XVI.

«La reconnaissance pour Auguste, à qui il doit la restitution de son

petit bien aux bords du _Mincio_, s'exprime bientôt après en vers

magnifiques dans le commencement du livre III de son second ouvrage,

les _Géorgiques_.

«Il bâtira, dit-il, un temple de marbre au sein d'une vaste prairie

verdoyante, sur les rives du Mincio. Il y placera César (c'est-à-dire

Auguste) comme le dieu du temple, et il instituera, il célébrera des

courses et des jeux tout à l'entour, des jeux qui feront déserter à la

Grèce ceux d'Olympie. Lui le fondateur, le front ceint d'une couronne

d'olivier et dans tout l'éclat de la pourpre, il décernera les prix et

les dons. Sur les dehors du temple se verront gravés dans l'or et dans

l'ivoire les combats et les trophées de celui en qui se personnifie le

nom romain. On y verra aussi debout, en marbre de Paros, des statues

où la vie respire, toute la descendance d'Assaracus, cette suite de

héros venus de Jupiter, Tros le grand ancêtre, et Apollon fondateur de

Troie. L'Envie enchaînée et domptée par la crainte des peines

vengeresses achèvera la glorieuse peinture. Les vers sont admirables

et des plus polis, des plus éblouissants qui soient sortis de dessous

le ciseau de Virgile. Cette pure et sévère splendeur des marbres au

sein de la verdure tranquille du paysage nous offre un parfait emblème

de l'art virgilien. Le poëme didactique ici est dépassé dans son

cadre: c'est grand, c'est triomphal, c'est épique déjà. Ce _temple de

marbre_, peuplé de héros troyens, que se promettait d'édifier Virgile

et qui est tout allégorique, il l'a réalisé d'une autre manière et

qu'il ne prévoyait point alors, et il l'a exécuté dans l'_Énéide_: il

n'avait fait que présager et célébrer à l'avance son _Exegi

monumentum_! En mourant, il doutait qu'il l'eût accompli: c'est à nous

de rendre aux choses et à l'oeuvre tout leur sens, d'y voir toute

l'harmonieuse ordonnance, et de dire que Virgile mourant, au lieu de

se décourager et de défaillir, aurait pu se faire relire son hymne

glorieux du troisième chant des _Géorgiques_, et, satisfait de son

voeu rempli, rendre le dernier souffle dans une ivresse sacrée[27].

[Note 27: On a supposé que ce morceau du IIIe livre des _Géorgiques_ y

avait été inséré après coup par le poëte, et lorsque déjà il

s'occupait de l'_Énéide_; il y a des détails qui semblent en effet

avoir été ajoutés un peu plus tard; mais le cadre premier existait, je

le crois, et le sens général, selon l'opinion de Heyne, est plutôt

prophétique qu'historique.]

«Les _Géorgiques_ sont, dans leur genre, le plus parfait modèle de

_poésie didactique_ qui ait enchanté les agriculteurs de tous les

âges, la limite précise où la nature et la poésie se rencontrent pour

s'embrasser. Nous n'avons rien, dans les oeuvres modernes, qui

réunisse ce mérite savant et ce mérite naturel. Delille s'est

immortalisé en les traduisant; Thompson et Saint-Lambert ont succombé

dans l'imitation. Cela n'a qu'un défaut: l'homme y manque; l'homme est

le plus grand sujet d'intérêt de toute langue. Les _Géorgiques_ ont

des choses, mais ce n'est pas encore l'humanité.

«Virgile le sentait, et il y pensait déjà; le triomphe d'Auguste

pendant son retour de _Brindes_ à Rome, la vingtième année avant la

naissance du Christ, paraît lui avoir donné l'idée première de

l'_Énéide_, poëme légendaire de Rome.

«Auguste, dites-vous, était devenu, de proscripteur, le refuge des

proscrits. Il était empereur, sans en prendre le nom; il voulait

consacrer sa famille à l'empire, et l'empire à sa famille. Il pria

_Horace_, ami de Virgile et de Mécène, de consentir à lui servir de

secrétaire. Horace s'excusa sur sa faible santé. Auguste ne lui en

voulut pas, et continua de souper familièrement avec lui et avec

Mécène.» Les deux amis introduisirent Virgile dans cette intimité.

C'est là que fut conçu le plan de l'_Énéide_.

«Properce, dans une de ses élégies, célèbre d'avance le triomphe de

Virgile.

«C'est à Virgile qu'il appartient de chanter les rivages d'Actium

chers au soleil, et les flottes victorieuses de César; il va naître

quelque chose de plus grand que l'_Iliade_.»

«Properce se trompait; une légende nationale en très-beaux vers ne

pouvait jamais égaler ni l'_Iliade_ ni l'_Odyssée_, nées d'elles-mêmes

dans l'âge de foi et par l'organe du dieu des poëtes.--L'_Énéide_

était l'ouvrage de l'art,--Homère était la nature.»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 135 / 137 题