Et je n'étais pas seul à penser ainsi. Vous allez entendre des juges
de plus d'autorité que moi.
«Lamartine, dites-vous encore, me l'écrivit en des termes plus
indulgents pour moi que justes pour A. Chénier. Mais la première pièce
des _Consolations_ qu'il avait lue un jour manuscrite chez Victor
Hugo, sur la marge d'un vieux _Ronsard_ in-folio qui nous servait
d'album, l'avait tout à fait conquis. Je le connus personnellement
dans l'été de cette année 1829, et, en souvenir d'une promenade et
d'un entretien au Luxembourg, je lui adressai la pièce qui est la VIe
des _Consolations_. Il y répondit aussitôt, et le jour même où il la
recevait, par une épître qu'il griffonna au crayon sur son album.
Quelques jours après il me l'envoyait copiée, avec ce mot:
«Saint-Point, 24 août 1829.
«Je vous tiens parole, mon cher Sainte-Beuve, plus tôt que je ne
comptais. Voici ces vers que je suis parvenu à vous griffonner en
trois jours sur les idées que votre épître délicieuse m'avait
inspirées quand je la reçus, et qui étaient ensevelis et effacés sur
mon album au crayon...
«Pardonnez-moi de vous répéter en vers mes injures poétiques sur
quelques morceaux de _Joseph Delorme_; vous verrez qu'elles sont
l'ombre de la lumière qui environnera son nom. Et si ce sans-façon
poétique vous déplaît, déchirez-les.
«Adieu, et mille amitiés à vous et à nos amis.
«LAMARTINE.»
«Ce fut dans l'été de 1830 que parurent les deux volumes des
_Harmonies_, sur lesquels je fis des articles au _Globe_. Lamartine
m'en remercia par une lettre qui exprime bien les préoccupations et
les pensées de ce temps, et qui en fixe exactement la nuance. Il y
mêle son jugement sur les _Consolations_, lequel est si favorable
qu'il y aurait pudeur à le produire, si lui-même, bien des années
après, n'avait dit les mêmes choses, et en des termes presque
semblables, dans un de ses _Entretiens_ familiers sur la littérature.
«Au château de Saint-Point, 27 juin 1830.
«Recevez mes biens vifs remercîments, mon cher Sainte-Beuve, pour
toute la peine que vous a donnée le laborieux enfantement de mes deux
volumes au jour. J'ai lu avec reconnaissance les deux articles du
_Globe_. On m'a dit que _le Constitutionnel_ même avait parlé assez
favorablement. Le grand nombre de lettres particulières d'inconnus,
que je reçois tous les jours, me font assez bien augurer pour l'avenir
de cette publication...
«Je suis enfin au lieu du repos; les élections l'ont un moment
troublé; mais elles sont partout comme ici, si prononcées dans un sens
hostile qu'il n'y a plus rien à faire qu'à s'envelopper de son manteau
et à attendre les événements. Lorsque, comme nous, on déplore les
sottises des deux partis, on passe sa vie à gémir. Tout marche à un
renversement de l'État, provisoirement tranquille, où nous étions
depuis quelques années. Hâtez-vous de faire entendre votre voix
poétique pendant qu'il y a encore au moins le silence de la terreur;
bientôt peut-être on n'entendra plus que le cri des combattants. Les
symptômes sont alarmants; vos paisibles amis de Paris, qui font de la
politique avec leur encre et leur papier dans la liberté des théories,
verront à quels éléments réels ils vont avoir affaire. La plume cédera
au sabre. Soyez-en sûr...[23].
«Hier j'ai relu les _Consolations_ pour me consoler de ce que
j'entrevois; elles sont ravissantes. Je le dis et je le répète; c'est
ce que je préfère dans la poésie française intime. Que de vérité,
d'âme, d'onction et de poésie! J'en ai pleuré, moi qui oncques ne
pleure.
«Soyez en repos contre vos détracteurs; je vous réponds de l'avenir
avec une telle poésie: croissez seulement et multipliez.
«Adieu. Mille amitiés.
«A. DE LAMARTINE.»
[Note 23: «On trouvera peut-être que M. de Lamartine se méprenait ici
dans ses présages trop sombres. Mais le poëte voit de loin; et en
1830, si M. de Lamartine s'est trompé dans ses prévisions immédiates,
ce n'était qu'affaire de temps et de distance; il anticipait 1848 et
1851; il voyait deux ou trois horizons à la fois. Ce qu'il ne
prévoyait pas, c'est qu'il serait l'Orphée qui plus tard dirigerait et
réglerait par moments de son archet d'or cette invasion de barbares.
«SAINTE-BEUVE.»]
«Béranger, de son côté, avec une indulgence presque égale, mais aussi
avec cette malice légère dont il savait assaisonner les éloges et en
ne craignant pas de badiner et de sourire à de certains passages,
m'écrivait:
«Mars 1830.
«Mon cher Delorme,
«Sachant que j'ai écrit à Hugo au sujet d'_Hernani_, peut-être, en
recevant ma lettre, allez-vous croire que je veux me faire le
thuriféraire de toute l'école romantique. Dieu m'en garde! et ne le
croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remercîments pour
les doux instants que votre nouveau volume m'a procurés. Il est tout
plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s'est épuré
d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son
allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je
trouverais bien encore à guerroyer contre quelques mots, quelques
phrases; mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vous-même,
qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C'est ce que je
vais faire, au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques.
«Savez-vous une crainte que j'ai? c'est que vos _Consolations_ ne
soient pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les infortunes
si touchantes du pauvre Joseph, qui pourtant ont mis tant et si fort
la critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez
pas dû vous consoler sitôt; gens égoïstes, il est vrai, qui se
plaisent aux souffrances des hommes d'un beau talent, parce que,
disent-ils, la misère, la maladie, le désespoir, sont de bonnes muses.
Je suis un peu de ces mauvais coeurs. Toutefois, j'ai du bon; aussi
vos touchantes _Consolations_ m'ont pénétré l'âme, et je me réjouis
maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que
moi, qui suis de ces poëtes tombés dans l'ivresse des sens dont vous
parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai
sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu
affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot de
_Seigneur_, vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui
remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un
nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre
foi de déiste, c'est qu'il me semble que c'est à quelque beauté,
tendrement superstitieuse, que vous l'avez emprunté par condescendance
amoureuse. Ne regardez pas cette observation comme un effet de
critique impie. Je suis croyant, vous le savez, et de très-bonne foi;
mais aussi je tâche d'être vrai en tout, et je voudrais que tout le
monde le fût, même dans les moindres détails. C'est le seul moyen de
persuader son auditoire.
«Qu'allez-vous conclure de ma lettre? Je ne sais trop. Aussi je sens
le besoin de me résumer.
«À mes yeux vous avez grandi pour le talent, et grandi beaucoup. Le
sujet de vos divers morceaux plaira peut-être moins à ceux qui vous
ont le plus applaudi d'abord; il n'en sera pas ainsi pour ceux d'entre
eux qui sont sensibles à tous les épanchements d'une âme aussi pleine,
aussi délicate que la vôtre. L'éloge qui restera commun aux deux
volumes, c'est de nous offrir un genre de poésie absolument nouveau en
France, la haute poésie des choses communes de la vie. Personne ne
vous avait devancé dans cette route; il fallait ce que je n'ai encore
trouvé qu'en vous seul pour y réussir. Vous n'êtes arrivé qu'à moitié
du chemin, mais je doute que personne vous y devance jamais; je dirai
plus: je doute qu'on vous y suive. Une gloire unique vous attend donc;
peut-être l'avez-vous déjà complétement méritée; mais il faut beaucoup
de temps aux contemporains pour apprécier les talents simples et
vrais; ne vous irritez donc point de nos hésitations à vous décerner
la couronne. Mettez votre confiance en Dieu; c'est ce que j'ai fait,
moi, poëte de cabaret et de mauvais lieux, et un tout petit rayon de
soleil est tombé sur mon fumier. Vous obtiendrez mieux que cela, et je
m'en réjouis. À vous de tout mon coeur.
«BÉRANGER.»
«Mais je dus à Beyle (Stendhal), le spirituel épicurien et l'un des
plus osés romantiques de la prose, un des suffrages qui étaient le
plus faits pour me flatter. Il était peu disposé, en général, en
faveur des vers, et des vers français en particulier. Dans un premier
écrit sur le Romantisme en 1818, il avait dit:
«... La France et l'Allemagne sont muettes: le génie poétique, éteint
chez ces nations, n'est plus représenté que par des foules de
versificateurs assez élégants, mais le feu du génie manque toujours;
mais, si on veut les lire, toujours l'ennui comme un poison subtil se
glisse peu à peu dans l'âme du lecteur; ses yeux deviennent petits, il
s'efforce de lire, mais il bâille, il s'endort et le livre lui tombe
des mains.»
«Quelle fut donc ma surprise quand je reçus de lui, avec qui je
n'avais eu d'ailleurs que des relations assez rares et de rencontre,
une lettre ainsi conçue:
«Après avoir lu _les Consolations_
trois heures et demie de suite,
le vendredi 26 mars (1830).
«S'il y avait un Dieu, j'en serais bien aise, car il me payerait de
son paradis pour être honnête homme comme je suis.
«Ainsi je ne changerais rien à ma conduite, et je serais récompensé
pour faire précisément ce que je fais.
«Une chose cependant diminuerait le plaisir que j'ai à rêver avec les
douces larmes que fait couler une bonne action: cette idée d'en être
_payé_ par une récompense, un paradis.
«Voilà, monsieur, ce que je vous dirais en vers si je savais en faire
aussi bien que vous. Je suis choqué que vous autres qui _croyez en
Dieu_, vous imaginiez que, pour être _au désespoir_ trois ans de ce
qu'une maîtresse vous a quittés, il faille croire en Dieu. De même un
Montmorency s'imagine que, pour être brave sur le champ de bataille,
il faut s'appeler Montmorency.
«Je vous crois appelé, monsieur, aux plus grandes destinées
littéraires, mais je trouve encore un peu d'affectation dans vos vers.
Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage à ceux de la Fontaine.
Vous parlez trop de gloire. On aime à travailler, mais Nelson (lisez
sa _Vie_ par l'infâme Southey), Nelson ne se fait tuer que pour
devenir _pair d'Angleterre_. Qui diable sait si la gloire viendra!
Voyez Diderot promettre l'immortalité à M. Falconet, sculpteur.
«La Fontaine disait à la Champmeslé: Nous aurons la gloire, moi pour
écrire, et vous pour réciter.» Il a deviné. Mais pourquoi parler de
ces choses-là? La passion a sa pudeur: pourquoi révéler ces choses
intimes? pourquoi des noms? Cela a l'air d'une prônerie, d'un _puff_.
«Voilà, monsieur, ma pensée, et toute ma pensée. Je crois qu'on
parlera de vous en 1890. Mais vous ferez mieux que les _Consolations_,
quelque chose de plus _fort_ et de plus _pur_.»
«Ce même Beyle, quelques mois après et au lendemain de la révolution
de Juillet, nommé consul à Trieste, et se croyant prêt à partir (il
n'obtint pas l'_exequatur_), m'écrivait cet autre billet tout aimable,
qui me prouvait une fois le plus qu'il augurait bien de moi et qu'il
ne tenait pas à lui que je ne devinsse quelque chose:
«71, rue Richelieu, ce 29 septembre 1830.
«Monsieur, on m'assure à l'instant que je viens d'être nommé consul à
Trieste. On dit la nature belle en ce pays. Les îles de l'Adriatique
sont pittoresques. Je fais le premier acte de consulat en vous
engageant à passer six mois ou un an dans la maison du consul. Vous
seriez, monsieur, aussi libre qu'à l'auberge; nous ne nous verrions
qu'à table. Vous seriez tout à vos inspirations poétiques.
«Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
«BEYLE.»
«C'était aux _Consolations_ et aux espérances qu'elles donnaient que
je devais tous ces témoignages.
«Parmi mes amis du _Globe_ ou qui appartenaient par leurs idées à ce
groupe, il en est deux de qui je reçus des marques de sympathie
accompagnées de quelques indications justes et dont j'aurais pu
profiter. M. Viguier, l'un des maîtres les plus distingués et les plus
délicats de l'ancienne École normale, à qui j'avais dédié l'une des
pièces (la IIe) du Recueil, après m'avoir remercié cordialement, après
m'avoir dit: «Ce n'est pas un livre, c'est encore cette fois une âme
vivante que vous m'avez fait lire; telle est votre manière: entre
votre talent et votre manière morale il y a intimité;» ajoutait ces
paroles que j'aurais dû peser davantage et dont j'ai vérifié depuis la
justesse:
«Voilà donc une phase nouvelle, un autre degré de l'échelle poétique
et morale. Il faudra bien vous laisser dire que l'on ne voit pas assez
clairement le point où vous arrivez dans la foi, ni celui où vous
tendez; que le désespoir, avec tous ses scandales, fait plus pour le
succès et pour une certaine originalité qu'un premier retour à des
pensées religieuses; que vous paraissez menacé du mysticisme dévot, et
qu'en attendant, le mysticisme d'une rêverie toute subjective ne
laisse pas assez arriver dans ce sanctuaire toujours tendu de deuil
l'air du dehors, le soleil, la vie du monde. Qu'importe? ce n'est
encore qu'une année de votre vie! L'unité du ton, quand il est vrai,
fort et animé, n'est point la monotonie. Ce n'est pas la popularité,
c'est la durée qui doit faire votre succès. Vous n'avez qu'à vivre
pour varier les applications d'un si beau talent. Vivez donc, mon cher
Sainte-Beuve, et vivez heureux! Que le bonheur vous inspire aussi bien
que les chagrins et la pénitence: ce sera une double satisfaction pour
ceux qui vous aiment.»