RENÉ.

Ô toi qui sais ce que la terre

Enferme de triste aux humains,

Qui sais la vie et son mystère,

Et qui fréquentes, solitaire,

La nuit, d'invisibles chemins;

Toi qui sais l'âme et ses orages,

Comme un nocher son élément,

Comme un oiseau sait les présages,

Comme un pasteur des premiers âges

Savait d'abord le firmament;

Qui sais le bruit du lac où tombe

Une feuille échappée au bois,

Les bruits d'abeille et de colombe,

Et l'Océan avec sa trombe,

Et le Ciel aux immenses voix;

Qui dans les sphères inconnues,

Ou sous les feuillages mouillés,

Ou par les montagnes chenues,

Ou dans l'azur flottant des nues,

Ou par les gazons émaillés,

Pélerin à travers les mondes,

Messager que Dieu nous donna,

Entends l'alcyon sur les ondes,

Ou les soupirs des vierges blondes,

Ou l'astre qui chante: Hosanna!

Sais-tu qu'il est dans la vallée,

Bien bas à terre, un coeur souffrant,

Une pauvre âme en pleurs, voilée,

Que ta venue a consolée

Et qui sans parler te comprend?

J'aime tes chants, harpe éternelle!

Astre divin, cher au malheur,

J'aime ta lueur fraternelle!

As-tu vu l'ombre de ton aile,

Beau cygne, caresser la fleur?

Est-ce assez pour moi que mon âme

Frémisse à ton chant inouï;

Qu'écoutant tes soupirs de flamme,

Comme à l'ami qui la réclame,

Dans l'ombre elle réponde: Oui;

Qu'aux voix qu'un vent du soir apporte

Elle mêle ton nom tout bas,

Et ranime son aile morte

À tes rayons si doux..., qu'importe,

Hélas! si tu ne le sais pas?

Si dans ta sublime carrière

Tu n'es pour elle qu'un soleil

Versant au hasard sa lumière,

Comme un vainqueur fait la poussière

Aux axes de son char vermeil;

Non pas un astre de présage

Luisant sur un ciel obscurci,

Un pilote au bout du voyage

Éclairant exprès le rivage,

Un frère, un ange, une âme aussi!

Mais que tu saches qu'à toute heure

Je suis là, priant, éploré;

Mais qu'un rayon plus doux m'effleure

Et plus longtemps sur moi demeure,

Je suis heureux... et j'attendrai.

J'attendrai comme un de ces Anges

Aux filles des hommes liés

Jadis par des amours étranges,

Et pour ces profanes mélanges

De Dieu quelque temps oubliés.

En vain leurs mortelles compagnes

Les comblaient de baisers de miel:

Ils erraient seuls par les campagnes,

Et montaient, de nuit, les montagnes,

Pour revoir de plus près le Ciel;

Et si, plus prompt que la tempête,

Un Ange pur, au rameau d'or,

Vers un monde ou vers un prophète

Volait, rasant du pied la tête

Ou de l'Horeb ou du Thabor,

Au noble exilé de sa race

Il lançait vite un mot d'adieu,

Et, tout suivant des yeux sa trace,

L'autre espérait qu'un mot de grâce

Irait jusqu'au trône de Dieu.

Que vouliez-vous répondre à ces vers, si ce n'est aimer? Aussi je vous

aimais d'une amitié plus tendre que toutes mes amitiés d'enfance.

Vous souvenez-vous de ces heures intimes et bien à nous, où j'allais

le matin vous prendre dans votre petit appartement des environs du

Luxembourg, vous enlever à votre mère et vous entraîner pour marcher,

causer, rêver dans ce jardin adjacent des Capucins, qu'on commençait

seulement à niveler pour agrandir le Jardin Royal? Que de confidences

amicales et poétiques ne nous sommes-nous pas faites? Que cette longue

allée qui suivait de son parapet les terrains fangeux des Capucins n'a

entendu de ces confidences de nos âmes, qui sont les pressentiments de

hautes actions ou de poésie en faits! Vous étiez plus doux, plus

modeste, plus triste que moi dans vos perspectives! Il y avait plus de

silence, de résignation, de spiritualisme dans votre attitude que dans

la mienne; mon vers avait plus d'écume que le vôtre! J'étais plus âgé

et moins lettré que vous; ma poésie ne dépassait pas, dans son

ambition, les années où je n'avais qu'elle pour occuper et pour

évaporer mes longs loisirs; mais vous vous en souvenez, et, je

l'avoue, je rêvais autre chose dès cette époque que des mots cadencés

et des soupirs mélodieux! Je croyais me sentir plein d'éloquence à une

tribune, mon idéal d'alors, et plein d'héroïsme en face des tyrannies

ou des multitudes. D'une main je lançais un peuple, de l'autre main je

découvrais ma poitrine et je réprimais une populace victorieuse et

domptée, puis je retombais sans me plaindre dans l'humiliation de la

misère ou dans le sang de mon échafaud; le plus grand des bonheurs

n'est-ce pas l'échafaud pour l'innocent? Mon plus beau rêve fut

toujours celui-là! Ce ne fut pas ma faute si je ne l'obtins pas en

1848. Vous avez lu peut-être, quelques années après 1830, et bien des

années avant 1848, la prophétie bien imprévoyable alors de lady

Stanhope, pendant une nuit d'entretien avec elle dans les solitaires

roches de Djioû, où elle me dit: «Je ne sais pas au juste ce qui vous

attend à votre retour en Europe, mais quelque chose de grand vous y

attend; vous y retournerez, vous y jouerez un rôle élevé mais court,

vous rendrez service à vos compatriotes et à l'Europe, puis vous

reviendrez chercher un asile comme moi en Syrie, au pic du Liban ou du

Taurus. Voilà ce que je vois comme je vous vois: mais derrière ce

tronçon de votre existence, ne me demandez plus rien, je n'y vois

plus!»

Ceci fut dit en 1832, et imprimé en 1833; dix-sept ans avant les

événements de 1848.

Ces éventualités du destin étaient déjà loin dans mes songes. L'homme

a des rapports plus multiples et plus lointains qu'il ne pense avec

l'avenir. Les prophéties sont naturelles, plus que surnaturelles.

Retirez-vous comme lady Stanhope, dans la solitude d'un monde désert,

regardez le monde qui passe, et qu'un jeune homme vous apparaisse tout

à coup dans une nuit de surprise et d'anxiété; causez une nuit entière

avec lui, et vous verrez tout à coup le point de conjonction et la

destinée de cet homme avec la destinée de son pays: sauf la date que

Dieu s'est réservée, parce que les révolutions sont des horloges

détraquées qui avancent ou qui retardent par une circonstance

inappréciable à nos faibles intelligences. De même que, dans ce monde

matinal, on voit de loin un objet qui s'avance, de même, dans le monde

moral, on voit de loin celui qui doit les modifier. Ce n'est point

prédire un événement qui n'est pas; c'est dire les rapports de l'homme

existant avec l'événement qui n'est pas encore. Ce n'est pas

prédiction, c'est prescience.

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 102 / 137 题