XV.

Mais voilà sous ma main un second volume de poésies, intitulé les

_Consolations_, qui me donne à peu près le secret de cette vie

mystérieuse et séquestrée du monde. Ce volume parut à peu près en ce

temps-là. Excusez-moi sur l'exactitude des dates; je ne tiens pas

registre de mes impressions, mais j'en tiens mémoire dans mon coeur.

Voici ce que vous en dites en 1863, en les réimprimant pour vous et

pour nous:

«Je continue et j'achève, dans un court loisir qui m'est accordé,

cette publication de mes Poésies sous leur forme dernière. Ceci en est

la seconde partie, qui se distingue de _Joseph Delorme_ par l'accent

et par un certain caractère d'élévation ou de pureté. Si l'on

cherchait le lien, le point d'union ou d'embranchement des deux

recueils, j'indiquerais la pièce de _Joseph Delorme_:

Toujours je la connus pensive et sérieuse...

comme celle d'où est née et sortie, en quelque sorte, cette nouvelle

veine plus épurée. C'est ce côté que je n'avais qu'atteint et touché

dans _Joseph Delorme_, qui se trouve développé dans les

_Consolations_.

«Nous avons presque tous en nous un homme double. Saint Paul l'a dit,

Racine l'a chanté. «Je connais ces deux hommes en moi,» disait Louis

XIV. Buffon les a admirablement décrits dans l'espèce de guerre morale

qu'ils se livrent l'un à l'autre. Moi aussi, me sentant double, je me

suis dédoublé, et ce que j'ai donné dans les _Consolations_ était

comme une seconde moitié de moi-même, et qui n'était pas la moins

tendre. Mais, devenu trop différent avec les années, il ne

m'appartient aujourd'hui ni de la juger, cette moitié du moi d'alors,

ni même d'essayer de la définir. Je dirai seulement, au point de vue

littéraire, que les _Consolations_ furent celui de mes recueils de

poésies qui obtint, auprès du public choisi de ce temps-là, ce qui

ressemblait le plus à un succès véritable; on m'accusera d'en avoir

réuni les preuves et témoignages dans un petit chapitre-appendice.

Bayle a remarqué que chaque auteur a volontiers son époque favorite,

son moment plus favorable que les autres, et qui n'est pas toujours

très-éloigné de son coup d'essai. Pour moi, quoique ma vie littéraire

déjà si longue, et, pour ainsi dire, étendue sur un trop large espace,

me laisse peu le plaisir des perspectives, il en a été cependant ainsi

pendant un assez long temps; et quand je m'arrêtais pour regarder en

arrière, il me semblait que c'était en 1829, à la date où j'écrivais

les _Consolations_, que j'aimais le plus à me retrouver, et qu'il

m'eût été le plus agréable aussi qu'on cherchât de mes nouvelles. Je

le dis de souvenir plutôt que par un sentiment actuel et présent; car

à l'heure où j'écris ces lignes, engagé plus que jamais dans la vie

critique active, je n'ai plus guère d'impression personnelle bien vive

sur ce lointain passé.

«Ce 16 juin 1862.»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 106 / 137 题