Mais voilà sous ma main un second volume de poésies, intitulé les
_Consolations_, qui me donne à peu près le secret de cette vie
mystérieuse et séquestrée du monde. Ce volume parut à peu près en ce
temps-là. Excusez-moi sur l'exactitude des dates; je ne tiens pas
registre de mes impressions, mais j'en tiens mémoire dans mon coeur.
Voici ce que vous en dites en 1863, en les réimprimant pour vous et
pour nous:
«Je continue et j'achève, dans un court loisir qui m'est accordé,
cette publication de mes Poésies sous leur forme dernière. Ceci en est
la seconde partie, qui se distingue de _Joseph Delorme_ par l'accent
et par un certain caractère d'élévation ou de pureté. Si l'on
cherchait le lien, le point d'union ou d'embranchement des deux
recueils, j'indiquerais la pièce de _Joseph Delorme_:
Toujours je la connus pensive et sérieuse...
comme celle d'où est née et sortie, en quelque sorte, cette nouvelle
veine plus épurée. C'est ce côté que je n'avais qu'atteint et touché
dans _Joseph Delorme_, qui se trouve développé dans les
_Consolations_.
«Nous avons presque tous en nous un homme double. Saint Paul l'a dit,
Racine l'a chanté. «Je connais ces deux hommes en moi,» disait Louis
XIV. Buffon les a admirablement décrits dans l'espèce de guerre morale
qu'ils se livrent l'un à l'autre. Moi aussi, me sentant double, je me
suis dédoublé, et ce que j'ai donné dans les _Consolations_ était
comme une seconde moitié de moi-même, et qui n'était pas la moins
tendre. Mais, devenu trop différent avec les années, il ne
m'appartient aujourd'hui ni de la juger, cette moitié du moi d'alors,
ni même d'essayer de la définir. Je dirai seulement, au point de vue
littéraire, que les _Consolations_ furent celui de mes recueils de
poésies qui obtint, auprès du public choisi de ce temps-là, ce qui
ressemblait le plus à un succès véritable; on m'accusera d'en avoir
réuni les preuves et témoignages dans un petit chapitre-appendice.
Bayle a remarqué que chaque auteur a volontiers son époque favorite,
son moment plus favorable que les autres, et qui n'est pas toujours
très-éloigné de son coup d'essai. Pour moi, quoique ma vie littéraire
déjà si longue, et, pour ainsi dire, étendue sur un trop large espace,
me laisse peu le plaisir des perspectives, il en a été cependant ainsi
pendant un assez long temps; et quand je m'arrêtais pour regarder en
arrière, il me semblait que c'était en 1829, à la date où j'écrivais
les _Consolations_, que j'aimais le plus à me retrouver, et qu'il
m'eût été le plus agréable aussi qu'on cherchât de mes nouvelles. Je
le dis de souvenir plutôt que par un sentiment actuel et présent; car
à l'heure où j'écris ces lignes, engagé plus que jamais dans la vie
critique active, je n'ai plus guère d'impression personnelle bien vive
sur ce lointain passé.
«Ce 16 juin 1862.»