LA GENÈSE D'UN POËME

La poétique est faite, nous disait-on, et modelée d'après les poëmes.

Voici un poëte qui prétend que son poëme a été composé d'après sa

poétique. Il avait certes un grand génie et plus d'inspiration que qui

que ce soit, si par inspiration on entend l'énergie, l'enthousiasme

intellectuel, et la faculté de tenir ses facultés en éveil. Mais il

aimait aussi le travail plus qu'aucun autre; il répétait volontiers,

lui, un original achevé, que l'originalité est chose d'apprentissage,

ce qui ne veut pas dire une chose qui peut être transmise par

l'enseignement. Le hasard et l'incompréhensible étaient ses deux grands

ennemis. S'est-il fait, par une vanité étrange et amusante, beaucoup

moins inspiré qu'il ne l'était naturellement? A-t-il diminué la faculté

gratuite qui était en lui pour faire la part plus belle à la volonté?

Je serais assez porté à le croire; quoique cependant il faille ne

pas oublier que son génie, si ardent et si agile qu'il fût, était

passionnément épris d'analyse, de combinaisons et de calculs. Un de ses

axiomes favoris était encore celui-ci: «Tout, dans un poëme comme dans

un roman, dans un sonnet comme dans une nouvelle, doit concourir au

dénoûment. Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quand il écrit

la première.» Grâce à cette admirable méthode, le compositeur peut

commencer son œuvre par la fin, et travailler, quand il lui plaît,

à n'importe quelle partie. Les amateurs du _délire_ seront peut-être

révoltés par ces _cyniques_ maximes; mais chacun en peut prendre ce

qu'il voudra. Il sera toujours utile de leur montrer quels bénéfices

l'art peut tirer de la délibération, et de faire voir aux gens du monde

quel labeur exige cet objet de luxe qu'on nomme Poésie.

Après tout, un peu de charlatanerie est toujours permis au génie, et

même ne lui messied pas. C'est, comme le fard sur les pommettes d'une

femme naturellement belle, un assaisonnement nouveau pour l'esprit.

Poëme singulier entre tous. Il roule sur un mot mystérieux et profond,

terrible comme l'infini, que des milliers de bouches crispées ont

répété depuis le commencement des âges, et que par une triviale

habitude de désespoir plus d'un rêveur a écrit sur le coin de sa table

pour essayer sa plume: _Jamais plus!_ De cette idée, l'immensité,

fécondée par la destruction, est remplie du haut en bas, et l'Humanité,

non abrutie, accepte volontiers l'Enfer, pour échapper au désespoir

irrémédiable contenu dans cette parole.

Dans le moulage de la prose appliqué à la poésie, il y a nécessairement

une affreuse imperfection; mais le mal serait encore plus grand dans

une singerie rimée. Le lecteur comprendra qu'il m'est impossible de

lui donner une idée exacte de la sonorité profonde et lugubre, de la

puissante monotonie de ces vers, dont les rimes larges et triplées

sonnent comme un glas de mélancolie. C'est bien là le poëme de

l'insomnie du désespoir; rien n'y manque: ni la fièvre des idées, ni

la violence des couleurs, ni le raisonnement maladif, ni la terreur

radoteuse, ni même cette gaieté bizarre de la douleur qui la rend

plus terrible. Écoutez chanter dans votre mémoire les strophes les

plus plaintives de Lamartine, les rhythmes les plus magnifiques et

les plus compliqués de Victor Hugo; mêlez-y le souvenir des tercets

les plus subtils et les plus compréhensifs de Théophile Gautier,--de

_Ténèbres_, par exemple, ce chapelet de redoutables concetti sur la

mort et le néant, où la rime triplée s'adapte si bien à la mélancolie

obsédante,--et vous obtiendrez peut-être une idée approximative

des talents de Poe en tant que versificateur; je dis: en tant que

versificateur, car il est superflu, je pense, de parler de son

imagination.

Mais j'entends le lecteur qui murmure comme Alceste: «Nous verrons

bien!»--Voici donc le poëme[1]:

Histoires grotesques et sérieuses · 第 47 / 51 题