Ici, mon cher Sainte-Beuve, vous nous racontez la mort prématurée de
Virgile, qui succombe à cinquante-deux ans à _Brindes_, en revenant de
Grèce, où il était allé perfectionner l'_Énéide_, et sa tombe à
Naples, au pied du Pausilippe, et en face du plus beau et du plus doux
paysage de la Campanie.
Puis vous passez à la discussion sur le mérite de son poëme.
Ici nous différons, mais non dans tout.
Votre admirable distinction entre le chantre antique, l'histoire
vivante et poétisée, telle qu'Homère, qu'on écoute au bord de la mer
ou sur le seuil de sa demeure, et le poëte épique, qui écrit son
oeuvre à loisir et qu'on lit par amusement ou par une froide
admiration dans les académies ou dans son cabinet, suffirait pour nous
réconcilier. Vous résumez toutes ses qualités de style dans sa
perfection. Oui, mais pour que cette _perfection_ soit parfaite, il
faut qu'elle soit originale. Or, dans l'_Énéide_, Virgile n'est pas
Virgile, il n'est que le plus parfait des imitateurs. Vous en convenez
avec moi.
Vous examinez ensuite quelles sont les conditions du poëme épique. Je
les réduis à une seule principale. Le poëme épique ne peut et ne doit
naître qu'à une époque du monde où il peut être cru. C'est pourquoi
nous ne pouvons en avoir et nous n'en aurons pas jusqu'à ce qu'une
nouvelle foi populaire s'élève dans le monde et prédispose les poëtes
à de nouveaux enthousiasmes et les nations à de nouvelles croyances.
Ce sont, en effet, les peuples qui font les poëmes épiques, ce ne sont
pas les poëtes.
Mais, depuis ce beau travail sur l'_Énéide_, où je regrette que vous
n'ayez pas assez développé cette pensée vraie, vous vous êtes lancé à
pleine haleine dans la haute critique presque biographique, purement
personnelle et littéraire. Le temps où nous vivons n'est bon qu'à
penser. Pensons donc l'un et l'autre, puisque les événements
différemment envisagés par nous, et puisque l'âge qui m'atteint, et
qui vous suit, ne nous laissent pas d'autre usage à faire de nos
facultés, pensons donc avec l'impartialité de l'âge et avec la
patience du temps. Et bien que je ne me repente nullement des services
énergiques que les événements m'ont entraîné à rendre à mon pays en
1848, et que je ne rougisse pas de la part de vigueur et de prudence
que j'ai pu apporter alors, avec d'autres, à ces événements
historiques, retirons-nous, pendant le peu d'années que les
circonstances politiques nous laissent avant notre mort, dans le
domaine des lettres où vous brillez et où je m'éteins. Le temps ne
nous regarde plus. Laissons-le faire et conseillons-lui toujours la
modération et la sagesse. Nous ne serions plus propres à l'animer ou
à le contenir, comme à d'autres époques de notre vie. Nous l'avons
aidé, nous l'avons servi, nous l'avons contenu, nous l'avons combattu,
nous l'avons vaincu; il nous a laissés sur son rivage quand il a jugé
qu'il pouvait se passer de nous, et qu'il a été demander son salut ou
sa perte à d'autres institutions et à d'autres hommes! Ce n'est point
à nous de protester contre les égarements monarchiques, comme nous
avons résisté aux égarements funestes de la république de mauvaise
odeur et d'odieuses doctrines de 1793. Restons ce que nous sommes, et
ne trempons pas plus qu'en 1847 dans ces coalitions de vengeance et de
colère incapables de rien réparer, car elles n'apportent à l'opinion
que des passions contraires, unies par le besoin commun de détruire,
et dont l'union inconsidérée ne présente à l'analyse que la ligue
inopportune et inconséquente des républicains et des royalistes
combattant ensemble un jour avec le radicalisme socialiste pour
conquérir le champ de bataille où ils s'entre-détruiront le lendemain
de la victoire. Ce n'est pas là de la politique, c'est du désespoir.
Contentons-nous de préserver notre honneur en vivant séparés de ces
partis, et en regardant ce qui se passe en dehors de nous avec les
leçons de l'expérience et les voeux pour notre pays. Voilà maintenant
notre rôle, étrangers au pouvoir, étrangers aux factions, seuls avec
notre passé, que l'histoire jugera avec d'autant plus d'indulgence que
nous aurons moins pressé son jugement!
Vous avez, plus heureux que moi, refusé de mêler les eaux pures de
votre talent avec les eaux troubles et tumultueuses de votre temps; et
plût à Dieu que j'en eusse fait autant à l'âge de ma séve politique!
Je n'aurais pas vu de grandes et belles journées, il est vrai, passer
comme l'éclair sur mon nom, pour le signaler à l'amour immérité des
uns, à la haine plus imméritée des autres; je ne serais pas forcé de
me dépouiller pièce à pièce de mes biens les plus chers, sans savoir
encore s'il me restera une pierre pour recouvrir bientôt ma poussière,
et écrire comme un rapsode de la France des lignes vénales pour gagner
péniblement le pain de mes créanciers avec les subsides de mes amis!