XVIII.

Sept semaines s’étaient à peine écoulées depuis le moment où les

Cordouans avaient élu Abdérame V et où celui-ci avait nommé Ibn-Hazm son

premier ministre, que déjà l’un avait cessé de vivre et que l’autre,

disant adieu pour toujours à la politique et aux grandeurs mondaines,

cherchait la consolation et l’oubli du passé dans l’étude, le silence et

la prière. Ce n’est pas qu’on pût leur reprocher d’avoir porté dans les

affaires sérieuses la vanité et les caprices que le public attribue trop

souvent en privilége aux poètes; au contraire, on aimait à leur

reconnaître une grande aptitude pour le gouvernement. Elevés dans la

rude école de l’infortune et de l’exil, ils avaient appris de bonne

heure à connaître les hommes, à comprendre, à juger les événements. Mais

ils étaient entourés de périls de tout genre. Abdérame ne s’appuyait que

sur la jeune noblesse. Outre Alî ibn-Hazm, un cousin de ce dernier,

nommé Abd-al-wahhâb ibn-Hazm, et Abou-Amir ibn-Chohaid étaient ses

conseillers habituels. C’étaient des hommes d’esprit et de talent, mais

qui choquaient les musulmans rigides par la liberté de leurs opinions

religieuses. Quant aux patriciens plus âgés, ils avaient voulu voter

pour Solaimân, et ce candidat ayant été repoussé par la majorité, ils

avaient cependant intrigué si ouvertement en sa faveur, qu’Abdérame

s’était vu obligé de les faire arrêter. Les personnes sensées

approuvaient cette mesure, parce qu’elles la croyaient nécessaire; mais

l’aristocratie en était mécontente. On reprochait d’ailleurs au monarque

de retenir prisonniers ses deux compétiteurs. Il les traitait

amicalement, il est vrai, mais il ne leur permettait pas de sortir du

palais. D’un autre côté, comme les malheurs publics avaient tari presque

toutes les sources de travail, il y avait une foule d’ouvriers

inoccupés, qui étaient tout prêts à frapper de leur hache tout l’édifice

de la vieille société. Et malheureusement ces cohortes de la destruction

avaient un chef. C’était un Omaiyade qui s’appelait Mohammed. Au moment

où les assemblées se formaient pour élire un monarque, il avait espéré

que le choix tomberait sur lui. Son nom, toutefois, ne fut pas même

prononcé, ce qui n’a rien d’étonnant, car Mohammed était un homme sans

esprit, sans talents, sans culture, et qui ne connaissait d’autres

plaisirs que ceux de la table et de la débauche. Mais lui-même ne se

jugeait pas ainsi, et quand il apprit que personne n’avait pensé à lui

et que l’on avait donné le trône à un tout jeune homme, il ne mit point

de bornes à sa fureur. Il se servit alors de l’influence qu’il avait sur

les ouvriers, qui prenaient sa grossièreté pour de la bonhomie et avec

lesquels il vivait dans une intimité si étroite, qu’un tisserand, nommé

Ahmed ibn-Khâlid, était son meilleur ami. Vigoureusement et habilement

secondé par cet homme, Mohammed stimula chez les ouvriers la passion du

pillage et du bouleversement, et prépara tout pour une insurrection

formidable.

Une coalition de la populace avec les patriciens qui avaient été

arrêtés, ne semblait pas à craindre d’abord, puisque les uns et les

autres avaient des candidats différents; mais Solaimân étant venu à

mourir, les patriciens consentirent à s’allier aux démagogues. L’un

d’entre eux, Ibn-Imrân, leur servit d’intermédiaire. Dans sa bonté

imprévoyante, Abdérame V lui avait rendu la liberté, quoiqu’un de ses

amis s’y fût opposé et qu’il eût dit: «Si cet Ibn-Imrân fait un pas

ailleurs que dans votre prison, il retranchera toute une année de votre

vie.» En effet, c’était un homme fort dangereux. Il tâcha de gagner les

chefs de la garde, et il y réussit d’autant plus facilement, que la

garde elle-même était mécontente du calife. Deux jours auparavant, un

escadron berber était arrivé à Cordoue pour offrir ses services au

monarque, et celui-ci, qui sentait qu’entouré de périls de tout genre

il avait besoin de soldats, avait accepté leur offre. C’est ce qui avait

excité la jalousie de la garde, et celle-ci, stimulée par Ibn-Imrân,

s’adressa maintenant au peuple. «C’est nous qui avons vaincu les

Berbers, disaient les soldats, c’est nous qui les avons chassés, et à

présent cet homme que nous avons placé sur le trône tâche de les faire

rentrer dans la ville et de nous soumettre de nouveau à leur empire

détesté.» Le peuple qui, pour s’insurger, n’attendait qu’une occasion,

qu’un signal, se laissa facilement séduire à ces instigations, et au

moment où Abdérame ne se doutait encore de rien, la foule avait déjà

envahi son palais et délivré les nobles qu’il avait fait arrêter. Le

malheureux monarque comprit aussitôt que c’était à sa vie qu’on en

voulait. Il demanda à ses vizirs ce qu’ils lui conseillaient de faire.

Ceux-ci, qui craignaient pour leur propre vie, délibéraient encore sur

le parti à prendre, lorsque les gardes leur crièrent qu’ils n’auraient

rien à redouter, pourvu qu’ils abandonnassent Abdérame à son sort. Alors

l’égoïsme l’emporta chez la plupart d’entre eux; ils quittèrent

furtivement le monarque, l’un après l’autre. Bientôt, cependant, ils

s’aperçurent que les promesses des gardes avaient été fallacieuses, car

plusieurs d’entre eux, tels que le préfet de la ville, furent tués au

moment où ils sortaient du palais par la porte de la salle de bain.

Abdérame lui-même, qui était monté à cheval, voulut sortir par cette

même porte. Les gardes l’en empêchèrent en lui montrant les pointes de

leurs lances et en l’accablant d’injures. Il retourna alors sur ses pas,

et, ayant mis pied à terre, il entra dans la salle de bain. Là il ôta

tous ses vêtements à l’exception de sa tunique, et se cacha dans le

four.

Sur ces entrefaites le peuple et les gardes traquaient les Berbers comme

s’ils eussent été des bêtes fauves. Ces malheureux furent massacrés

partout où ils avaient cherché un refuge, dans le palais, dans la salle

de bain, dans la mosquée. Les femmes du sérail d’Abdérame échurent en

partage aux gardes, qui les conduisirent à leurs demeures.

Mohammed triomphait. Proclamé calife dans la chambre où le calife

détrôné se tenait caché, il se rendit vers la grande salle et s’assit

sur le trône, entouré des gardes et de la populace. Cependant sa

position était précaire tant que son prédécesseur vivait encore. Il

ordonna donc de le chercher partout, et quand enfin on l’eut trouvé, il

le fit mettre à mort (18 janvier 1024).

Mohammed prit le titre de Mostacfî. Il tâcha de se rendre populaire en

donnant de l’argent et des titres à tous ceux qui en voulaient; mais la

colère de la bourgeoisie et de la noblesse fut extrême quand il nomma

son ami, le tisserand, premier ministre. Au reste, son règne ne fut pas

de longue durée. Il gouverna mal, comme cela se conçoit. Sachant que

l’on conspirait contre lui, il fit jeter en prison plusieurs membres de

sa famille. L’un d’entre eux fut même étranglé sur son ordre, ce qui

causa une grande indignation à Cordoue. Il fit aussi arrêter les

principaux conseillers de son prédécesseur, tels que les deux Ibn-Hazm,

et afin de ne pas être frappés du même sort, Abou-Amir ibn-Chohaid et

plusieurs autres quittèrent la capitale et se rendirent à Malaga auprès

du Hammoudite Yahyâ, qu’ils excitèrent à aller mettre un terme à

l’anarchie qui régnait à Cordoue[446]. Les tentatives qu’ils firent à

cet effet ne demeurèrent pas absolument infructueuses. On apprit du

moins à Cordoue que Yahyâ se préparait à venir attaquer la ville, et

alors une émeute y éclata (mai 1025). Le vizir de Mohammed II, l’ancien

tisserand, fut égorgé à coups de couteaux par le peuple, qui, dans sa

rage brutale, ne cessa de frapper son cadavre que lorsqu’il eut perdu

tout reste de chaleur. Quant à Mohammed II, son palais fut cerné, et

alors les gardes vinrent le trouver et lui dirent: «Dieu sait que nous

avons fait tout ce que nous pouvions pour affermir votre pouvoir, mais

nous voyons à présent que nous avons tenté l’impossible. Nous devons

nous mettre en marche pour aller combattre Yahyâ qui nous menace, et

nous craignons qu’il ne vous arrive quelque chose de fâcheux quand nous

serons partis. Nous vous conseillons donc de quitter la ville en

secret.» Voyant que tout était perdu pour lui, Mohammed résolut de

suivre leurs conseils. Ayant donc pris le costume d’une chanteuse et

s’étant couvert le visage d’un voile, il sortit du palais et de la

ville, accompagné de deux femmes. Puis il alla cacher sa honte dans un

obscur village de la frontière, où il fut empoisonné par un officier

trop compromis pour n’avoir pas été forcé de le suivre, mais qui

s’ennuyait d’être enchaîné à un proscrit[447].

Pendant six mois, il n’y eut pas de monarque à Cordoue. La ville fut

gouvernée, tant bien que mal, par le conseil d’Etat; mais une telle

situation ne pouvait encore se prolonger longtemps. Un jour il faudrait

en arriver là, mais le moment n’était pas venu; le vieux monde

s’écroulait, mais le nouveau n’en était qu’aux essais. Aux hommes de bon

sens la monarchie semblait encore la seule forme de gouvernement

compatible avec l’ordre, mais en qui la rétablir? Dans la personne d’un

Omaiyade? On l’avait voulu, on l’avait tenté, on avait choisi le

meilleur prince que possédât cette maison alors qu’on avait donné le

trône à Abdérame V, et cependant l’entreprise avait complétement

échoué. Pour maintenir l’ordre, pour contenir la populace toujours

inquiète, toujours agitée, et prête à tout moment pour l’émeute, le

pillage et l’assassinat, il fallait un prince qui disposât de troupes

étrangères, et les Omaiyades n’en avaient pas. On s’avisa donc de rendre

le trône au Hammoudite Yahyâ, dont on n’avait pas eu trop à se plaindre,

et cette pensée ne vint pas, ce nous semble, à quelques personnes

mal-intentionnées, comme un auteur arabe donne à l’entendre[448], mais à

tout le parti de l’ordre, qui ne voyait pas d’autre moyen de salut. On

entra donc en négociations avec Yahyâ qui résidait à Malaga. Il accepta

l’offre des Cordouans sans empressement, presque avec indifférence, et

se défiant de la mobilité habituelle de ceux qui la faisaient, sachant

d’ailleurs que pour eux il n’était qu’un pis aller, il resta où il était

et se borna à envoyer à Cordoue un général berber accompagné de quelques

troupes (novembre 1025).

L’événement montra qu’il avait agi sagement. Les habitants de la

capitale ne tardèrent pas à se dégoûter de la domination africaine, et

ils prêtèrent une oreille avide aux émissaires des seigneurs slaves de

l’Est, Khairân d’Almérie et Modjéhid de Dénia, qui leur disaient que,

s’ils voulaient s’en affranchir, leurs maîtres viendraient les aider.

Cette promesse n’était pas vaine. Dans le mois de mai de l’année 1026,

lorsque les esprits leur parurent suffisamment préparés, les deux

princes marchèrent vers la capitale avec des troupes nombreuses, et

alors les Cordouans se mirent en insurrection et chassèrent le

gouverneur que Yahyâ leur avait donné, après avoir tué un assez grand

nombre de ses soldats. Cela fait, ils ouvrirent leurs portes à Khairân

et Modjéhid; mais quand il s’agit d’établir un gouvernement, les deux

princes ne furent pas d’accord, et comme Khairân craignait d’être trahi

par son allié, il se hâta de retourner à Almérie (12 juin). Modjéhid

resta encore quelque temps dans la capitale, mais lui aussi la quitta

sans avoir rétabli la monarchie. Après son départ, les membres du

conseil d’Etat résolurent de le faire, encore qu’une triste expérience

eût dû leur apprendre qu’ils allaient tenter l’impossible. Un prince

omaiyade, jeté sans l’appui de troupes étrangères au milieu de deux

classes irréconciliables, était condamné d’avance à succomber soit par

une insurrection populaire, soit par une conspiration des patriciens.

Pour rétablir un gouvernement stable, le rappel des Omaiyades n’était

donc qu’un moyen trompeur, mais c’était le seul que les plus habiles

sussent imaginer. Abou-’l-Hazm ibn-Djahwar, alors l’homme le plus

influent dans le conseil, chérissait surtout cette idée. Il se concerta

donc avec les chefs des frontières qui passaient pour appartenir au

parti omaiyade ou slave, mais qui, à vrai dire, n’avaient en commun

entre eux qu’une haine profonde contre les Berbers. Après de longues

négociations, quelques-uns de ces seigneurs donnèrent enfin leur

assentiment au projet, probablement parce qu’ils étaient convaincus

qu’il n’avait aucune chance de réussir, et l’on résolut de donner le

trône à Hichâm, frère aîné d’Abdérame IV Mortadhâ. Ce prince demeurait à

Alpuente, où il avait cherché un refuge après le meurtre de son frère.

Dès le mois d’avril 1027, les habitants de Cordoue lui prêtèrent

serment, mais près de trois ans se passèrent encore avant que toutes les

difficultés fussent aplanies, et pendant ce temps, Hichâm III, surnommé

Motadd[449], errait de ville en ville, car plusieurs chefs s’opposaient

à ce qu’il se rendît à Cordoue[450]. Les Cordouans apprirent enfin qu’il

allait arriver. Les membres du conseil d’Etat firent aussitôt, pour le

recevoir avec pompe, les préparatifs nécessaires; mais avant que tout

fût prêt, on reçut la nouvelle, le 18 décembre 1029, que Hichâm allait

entrer dans la ville. Les troupes se portèrent alors à sa rencontre, et

toute la ville retentit de cris d’allégresse. La foule encombrait les

rues par lesquelles le prince devait passer, et l’on s’attendait à le

voir déployer une pompe magnifique et toute royale. Cet espoir fut déçu:

Hichâm était monté sur un cheval médiocre et pauvrement équipé; il

portait des vêtements simples et nullement en harmonie avec la dignité

califale. Il n’y eut donc aucun prestige; néanmoins le peuple le salua

avec de bruyants témoignages de joie, car on espérait que les désordres

étaient finis et qu’un gouvernement équitable et vigoureux allait

renaître.

Hichâm III était peu fait pour réaliser de telles espérances. Bon et

doux, il était en même temps faible, irrésolu, indolent, et ne savait

apprécier que les plaisirs de la table. Dès le lendemain les patriciens

furent à même de se convaincre que leur choix n’avait pas été heureux.

Il y eut alors, dans la salle du trône, une grande audience, et tous les

employés furent présentés au calife; mais nullement accoutumé aux

réceptions, aux harangues, le vieillard put à peine balbutier quelques

mots, et un des grands dignitaires dut prendre la parole en son nom.

Ensuite, quand les poètes lui récitèrent les odes qu’ils avaient

composées à l’occasion de son avénement au trône, il ne sut leur

adresser aucune parole gracieuse; il ne semblait même pas comprendre ce

qu’on lui récitait.

Le début du calife avait donc déjà dissipé toute illusion; mais ce fut

pis encore quand, peu après, il nomma Hacam ibn-Saîd son premier

ministre. Client des Amirides, Hacam avait exercé d’abord le métier de

tisserand dans la capitale, et c’est là qu’il avait fait la

connaissance de Hichâm, car les princes omaiyades formaient souvent des

liaisons dans les basses classes de la société, dont ils recherchaient

l’appui. Plus tard, pendant la guerre civile, Hacam s’était fait soldat,

et comme il ne semble avoir manqué ni de bravoure ni de talents

militaires, il était monté rapidement en grade, et avait gagné l’estime

des seigneurs des frontières sous lesquels il servait. Ensuite, Hichâm

ayant été proclamé calife, il était allé le trouver, et lui ayant

rappelé leur ancienne amitié, il avait su si bien s’insinuer dans ses

bonnes grâces, qu’il n’avait pas tardé à le dominer entièrement. Nommé

premier ministre, il prit soin que la table du monarque fût chargée

chaque jour des mets les plus exquis et des meilleurs vins; il l’entoura

de chanteuses, de danseuses, il tâcha, en un mot, de lui rendre la vie

aussi douce que possible, et le faible Hichâm, indifférent à tout le

reste, trop heureux même de ne pas avoir à se mêler d’affaires qui

l’ennuyaient, lui abandonnait volontiers le gouvernement de l’Etat.

Hacam trouva le trésor vide. Pour suffire aux dépenses, il fallait

trouver des revenus plus considérables et plus prompts que ceux que la

loi accordait; mais comment s’y prendre? Lever de nouvelles

contributions, il ne fallait pas y songer, c’eût été le plus sûr moyen

de se rendre impopulaire. Le ministre dut donc recourir à divers

expédients, peu honorables il est vrai, mais commandés par la

nécessité. Ayant découvert des objets précieux que les fils de Modhaffar

l’Amiride avaient déposés chez leurs amis, il s’en empara et força les

principaux négociants à les acheter à un prix très-élevé. Il les

contraignit aussi à acheter le plomb et le fer qui provenaient des

palais royaux démolis pendant la guerre civile. Mais l’argent acquis de

cette manière ne suffisant pas encore, il accorda sa confiance à un

faqui haï et décrié, Ibn-al-Djaiyâr, qui, dans le temps, avait déjà

indiqué au calife Alî ibn-Hammoud des moyens efficaces, mais honteux,

pour remplir le trésor. Cette fois encore cet homme sut procurer à Hacam

des revenus considérables aux dépens des mosquées. Cette action

frauduleuse ne resta pas secrète, et les Cordouans, les faquis surtout,

en murmurèrent. Il n’y avait pas longtemps, toutefois, que les faquis

qui siégeaient dans le tribunal avaient laissé augmenter leurs

traitements, quoiqu’ils n’ignorassent pas que l’argent qu’on leur

donnait provenait de contributions illégales, et que, par conséquent, il

ne leur était pas permis de l’accepter. Aussi Hacam s’indigna-t-il de

l’hypocrisie des faquis, et il leur répondit en leur lançant un

manifeste fulminant. Abou-Amir ibn-Chohaid, qui l’avait composé, le lut

en public, d’abord dans le palais, ensuite dans la mosquée (juin 1030).

Vivement offensés, les faquis tâchèrent de faire partager leur colère au

peuple; mais comme les masses ne semblent pas avoir eu de graves motifs

de plainte, ils n’y réussirent pas. De son côté, le gouvernement

redoubla de rigueur. Un vizir qui avait trempé dans un complot, fut

exécuté, et Ibn-Chohaid voulait qu’on sévît contre les _gros bonnets_,

comme il disait. «Ne faites pas attention aux déclamations de cette

troupe d’avares qui méritent bien qu’on les vole, disait-il dans une

pièce de vers adressée au calife, et laissez à ma langue de basilic le

soin de leur dire leur fait.»

Que si Hacam n’eût eu contre lui que les théologiens, il se serait

maintenu au pouvoir, car à cette époque ils avaient trop peu de crédit

pour lui nuire; mais il avait des ennemis bien autrement dangereux:

presque toute la noblesse lui était hostile. La bassesse de sa naissance

était aux yeux des patriciens une tache ineffaçable. Ils voyaient en

lui, non pas un officier de fortune, mais un tisserand, et ils le

mettaient à peu près sur la même ligne que le premier ministre de

Mohammed II, quoiqu’il y eût une grande différence entre ces deux

hommes, l’un n’ayant jamais été autre chose qu’un ouvrier, et l’autre

ayant passé les meilleures années de sa vie dans les camps ou à la cour

des princes de la frontière. Peu scrupuleux sur les moyens de remplir le

trésor, ils auraient facilement pardonné à un homme de leur caste les

opérations financières auxquelles le ministre avait été forcé de

recourir; mais comme c’était un plébéien qui les avait faites, ils les

dénoncèrent au peuple dès qu’ils en eurent le vent, et les exploitèrent

au profit de leur haine. Cette haine, du reste, nuisait à leurs propres

intérêts. Au commencement, Hacam ne s’était pas senti de répugnance pour

eux, il ne les avait pas exclus de parti pris, à preuve qu’il avait fait

du patricien Ibn-Chohaid son ami et son confident; mais comme il voyait

qu’ils ne répondaient à ses avances que par le dédain et le mépris;

comme il ne trouvait chez eux que mauvais vouloir, répulsion, hostilité

ouverte, sa susceptibilité s’était alarmée, et il avait cherché ses

employés parmi les plébéiens. Ceux auxquels il confiait les postes

étaient frappés d’avance de la réprobation de la noblesse; aussi ne

manquait-elle pas de dire que le ministre ne donnait les emplois qu’à

«de jeunes tisserands sans expérience, des vauriens sans religion, qui

ne s’occupaient que de vin, de fleurs et de truffes, qui montraient leur

esprit aux dépens des gens les plus respectables, et se moquaient des

malheureux qui venaient leur demander justice.» Quant à Hacam lui-même,

ils le déclaraient un intrigant sans capacité, un officier sans courage,

un bon cavalier et rien de plus. La haine les aveuglait peut-être; mais

ce qui est certain, c’est que, pour faire tomber celui qu’ils

haïssaient, ils recoururent aux moyens les plus odieux.

Ils tâchèrent d’abord de pousser le peuple à une émeute, en lui disant

que la stagnation du commerce, dont les calamités publiques étaient la

véritable cause, ne devait être imputée qu’aux droits que le ministre

avait établis sur plusieurs marchandises. Ces discours portèrent leurs

fruits, et quelques hommes du peuple promirent aux nobles d’aller

attaquer la demeure du ministre; mais averti à temps par un de ses amis,

ce dernier quitta son palais, et, s’étant installé dans celui du calife,

il abolit les impôts dont on se plaignait, et adressa au peuple un long

manifeste, dans lequel il disait qu’il n’avait établi ces droits que

pour satisfaire aux besoins pressants du trésor, mais que dans la suite

il tâcherait de s’en passer. Le peuple ayant donc cessé de murmurer, les

nobles eurent recours à un autre moyen. Comme Hacam avait peu de

confiance dans les soldats andalous qui étaient à la dévotion des

patriciens, il tâchait de former des compagnies berbères[451]. Les

Andalous en murmuraient, et les nobles ne manquèrent pas de fomenter

leur mécontentement; mais s’apercevant de ce qui se tramait contre lui,

Hacam prit des mesures efficaces pour maintenir les soldats dans

l’obéissance et punit les boute-feu en retenant leur paye. Alors les

patriciens essayèrent de le faire tomber en disgrâce auprès de Hichâm.

Ils n’y réussirent pas davantage: Hacam avait plus d’influence qu’eux

sur l’esprit du faible monarque, et l’entrée du palais leur fut

interdite. Ibn-Djahwar seul, le président du conseil d’Etat, conservait

un certain empire sur le calife, qui le regardait avec un sentiment de

respect mêlé de reconnaissance, car c’était à lui qu’il était redevable

de son trône, ou plutôt de son oisiveté dorée. Tous les efforts de Hacam

pour faire destituer Ibn-Djahwar de ses fonctions demeurèrent

infructueux; cependant il ne se laissait pas décourager; il insistait

sans cesse auprès du monarque et se promettait bien de vaincre à la fin

ses scrupules. Ibn-Djahwar le savait; il s’apercevait peut-être qu’il

perdait du terrain, et dès lors son parti était pris: il fallait en

finir, non seulement avec le ministre, mais avec la monarchie, et

dorénavant le conseil d’Etat régnerait seul. Ses collègues goûtèrent

facilement ce projet; mais comment feraient-ils pour gagner des

partisans? La difficulté était là; il y avait bien des gens prêts à tout

entreprendre pour détrôner Hichâm III, mais quant à substituer une

oligarchie au gouvernement d’un seul, nul, sauf les membres du conseil,

ne semble y avoir songé, tant les sentiments et les idées étaient encore

monarchiques. Les conseillers crurent donc prudent de cacher leur jeu,

et feignant de vouloir seulement substituer un autre monarque à Hichâm

III, ils entrèrent en négociations avec un parent du calife. Il

s’appelait Omaiya. C’était un jeune homme téméraire et ambitieux, mais

peu clairvoyant. Les conseillers lui donnèrent à entendre que, s’il

voulait se mettre à la tête d’une insurrection, il pourrait conquérir le

trône. Sans soupçonner qu’il n’était pour eux qu’un instrument qu’ils

repousseraient dès qu’ils s’en seraient servis, le jeune prince

accueillit avidement leurs ouvertures, et comme il ne ménageait pas

l’argent, il gagna facilement les soldats dont le ministre avait retenu

la paye. En décembre 1031[452], ces hommes se mirent donc en embuscade,

fondirent sur Hacam au moment où il sortait du palais, le jetèrent dans

la boue, et l’assassinèrent avant qu’il eût eu le temps de tirer son

épée; puis ils lui coupèrent la tête, et l’ayant lavée dans un cuvier de

la poissonnerie, car le sang et la boue l’avaient rendue méconnaissable,

ils la promenèrent au bout d’une pique. Omaiya vint alors diriger les

mouvements des soldats et de la foule qui s’était réunie à eux, tandis

que Hichâm, effrayé par les cris horribles qu’il entendait retentir

autour de sa demeure, montait sur une tour très-haute, accompagné des

femmes de son harem et de quatre Slaves.

--Que me voulez-vous? cria-t-il aux insurgés qui s’emparaient déjà du

palais; je ne vous ai rien fait, moi; si vous avez quelque sujet de

plainte, allez trouver mon vizir, il vous fera justice.

--Ton vizir? répondit-on d’en bas; on va te le montrer.

Et alors Hichâm vit, au bout d’une lance, une tête horriblement mutilée.

--Voici la tête de ton vizir, cria-t-on, de cet infâme auquel tu as

livré ton peuple, misérable fainéant!

Tandis que Hichâm cherchait encore à apaiser ces hommes féroces qui ne

lui répondaient que par des injures et des outrages, une autre bande

pénétra jusqu’aux appartements des femmes, où l’on prit tout ce qui

valait la peine d’être emporté, et où l’on trouva des chaînes

entièrement neuves, que Hacam, disait-on, avait fait fabriquer pour les

nobles. Omaiya stimulait les pillards du geste et des paroles. «Prenez,

mes amis, criait-il, toutes ces richesses sont à vous; mais tâchez donc

aussi de monter sur la tour et tuez-moi cet infâme.» On tenta

l’escalade, mais en vain; la tour était trop haute. Hichâm appelait à

son secours les habitants de la ville qui ne prenaient pas de part au

pillage; mais personne ne répondit à son appel.

Cependant Omaiya, convaincu que les vizirs allaient le reconnaître pour

calife, s’était établi dans la grande salle. Assis sur le sofa de Hichâm

et entouré des principaux d’entre les pillards, auxquels il avait déjà

conféré des emplois, il leur donnait des ordres comme s’il était déjà

calife. «Nous craignons qu’on ne vous tue, lui dit un de ceux qui se

trouvaient là, car la fortune semble avoir abandonné votre

famille.--N’importe, lui répondit Omaiya; que l’on me prête serment

aujourd’hui, et que l’on me tue demain[453]!» Le jeune ambitieux ne se

doutait pas de ce qui se passait alors dans la maison d’Ibn-Djahwar.

Dès le commencement de l’émeute, le président du conseil avait délibéré

avec ses collègues, qu’il avait convoqués dans sa demeure, sur les

mesures qu’il fallait prendre, et tout ayant été réglé entre eux, les

membres du conseil se rendirent au palais, accompagnés de leurs clients

et de leurs serviteurs, tous bien armés. «Que le pillage cesse!

crièrent-ils; Hichâm abdiquera, nous vous en répondons.» Soit que la

présence de ces hauts dignitaires imposât à la multitude, soit qu’elle

craignît d’en venir aux mains avec leur escorte, soit, enfin, qu’il n’y

eût plus grand’chose à piller, l’ordre se rétablit peu à peu.

«Rendez-vous et descendez de la tour, crièrent alors les vizirs en

s’adressant à Hichâm; vous abdiquerez, mais vous aurez la vie sauve.»

Malgré qu’il en eût, Hichâm fut obligé de se mettre entre leurs mains,

car il manquait de vivres dans la tour. Il descendit donc, et les vizirs

le firent conduire avec ses femmes dans une espèce de corridor qui

faisait partie de la grande mosquée. «J’aimerais mieux être jeté dans

la mer que de passer par tant de tribulations, s’écria-t-il pendant le

trajet. Faites de moi ce que vous voudrez, mais épargnez mes femmes, je

vous en supplie.»

A la nuit tombante les vizirs convoquèrent les principaux habitants de

Cordoue dans la mosquée et se consultèrent avec eux sur ce que l’on

ferait de Hichâm. On résolut de l’enfermer dans une forteresse qu’on

nomma et de le faire partir sans délai. Quelques chaikhs furent chargés

d’aller communiquer cette décision au captif.

Quand ils furent arrivés dans le corridor, un triste spectacle frappa

leurs regards. Ils trouvèrent Hichâm assis sur les dalles et entouré de

ses femmes qui pleuraient les cheveux épars et à peine vêtues. L’œil

triste et morne, il tâchait de réchauffer dans son sein sa fille unique,

qu’il aimait passionnément et jusqu’à la folie. La pauvre enfant, trop

jeune encore pour comprendre le malheur qui avait frappé son père,

frissonnait dans cet endroit mal aéré, humide et que le froid très-vif

de la nuit rendait plus glacial encore, et elle se mourait de faim, car,

soit oubli, soit raffinement de cruauté, personne n’avait songé à donner

un peu de nourriture à cette famille infortunée.

Un des chaikhs prit la parole.

--Nous venons vous annoncer, seigneur, dit-il, que les vizirs et les

notables, réunis dans la mosquée, ont arrêté que vous....

--Bien, bien, interrompit Hichâm, je me soumettrai à leur décision,

quelle qu’elle soit; mais faites donc donner, je vous en supplie, un

morceau de pain à cette pauvre enfant qui se meurt de faim.

Profondément émus, les chaikhs ne purent retenir leurs larmes. Ils

firent apporter du pain, et alors celui qui portait la parole reprit en

ces termes:

--Seigneur, on a arrêté qu’à la pointe du jour vous serez transporté

dans une forteresse où vous devrez rester prisonnier.

--Soit, répondit Hichâm d’un air triste, mais résigné. Je n’ai plus

qu’une seule grâce à vous demander: donnez-nous une lumière, car

l’obscurité qui règne dans ce triste endroit nous fait peur.

Le lendemain, dès que Hichâm eut quitté la ville, les vizirs annoncèrent

par un manifeste aux Cordouans que le califat était aboli à perpétuité

et que le conseil d’Etat avait pris en mains les rênes du gouvernement.

Puis ils se rendirent au palais. Omaiya y était encore. Il avait cru

fermement jusque-là aux promesses secrètes des vizirs, et déjà il avait

convoqué les officiers afin qu’ils lui prêtassent serment. Il allait

être détrompé. Les vizirs reprochèrent aux officiers et aux soldats la

précipitation avec laquelle ils allaient reconnaître un aventurier, sans

avoir attendu la décision des notables. «Les notables, poursuivit

Ibn-Djahwar, ont aboli la monarchie, et le peuple a applaudi à cette

mesure. Gardez-vous donc, soldats, d’allumer la guerre civile;

souvenez-vous des bienfaits que vous avez reçus de nous, et

attendez-vous à en recevoir de plus considérables, si vous vous montrez

disposés à nous obéir.» Puis s’adressant aux officiers: «Je vous charge,

leur dit-il, d’arrêter Omaiya, de le conduire hors du palais d’abord, et

ensuite hors du territoire de la ville.»

Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. Omaiya, au comble de la fureur,

criait vengeance contre les perfides vizirs qui, après l’avoir bercé

d’espérances trompeuses, le chassaient comme un vil criminel, et il

essayait d’intéresser les officiers à sa cause; mais comme ceux-ci

étaient accoutumés à obéir aux membres du conseil, les promesses qu’il

leur prodigua furent aussi vaines que ses menaces et ses injures. On ne

sait pas au juste quel fut son sort. Quelque temps se passa sans qu’on

entendît parler de lui. Dans la suite il tâcha de rentrer dans Cordoue,

et il y en a qui disent qu’à cette occasion les patriciens le firent

assassiner secrètement[454].

Quant au malheureux Hichâm, il s’enfuit du château où on l’avait

enfermé[455] et se rendit à la ville de Lérida qui était alors au

pouvoir de Solaimân ibn-Houd. Soit oubli, soit dédain, dit un auteur de

l’époque, le sénat (car nous pouvons donner désormais ce nom au conseil

d’Etat) ne lui avait jamais fait signer un acte d’abdication; jamais il

ne lui avait fait déclarer, en présence de témoins, qu’il était

incapable de régner et que le peuple était délié de son serment, comme

cela se faisait d’ordinaire quand on détrônait un prince[456]. Personne

ne s’occupa plus de lui, on l’oublia, et quand il mourut cinq ans plus

tard (décembre 1036), sa mort fut à peine remarquée à Cordoue. Le reste

de l’Espagne s’en soucia moins encore.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 36 / 38 题