Sept semaines s’étaient à peine écoulées depuis le moment où les
Cordouans avaient élu Abdérame V et où celui-ci avait nommé Ibn-Hazm son
premier ministre, que déjà l’un avait cessé de vivre et que l’autre,
disant adieu pour toujours à la politique et aux grandeurs mondaines,
cherchait la consolation et l’oubli du passé dans l’étude, le silence et
la prière. Ce n’est pas qu’on pût leur reprocher d’avoir porté dans les
affaires sérieuses la vanité et les caprices que le public attribue trop
souvent en privilége aux poètes; au contraire, on aimait à leur
reconnaître une grande aptitude pour le gouvernement. Elevés dans la
rude école de l’infortune et de l’exil, ils avaient appris de bonne
heure à connaître les hommes, à comprendre, à juger les événements. Mais
ils étaient entourés de périls de tout genre. Abdérame ne s’appuyait que
sur la jeune noblesse. Outre Alî ibn-Hazm, un cousin de ce dernier,
nommé Abd-al-wahhâb ibn-Hazm, et Abou-Amir ibn-Chohaid étaient ses
conseillers habituels. C’étaient des hommes d’esprit et de talent, mais
qui choquaient les musulmans rigides par la liberté de leurs opinions
religieuses. Quant aux patriciens plus âgés, ils avaient voulu voter
pour Solaimân, et ce candidat ayant été repoussé par la majorité, ils
avaient cependant intrigué si ouvertement en sa faveur, qu’Abdérame
s’était vu obligé de les faire arrêter. Les personnes sensées
approuvaient cette mesure, parce qu’elles la croyaient nécessaire; mais
l’aristocratie en était mécontente. On reprochait d’ailleurs au monarque
de retenir prisonniers ses deux compétiteurs. Il les traitait
amicalement, il est vrai, mais il ne leur permettait pas de sortir du
palais. D’un autre côté, comme les malheurs publics avaient tari presque
toutes les sources de travail, il y avait une foule d’ouvriers
inoccupés, qui étaient tout prêts à frapper de leur hache tout l’édifice
de la vieille société. Et malheureusement ces cohortes de la destruction
avaient un chef. C’était un Omaiyade qui s’appelait Mohammed. Au moment
où les assemblées se formaient pour élire un monarque, il avait espéré
que le choix tomberait sur lui. Son nom, toutefois, ne fut pas même
prononcé, ce qui n’a rien d’étonnant, car Mohammed était un homme sans
esprit, sans talents, sans culture, et qui ne connaissait d’autres
plaisirs que ceux de la table et de la débauche. Mais lui-même ne se
jugeait pas ainsi, et quand il apprit que personne n’avait pensé à lui
et que l’on avait donné le trône à un tout jeune homme, il ne mit point
de bornes à sa fureur. Il se servit alors de l’influence qu’il avait sur
les ouvriers, qui prenaient sa grossièreté pour de la bonhomie et avec
lesquels il vivait dans une intimité si étroite, qu’un tisserand, nommé
Ahmed ibn-Khâlid, était son meilleur ami. Vigoureusement et habilement
secondé par cet homme, Mohammed stimula chez les ouvriers la passion du
pillage et du bouleversement, et prépara tout pour une insurrection
formidable.
Une coalition de la populace avec les patriciens qui avaient été
arrêtés, ne semblait pas à craindre d’abord, puisque les uns et les
autres avaient des candidats différents; mais Solaimân étant venu à
mourir, les patriciens consentirent à s’allier aux démagogues. L’un
d’entre eux, Ibn-Imrân, leur servit d’intermédiaire. Dans sa bonté
imprévoyante, Abdérame V lui avait rendu la liberté, quoiqu’un de ses
amis s’y fût opposé et qu’il eût dit: «Si cet Ibn-Imrân fait un pas
ailleurs que dans votre prison, il retranchera toute une année de votre
vie.» En effet, c’était un homme fort dangereux. Il tâcha de gagner les
chefs de la garde, et il y réussit d’autant plus facilement, que la
garde elle-même était mécontente du calife. Deux jours auparavant, un
escadron berber était arrivé à Cordoue pour offrir ses services au
monarque, et celui-ci, qui sentait qu’entouré de périls de tout genre
il avait besoin de soldats, avait accepté leur offre. C’est ce qui avait
excité la jalousie de la garde, et celle-ci, stimulée par Ibn-Imrân,
s’adressa maintenant au peuple. «C’est nous qui avons vaincu les
Berbers, disaient les soldats, c’est nous qui les avons chassés, et à
présent cet homme que nous avons placé sur le trône tâche de les faire
rentrer dans la ville et de nous soumettre de nouveau à leur empire
détesté.» Le peuple qui, pour s’insurger, n’attendait qu’une occasion,
qu’un signal, se laissa facilement séduire à ces instigations, et au
moment où Abdérame ne se doutait encore de rien, la foule avait déjà
envahi son palais et délivré les nobles qu’il avait fait arrêter. Le
malheureux monarque comprit aussitôt que c’était à sa vie qu’on en
voulait. Il demanda à ses vizirs ce qu’ils lui conseillaient de faire.
Ceux-ci, qui craignaient pour leur propre vie, délibéraient encore sur
le parti à prendre, lorsque les gardes leur crièrent qu’ils n’auraient
rien à redouter, pourvu qu’ils abandonnassent Abdérame à son sort. Alors
l’égoïsme l’emporta chez la plupart d’entre eux; ils quittèrent
furtivement le monarque, l’un après l’autre. Bientôt, cependant, ils
s’aperçurent que les promesses des gardes avaient été fallacieuses, car
plusieurs d’entre eux, tels que le préfet de la ville, furent tués au
moment où ils sortaient du palais par la porte de la salle de bain.
Abdérame lui-même, qui était monté à cheval, voulut sortir par cette
même porte. Les gardes l’en empêchèrent en lui montrant les pointes de
leurs lances et en l’accablant d’injures. Il retourna alors sur ses pas,
et, ayant mis pied à terre, il entra dans la salle de bain. Là il ôta
tous ses vêtements à l’exception de sa tunique, et se cacha dans le
four.
Sur ces entrefaites le peuple et les gardes traquaient les Berbers comme
s’ils eussent été des bêtes fauves. Ces malheureux furent massacrés
partout où ils avaient cherché un refuge, dans le palais, dans la salle
de bain, dans la mosquée. Les femmes du sérail d’Abdérame échurent en
partage aux gardes, qui les conduisirent à leurs demeures.
Mohammed triomphait. Proclamé calife dans la chambre où le calife
détrôné se tenait caché, il se rendit vers la grande salle et s’assit
sur le trône, entouré des gardes et de la populace. Cependant sa
position était précaire tant que son prédécesseur vivait encore. Il
ordonna donc de le chercher partout, et quand enfin on l’eut trouvé, il
le fit mettre à mort (18 janvier 1024).
Mohammed prit le titre de Mostacfî. Il tâcha de se rendre populaire en
donnant de l’argent et des titres à tous ceux qui en voulaient; mais la
colère de la bourgeoisie et de la noblesse fut extrême quand il nomma
son ami, le tisserand, premier ministre. Au reste, son règne ne fut pas
de longue durée. Il gouverna mal, comme cela se conçoit. Sachant que
l’on conspirait contre lui, il fit jeter en prison plusieurs membres de
sa famille. L’un d’entre eux fut même étranglé sur son ordre, ce qui
causa une grande indignation à Cordoue. Il fit aussi arrêter les
principaux conseillers de son prédécesseur, tels que les deux Ibn-Hazm,
et afin de ne pas être frappés du même sort, Abou-Amir ibn-Chohaid et
plusieurs autres quittèrent la capitale et se rendirent à Malaga auprès
du Hammoudite Yahyâ, qu’ils excitèrent à aller mettre un terme à
l’anarchie qui régnait à Cordoue[446]. Les tentatives qu’ils firent à
cet effet ne demeurèrent pas absolument infructueuses. On apprit du
moins à Cordoue que Yahyâ se préparait à venir attaquer la ville, et
alors une émeute y éclata (mai 1025). Le vizir de Mohammed II, l’ancien
tisserand, fut égorgé à coups de couteaux par le peuple, qui, dans sa
rage brutale, ne cessa de frapper son cadavre que lorsqu’il eut perdu
tout reste de chaleur. Quant à Mohammed II, son palais fut cerné, et
alors les gardes vinrent le trouver et lui dirent: «Dieu sait que nous
avons fait tout ce que nous pouvions pour affermir votre pouvoir, mais
nous voyons à présent que nous avons tenté l’impossible. Nous devons
nous mettre en marche pour aller combattre Yahyâ qui nous menace, et
nous craignons qu’il ne vous arrive quelque chose de fâcheux quand nous
serons partis. Nous vous conseillons donc de quitter la ville en
secret.» Voyant que tout était perdu pour lui, Mohammed résolut de
suivre leurs conseils. Ayant donc pris le costume d’une chanteuse et
s’étant couvert le visage d’un voile, il sortit du palais et de la
ville, accompagné de deux femmes. Puis il alla cacher sa honte dans un
obscur village de la frontière, où il fut empoisonné par un officier
trop compromis pour n’avoir pas été forcé de le suivre, mais qui
s’ennuyait d’être enchaîné à un proscrit[447].
Pendant six mois, il n’y eut pas de monarque à Cordoue. La ville fut
gouvernée, tant bien que mal, par le conseil d’Etat; mais une telle
situation ne pouvait encore se prolonger longtemps. Un jour il faudrait
en arriver là, mais le moment n’était pas venu; le vieux monde
s’écroulait, mais le nouveau n’en était qu’aux essais. Aux hommes de bon
sens la monarchie semblait encore la seule forme de gouvernement
compatible avec l’ordre, mais en qui la rétablir? Dans la personne d’un
Omaiyade? On l’avait voulu, on l’avait tenté, on avait choisi le
meilleur prince que possédât cette maison alors qu’on avait donné le
trône à Abdérame V, et cependant l’entreprise avait complétement
échoué. Pour maintenir l’ordre, pour contenir la populace toujours
inquiète, toujours agitée, et prête à tout moment pour l’émeute, le
pillage et l’assassinat, il fallait un prince qui disposât de troupes
étrangères, et les Omaiyades n’en avaient pas. On s’avisa donc de rendre
le trône au Hammoudite Yahyâ, dont on n’avait pas eu trop à se plaindre,
et cette pensée ne vint pas, ce nous semble, à quelques personnes
mal-intentionnées, comme un auteur arabe donne à l’entendre[448], mais à
tout le parti de l’ordre, qui ne voyait pas d’autre moyen de salut. On
entra donc en négociations avec Yahyâ qui résidait à Malaga. Il accepta
l’offre des Cordouans sans empressement, presque avec indifférence, et
se défiant de la mobilité habituelle de ceux qui la faisaient, sachant
d’ailleurs que pour eux il n’était qu’un pis aller, il resta où il était
et se borna à envoyer à Cordoue un général berber accompagné de quelques
troupes (novembre 1025).
L’événement montra qu’il avait agi sagement. Les habitants de la
capitale ne tardèrent pas à se dégoûter de la domination africaine, et
ils prêtèrent une oreille avide aux émissaires des seigneurs slaves de
l’Est, Khairân d’Almérie et Modjéhid de Dénia, qui leur disaient que,
s’ils voulaient s’en affranchir, leurs maîtres viendraient les aider.
Cette promesse n’était pas vaine. Dans le mois de mai de l’année 1026,
lorsque les esprits leur parurent suffisamment préparés, les deux
princes marchèrent vers la capitale avec des troupes nombreuses, et
alors les Cordouans se mirent en insurrection et chassèrent le
gouverneur que Yahyâ leur avait donné, après avoir tué un assez grand
nombre de ses soldats. Cela fait, ils ouvrirent leurs portes à Khairân
et Modjéhid; mais quand il s’agit d’établir un gouvernement, les deux
princes ne furent pas d’accord, et comme Khairân craignait d’être trahi
par son allié, il se hâta de retourner à Almérie (12 juin). Modjéhid
resta encore quelque temps dans la capitale, mais lui aussi la quitta
sans avoir rétabli la monarchie. Après son départ, les membres du
conseil d’Etat résolurent de le faire, encore qu’une triste expérience
eût dû leur apprendre qu’ils allaient tenter l’impossible. Un prince
omaiyade, jeté sans l’appui de troupes étrangères au milieu de deux
classes irréconciliables, était condamné d’avance à succomber soit par
une insurrection populaire, soit par une conspiration des patriciens.
Pour rétablir un gouvernement stable, le rappel des Omaiyades n’était
donc qu’un moyen trompeur, mais c’était le seul que les plus habiles
sussent imaginer. Abou-’l-Hazm ibn-Djahwar, alors l’homme le plus
influent dans le conseil, chérissait surtout cette idée. Il se concerta
donc avec les chefs des frontières qui passaient pour appartenir au
parti omaiyade ou slave, mais qui, à vrai dire, n’avaient en commun
entre eux qu’une haine profonde contre les Berbers. Après de longues
négociations, quelques-uns de ces seigneurs donnèrent enfin leur
assentiment au projet, probablement parce qu’ils étaient convaincus
qu’il n’avait aucune chance de réussir, et l’on résolut de donner le
trône à Hichâm, frère aîné d’Abdérame IV Mortadhâ. Ce prince demeurait à
Alpuente, où il avait cherché un refuge après le meurtre de son frère.
Dès le mois d’avril 1027, les habitants de Cordoue lui prêtèrent
serment, mais près de trois ans se passèrent encore avant que toutes les
difficultés fussent aplanies, et pendant ce temps, Hichâm III, surnommé
Motadd[449], errait de ville en ville, car plusieurs chefs s’opposaient
à ce qu’il se rendît à Cordoue[450]. Les Cordouans apprirent enfin qu’il
allait arriver. Les membres du conseil d’Etat firent aussitôt, pour le
recevoir avec pompe, les préparatifs nécessaires; mais avant que tout
fût prêt, on reçut la nouvelle, le 18 décembre 1029, que Hichâm allait
entrer dans la ville. Les troupes se portèrent alors à sa rencontre, et
toute la ville retentit de cris d’allégresse. La foule encombrait les
rues par lesquelles le prince devait passer, et l’on s’attendait à le
voir déployer une pompe magnifique et toute royale. Cet espoir fut déçu:
Hichâm était monté sur un cheval médiocre et pauvrement équipé; il
portait des vêtements simples et nullement en harmonie avec la dignité
califale. Il n’y eut donc aucun prestige; néanmoins le peuple le salua
avec de bruyants témoignages de joie, car on espérait que les désordres
étaient finis et qu’un gouvernement équitable et vigoureux allait
renaître.
Hichâm III était peu fait pour réaliser de telles espérances. Bon et
doux, il était en même temps faible, irrésolu, indolent, et ne savait
apprécier que les plaisirs de la table. Dès le lendemain les patriciens
furent à même de se convaincre que leur choix n’avait pas été heureux.
Il y eut alors, dans la salle du trône, une grande audience, et tous les
employés furent présentés au calife; mais nullement accoutumé aux
réceptions, aux harangues, le vieillard put à peine balbutier quelques
mots, et un des grands dignitaires dut prendre la parole en son nom.
Ensuite, quand les poètes lui récitèrent les odes qu’ils avaient
composées à l’occasion de son avénement au trône, il ne sut leur
adresser aucune parole gracieuse; il ne semblait même pas comprendre ce
qu’on lui récitait.
Le début du calife avait donc déjà dissipé toute illusion; mais ce fut
pis encore quand, peu après, il nomma Hacam ibn-Saîd son premier
ministre. Client des Amirides, Hacam avait exercé d’abord le métier de
tisserand dans la capitale, et c’est là qu’il avait fait la
connaissance de Hichâm, car les princes omaiyades formaient souvent des
liaisons dans les basses classes de la société, dont ils recherchaient
l’appui. Plus tard, pendant la guerre civile, Hacam s’était fait soldat,
et comme il ne semble avoir manqué ni de bravoure ni de talents
militaires, il était monté rapidement en grade, et avait gagné l’estime
des seigneurs des frontières sous lesquels il servait. Ensuite, Hichâm
ayant été proclamé calife, il était allé le trouver, et lui ayant
rappelé leur ancienne amitié, il avait su si bien s’insinuer dans ses
bonnes grâces, qu’il n’avait pas tardé à le dominer entièrement. Nommé
premier ministre, il prit soin que la table du monarque fût chargée
chaque jour des mets les plus exquis et des meilleurs vins; il l’entoura
de chanteuses, de danseuses, il tâcha, en un mot, de lui rendre la vie
aussi douce que possible, et le faible Hichâm, indifférent à tout le
reste, trop heureux même de ne pas avoir à se mêler d’affaires qui
l’ennuyaient, lui abandonnait volontiers le gouvernement de l’Etat.
Hacam trouva le trésor vide. Pour suffire aux dépenses, il fallait
trouver des revenus plus considérables et plus prompts que ceux que la
loi accordait; mais comment s’y prendre? Lever de nouvelles
contributions, il ne fallait pas y songer, c’eût été le plus sûr moyen
de se rendre impopulaire. Le ministre dut donc recourir à divers
expédients, peu honorables il est vrai, mais commandés par la
nécessité. Ayant découvert des objets précieux que les fils de Modhaffar
l’Amiride avaient déposés chez leurs amis, il s’en empara et força les
principaux négociants à les acheter à un prix très-élevé. Il les
contraignit aussi à acheter le plomb et le fer qui provenaient des
palais royaux démolis pendant la guerre civile. Mais l’argent acquis de
cette manière ne suffisant pas encore, il accorda sa confiance à un
faqui haï et décrié, Ibn-al-Djaiyâr, qui, dans le temps, avait déjà
indiqué au calife Alî ibn-Hammoud des moyens efficaces, mais honteux,
pour remplir le trésor. Cette fois encore cet homme sut procurer à Hacam
des revenus considérables aux dépens des mosquées. Cette action
frauduleuse ne resta pas secrète, et les Cordouans, les faquis surtout,
en murmurèrent. Il n’y avait pas longtemps, toutefois, que les faquis
qui siégeaient dans le tribunal avaient laissé augmenter leurs
traitements, quoiqu’ils n’ignorassent pas que l’argent qu’on leur
donnait provenait de contributions illégales, et que, par conséquent, il
ne leur était pas permis de l’accepter. Aussi Hacam s’indigna-t-il de
l’hypocrisie des faquis, et il leur répondit en leur lançant un
manifeste fulminant. Abou-Amir ibn-Chohaid, qui l’avait composé, le lut
en public, d’abord dans le palais, ensuite dans la mosquée (juin 1030).
Vivement offensés, les faquis tâchèrent de faire partager leur colère au
peuple; mais comme les masses ne semblent pas avoir eu de graves motifs
de plainte, ils n’y réussirent pas. De son côté, le gouvernement
redoubla de rigueur. Un vizir qui avait trempé dans un complot, fut
exécuté, et Ibn-Chohaid voulait qu’on sévît contre les _gros bonnets_,
comme il disait. «Ne faites pas attention aux déclamations de cette
troupe d’avares qui méritent bien qu’on les vole, disait-il dans une
pièce de vers adressée au calife, et laissez à ma langue de basilic le
soin de leur dire leur fait.»
Que si Hacam n’eût eu contre lui que les théologiens, il se serait
maintenu au pouvoir, car à cette époque ils avaient trop peu de crédit
pour lui nuire; mais il avait des ennemis bien autrement dangereux:
presque toute la noblesse lui était hostile. La bassesse de sa naissance
était aux yeux des patriciens une tache ineffaçable. Ils voyaient en
lui, non pas un officier de fortune, mais un tisserand, et ils le
mettaient à peu près sur la même ligne que le premier ministre de
Mohammed II, quoiqu’il y eût une grande différence entre ces deux
hommes, l’un n’ayant jamais été autre chose qu’un ouvrier, et l’autre
ayant passé les meilleures années de sa vie dans les camps ou à la cour
des princes de la frontière. Peu scrupuleux sur les moyens de remplir le
trésor, ils auraient facilement pardonné à un homme de leur caste les
opérations financières auxquelles le ministre avait été forcé de
recourir; mais comme c’était un plébéien qui les avait faites, ils les
dénoncèrent au peuple dès qu’ils en eurent le vent, et les exploitèrent
au profit de leur haine. Cette haine, du reste, nuisait à leurs propres
intérêts. Au commencement, Hacam ne s’était pas senti de répugnance pour
eux, il ne les avait pas exclus de parti pris, à preuve qu’il avait fait
du patricien Ibn-Chohaid son ami et son confident; mais comme il voyait
qu’ils ne répondaient à ses avances que par le dédain et le mépris;
comme il ne trouvait chez eux que mauvais vouloir, répulsion, hostilité
ouverte, sa susceptibilité s’était alarmée, et il avait cherché ses
employés parmi les plébéiens. Ceux auxquels il confiait les postes
étaient frappés d’avance de la réprobation de la noblesse; aussi ne
manquait-elle pas de dire que le ministre ne donnait les emplois qu’à
«de jeunes tisserands sans expérience, des vauriens sans religion, qui
ne s’occupaient que de vin, de fleurs et de truffes, qui montraient leur
esprit aux dépens des gens les plus respectables, et se moquaient des
malheureux qui venaient leur demander justice.» Quant à Hacam lui-même,
ils le déclaraient un intrigant sans capacité, un officier sans courage,
un bon cavalier et rien de plus. La haine les aveuglait peut-être; mais
ce qui est certain, c’est que, pour faire tomber celui qu’ils
haïssaient, ils recoururent aux moyens les plus odieux.
Ils tâchèrent d’abord de pousser le peuple à une émeute, en lui disant
que la stagnation du commerce, dont les calamités publiques étaient la
véritable cause, ne devait être imputée qu’aux droits que le ministre
avait établis sur plusieurs marchandises. Ces discours portèrent leurs
fruits, et quelques hommes du peuple promirent aux nobles d’aller
attaquer la demeure du ministre; mais averti à temps par un de ses amis,
ce dernier quitta son palais, et, s’étant installé dans celui du calife,
il abolit les impôts dont on se plaignait, et adressa au peuple un long
manifeste, dans lequel il disait qu’il n’avait établi ces droits que
pour satisfaire aux besoins pressants du trésor, mais que dans la suite
il tâcherait de s’en passer. Le peuple ayant donc cessé de murmurer, les
nobles eurent recours à un autre moyen. Comme Hacam avait peu de
confiance dans les soldats andalous qui étaient à la dévotion des
patriciens, il tâchait de former des compagnies berbères[451]. Les
Andalous en murmuraient, et les nobles ne manquèrent pas de fomenter
leur mécontentement; mais s’apercevant de ce qui se tramait contre lui,
Hacam prit des mesures efficaces pour maintenir les soldats dans
l’obéissance et punit les boute-feu en retenant leur paye. Alors les
patriciens essayèrent de le faire tomber en disgrâce auprès de Hichâm.
Ils n’y réussirent pas davantage: Hacam avait plus d’influence qu’eux
sur l’esprit du faible monarque, et l’entrée du palais leur fut
interdite. Ibn-Djahwar seul, le président du conseil d’Etat, conservait
un certain empire sur le calife, qui le regardait avec un sentiment de
respect mêlé de reconnaissance, car c’était à lui qu’il était redevable
de son trône, ou plutôt de son oisiveté dorée. Tous les efforts de Hacam
pour faire destituer Ibn-Djahwar de ses fonctions demeurèrent
infructueux; cependant il ne se laissait pas décourager; il insistait
sans cesse auprès du monarque et se promettait bien de vaincre à la fin
ses scrupules. Ibn-Djahwar le savait; il s’apercevait peut-être qu’il
perdait du terrain, et dès lors son parti était pris: il fallait en
finir, non seulement avec le ministre, mais avec la monarchie, et
dorénavant le conseil d’Etat régnerait seul. Ses collègues goûtèrent
facilement ce projet; mais comment feraient-ils pour gagner des
partisans? La difficulté était là; il y avait bien des gens prêts à tout
entreprendre pour détrôner Hichâm III, mais quant à substituer une
oligarchie au gouvernement d’un seul, nul, sauf les membres du conseil,
ne semble y avoir songé, tant les sentiments et les idées étaient encore
monarchiques. Les conseillers crurent donc prudent de cacher leur jeu,
et feignant de vouloir seulement substituer un autre monarque à Hichâm
III, ils entrèrent en négociations avec un parent du calife. Il
s’appelait Omaiya. C’était un jeune homme téméraire et ambitieux, mais
peu clairvoyant. Les conseillers lui donnèrent à entendre que, s’il
voulait se mettre à la tête d’une insurrection, il pourrait conquérir le
trône. Sans soupçonner qu’il n’était pour eux qu’un instrument qu’ils
repousseraient dès qu’ils s’en seraient servis, le jeune prince
accueillit avidement leurs ouvertures, et comme il ne ménageait pas
l’argent, il gagna facilement les soldats dont le ministre avait retenu
la paye. En décembre 1031[452], ces hommes se mirent donc en embuscade,
fondirent sur Hacam au moment où il sortait du palais, le jetèrent dans
la boue, et l’assassinèrent avant qu’il eût eu le temps de tirer son
épée; puis ils lui coupèrent la tête, et l’ayant lavée dans un cuvier de
la poissonnerie, car le sang et la boue l’avaient rendue méconnaissable,
ils la promenèrent au bout d’une pique. Omaiya vint alors diriger les
mouvements des soldats et de la foule qui s’était réunie à eux, tandis
que Hichâm, effrayé par les cris horribles qu’il entendait retentir
autour de sa demeure, montait sur une tour très-haute, accompagné des
femmes de son harem et de quatre Slaves.
--Que me voulez-vous? cria-t-il aux insurgés qui s’emparaient déjà du
palais; je ne vous ai rien fait, moi; si vous avez quelque sujet de
plainte, allez trouver mon vizir, il vous fera justice.
--Ton vizir? répondit-on d’en bas; on va te le montrer.
Et alors Hichâm vit, au bout d’une lance, une tête horriblement mutilée.
--Voici la tête de ton vizir, cria-t-on, de cet infâme auquel tu as
livré ton peuple, misérable fainéant!
Tandis que Hichâm cherchait encore à apaiser ces hommes féroces qui ne
lui répondaient que par des injures et des outrages, une autre bande
pénétra jusqu’aux appartements des femmes, où l’on prit tout ce qui
valait la peine d’être emporté, et où l’on trouva des chaînes
entièrement neuves, que Hacam, disait-on, avait fait fabriquer pour les
nobles. Omaiya stimulait les pillards du geste et des paroles. «Prenez,
mes amis, criait-il, toutes ces richesses sont à vous; mais tâchez donc
aussi de monter sur la tour et tuez-moi cet infâme.» On tenta
l’escalade, mais en vain; la tour était trop haute. Hichâm appelait à
son secours les habitants de la ville qui ne prenaient pas de part au
pillage; mais personne ne répondit à son appel.
Cependant Omaiya, convaincu que les vizirs allaient le reconnaître pour
calife, s’était établi dans la grande salle. Assis sur le sofa de Hichâm
et entouré des principaux d’entre les pillards, auxquels il avait déjà
conféré des emplois, il leur donnait des ordres comme s’il était déjà
calife. «Nous craignons qu’on ne vous tue, lui dit un de ceux qui se
trouvaient là, car la fortune semble avoir abandonné votre
famille.--N’importe, lui répondit Omaiya; que l’on me prête serment
aujourd’hui, et que l’on me tue demain[453]!» Le jeune ambitieux ne se
doutait pas de ce qui se passait alors dans la maison d’Ibn-Djahwar.
Dès le commencement de l’émeute, le président du conseil avait délibéré
avec ses collègues, qu’il avait convoqués dans sa demeure, sur les
mesures qu’il fallait prendre, et tout ayant été réglé entre eux, les
membres du conseil se rendirent au palais, accompagnés de leurs clients
et de leurs serviteurs, tous bien armés. «Que le pillage cesse!
crièrent-ils; Hichâm abdiquera, nous vous en répondons.» Soit que la
présence de ces hauts dignitaires imposât à la multitude, soit qu’elle
craignît d’en venir aux mains avec leur escorte, soit, enfin, qu’il n’y
eût plus grand’chose à piller, l’ordre se rétablit peu à peu.
«Rendez-vous et descendez de la tour, crièrent alors les vizirs en
s’adressant à Hichâm; vous abdiquerez, mais vous aurez la vie sauve.»
Malgré qu’il en eût, Hichâm fut obligé de se mettre entre leurs mains,
car il manquait de vivres dans la tour. Il descendit donc, et les vizirs
le firent conduire avec ses femmes dans une espèce de corridor qui
faisait partie de la grande mosquée. «J’aimerais mieux être jeté dans
la mer que de passer par tant de tribulations, s’écria-t-il pendant le
trajet. Faites de moi ce que vous voudrez, mais épargnez mes femmes, je
vous en supplie.»
A la nuit tombante les vizirs convoquèrent les principaux habitants de
Cordoue dans la mosquée et se consultèrent avec eux sur ce que l’on
ferait de Hichâm. On résolut de l’enfermer dans une forteresse qu’on
nomma et de le faire partir sans délai. Quelques chaikhs furent chargés
d’aller communiquer cette décision au captif.
Quand ils furent arrivés dans le corridor, un triste spectacle frappa
leurs regards. Ils trouvèrent Hichâm assis sur les dalles et entouré de
ses femmes qui pleuraient les cheveux épars et à peine vêtues. L’œil
triste et morne, il tâchait de réchauffer dans son sein sa fille unique,
qu’il aimait passionnément et jusqu’à la folie. La pauvre enfant, trop
jeune encore pour comprendre le malheur qui avait frappé son père,
frissonnait dans cet endroit mal aéré, humide et que le froid très-vif
de la nuit rendait plus glacial encore, et elle se mourait de faim, car,
soit oubli, soit raffinement de cruauté, personne n’avait songé à donner
un peu de nourriture à cette famille infortunée.
Un des chaikhs prit la parole.
--Nous venons vous annoncer, seigneur, dit-il, que les vizirs et les
notables, réunis dans la mosquée, ont arrêté que vous....
--Bien, bien, interrompit Hichâm, je me soumettrai à leur décision,
quelle qu’elle soit; mais faites donc donner, je vous en supplie, un
morceau de pain à cette pauvre enfant qui se meurt de faim.
Profondément émus, les chaikhs ne purent retenir leurs larmes. Ils
firent apporter du pain, et alors celui qui portait la parole reprit en
ces termes:
--Seigneur, on a arrêté qu’à la pointe du jour vous serez transporté
dans une forteresse où vous devrez rester prisonnier.
--Soit, répondit Hichâm d’un air triste, mais résigné. Je n’ai plus
qu’une seule grâce à vous demander: donnez-nous une lumière, car
l’obscurité qui règne dans ce triste endroit nous fait peur.
Le lendemain, dès que Hichâm eut quitté la ville, les vizirs annoncèrent
par un manifeste aux Cordouans que le califat était aboli à perpétuité
et que le conseil d’Etat avait pris en mains les rênes du gouvernement.
Puis ils se rendirent au palais. Omaiya y était encore. Il avait cru
fermement jusque-là aux promesses secrètes des vizirs, et déjà il avait
convoqué les officiers afin qu’ils lui prêtassent serment. Il allait
être détrompé. Les vizirs reprochèrent aux officiers et aux soldats la
précipitation avec laquelle ils allaient reconnaître un aventurier, sans
avoir attendu la décision des notables. «Les notables, poursuivit
Ibn-Djahwar, ont aboli la monarchie, et le peuple a applaudi à cette
mesure. Gardez-vous donc, soldats, d’allumer la guerre civile;
souvenez-vous des bienfaits que vous avez reçus de nous, et
attendez-vous à en recevoir de plus considérables, si vous vous montrez
disposés à nous obéir.» Puis s’adressant aux officiers: «Je vous charge,
leur dit-il, d’arrêter Omaiya, de le conduire hors du palais d’abord, et
ensuite hors du territoire de la ville.»
Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. Omaiya, au comble de la fureur,
criait vengeance contre les perfides vizirs qui, après l’avoir bercé
d’espérances trompeuses, le chassaient comme un vil criminel, et il
essayait d’intéresser les officiers à sa cause; mais comme ceux-ci
étaient accoutumés à obéir aux membres du conseil, les promesses qu’il
leur prodigua furent aussi vaines que ses menaces et ses injures. On ne
sait pas au juste quel fut son sort. Quelque temps se passa sans qu’on
entendît parler de lui. Dans la suite il tâcha de rentrer dans Cordoue,
et il y en a qui disent qu’à cette occasion les patriciens le firent
assassiner secrètement[454].
Quant au malheureux Hichâm, il s’enfuit du château où on l’avait
enfermé[455] et se rendit à la ville de Lérida qui était alors au
pouvoir de Solaimân ibn-Houd. Soit oubli, soit dédain, dit un auteur de
l’époque, le sénat (car nous pouvons donner désormais ce nom au conseil
d’Etat) ne lui avait jamais fait signer un acte d’abdication; jamais il
ne lui avait fait déclarer, en présence de témoins, qu’il était
incapable de régner et que le peuple était délié de son serment, comme
cela se faisait d’ordinaire quand on détrônait un prince[456]. Personne
ne s’occupa plus de lui, on l’oublia, et quand il mourut cinq ans plus
tard (décembre 1036), sa mort fut à peine remarquée à Cordoue. Le reste
de l’Espagne s’en soucia moins encore.