique et romaine, comme la Jérusalem nouvelle,

a vu venir de toutes parts à elle des enfants qu'elle n'avait point

portés dans son sein. Et c'est sa gloire de gagner l'univers.

Le génie latin rayonne sur le monde. En vain les puissances de ténèbres

voudraient le replonger dans la tombe: il crée tous les jours plus de

liberté, plus de science et plus de beauté, et prépare une justice plus

juste et des lois meilleures.

Latins des deux mondes, soyons fiers de notre commun héritage. Mais

sachons le partager avec l'univers entier; sachons que la beauté

antique, l'éternelle Hélène, plus auguste, plus chaste d'enlèvement en

enlèvement, a pour destinée de se donner à des ravisseurs étrangers, et

d'enfanter dans toutes les races, sous tous les climats, de nouveaux

Euphorions, toujours plus savants et plus beaux.

Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire · 第 7 / 18 题