«La reconnaissance pour Auguste, à qui il doit la restitution de son
petit bien aux bords du _Mincio_, s'exprime bientôt après en vers
magnifiques dans le commencement du livre III de son second ouvrage,
les _Géorgiques_.
«Il bâtira, dit-il, un temple de marbre au sein d'une vaste prairie
verdoyante, sur les rives du Mincio. Il y placera César (c'est-à-dire
Auguste) comme le dieu du temple, et il instituera, il célébrera des
courses et des jeux tout à l'entour, des jeux qui feront déserter à la
Grèce ceux d'Olympie. Lui le fondateur, le front ceint d'une couronne
d'olivier et dans tout l'éclat de la pourpre, il décernera les prix et
les dons. Sur les dehors du temple se verront gravés dans l'or et dans
l'ivoire les combats et les trophées de celui en qui se personnifie le
nom romain. On y verra aussi debout, en marbre de Paros, des statues
où la vie respire, toute la descendance d'Assaracus, cette suite de
héros venus de Jupiter, Tros le grand ancêtre, et Apollon fondateur de
Troie. L'Envie enchaînée et domptée par la crainte des peines
vengeresses achèvera la glorieuse peinture. Les vers sont admirables
et des plus polis, des plus éblouissants qui soient sortis de dessous
le ciseau de Virgile. Cette pure et sévère splendeur des marbres au
sein de la verdure tranquille du paysage nous offre un parfait emblème
de l'art virgilien. Le poëme didactique ici est dépassé dans son
cadre: c'est grand, c'est triomphal, c'est épique déjà. Ce _temple de
marbre_, peuplé de héros troyens, que se promettait d'édifier Virgile
et qui est tout allégorique, il l'a réalisé d'une autre manière et
qu'il ne prévoyait point alors, et il l'a exécuté dans l'_Énéide_: il
n'avait fait que présager et célébrer à l'avance son _Exegi
monumentum_! En mourant, il doutait qu'il l'eût accompli: c'est à nous
de rendre aux choses et à l'oeuvre tout leur sens, d'y voir toute
l'harmonieuse ordonnance, et de dire que Virgile mourant, au lieu de
se décourager et de défaillir, aurait pu se faire relire son hymne
glorieux du troisième chant des _Géorgiques_, et, satisfait de son
voeu rempli, rendre le dernier souffle dans une ivresse sacrée[27].
[Note 27: On a supposé que ce morceau du IIIe livre des _Géorgiques_ y
avait été inséré après coup par le poëte, et lorsque déjà il
s'occupait de l'_Énéide_; il y a des détails qui semblent en effet
avoir été ajoutés un peu plus tard; mais le cadre premier existait, je
le crois, et le sens général, selon l'opinion de Heyne, est plutôt
prophétique qu'historique.]
«Les _Géorgiques_ sont, dans leur genre, le plus parfait modèle de
_poésie didactique_ qui ait enchanté les agriculteurs de tous les
âges, la limite précise où la nature et la poésie se rencontrent pour
s'embrasser. Nous n'avons rien, dans les oeuvres modernes, qui
réunisse ce mérite savant et ce mérite naturel. Delille s'est
immortalisé en les traduisant; Thompson et Saint-Lambert ont succombé
dans l'imitation. Cela n'a qu'un défaut: l'homme y manque; l'homme est
le plus grand sujet d'intérêt de toute langue. Les _Géorgiques_ ont
des choses, mais ce n'est pas encore l'humanité.
«Virgile le sentait, et il y pensait déjà; le triomphe d'Auguste
pendant son retour de _Brindes_ à Rome, la vingtième année avant la
naissance du Christ, paraît lui avoir donné l'idée première de
l'_Énéide_, poëme légendaire de Rome.
«Auguste, dites-vous, était devenu, de proscripteur, le refuge des
proscrits. Il était empereur, sans en prendre le nom; il voulait
consacrer sa famille à l'empire, et l'empire à sa famille. Il pria
_Horace_, ami de Virgile et de Mécène, de consentir à lui servir de
secrétaire. Horace s'excusa sur sa faible santé. Auguste ne lui en
voulut pas, et continua de souper familièrement avec lui et avec
Mécène.» Les deux amis introduisirent Virgile dans cette intimité.
C'est là que fut conçu le plan de l'_Énéide_.
«Properce, dans une de ses élégies, célèbre d'avance le triomphe de
Virgile.
«C'est à Virgile qu'il appartient de chanter les rivages d'Actium
chers au soleil, et les flottes victorieuses de César; il va naître
quelque chose de plus grand que l'_Iliade_.»
«Properce se trompait; une légende nationale en très-beaux vers ne
pouvait jamais égaler ni l'_Iliade_ ni l'_Odyssée_, nées d'elles-mêmes
dans l'âge de foi et par l'organe du dieu des poëtes.--L'_Énéide_
était l'ouvrage de l'art,--Homère était la nature.»