L'ouvrier était devenu artiste suprême. Il était évident que son génie
aspirait à s'égaler à la fortune de son protecteur, et que les
lauriers grandioses de Michel-Ange l'empêchaient de dormir. C'est
alors qu'il conçut le monument colossal de la statue du dieu Mars,
représentant François Ier. Le roi fut ravi; la duchesse d'Étampes,
jalouse de la préférence accordée au roi, l'irrita contre Benvenuto.
«Cet homme, lui dit le roi, est vraiment selon mon coeur! Mon ami,
dit-il à Cellini en lui frappant sur l'épaule, je ne sais qui est le
plus heureux, ou du prince qui trouve un homme, ou de l'homme qui
trouve un prince!»
Cependant, à la requête de la duchesse d'Étampes, le roi fit venir de
Bologne à _Fontainebleau_, son séjour habituel, le célèbre peintre
_Primatice_, pour lui confier la galerie du palais. Benvenuto
s'indigna d'une préférence qu'il désirait accaparer pour ses ouvrages.
Un procès scandaleux qu'on lui intenta par vengeance, sous prétexte
des infâmes amours dont on l'avait accusé en Italie, souleva tellement
sa colère, que, l'ayant gagné, il se vengea à coups de dague de ses
accusateurs, et les fit repentir cruellement de leur accusation vraie
ou fausse.
«À peine fus-je descendu de cheval qu'une de ces bonnes personnes qui
veulent toujours mettre le feu aux étoupes vint me dire que _Miceri_
avait loué un appartement pour Catherine et sa mère, et qu'il ne les
quittait point; qu'en parlant de moi il s'égayait en disant:
_Benvenuto_ a mis de la graine devant les oiseaux, et il a cru qu'ils
n'y toucheraient pas. Je ne crains point son épée, j'en ai une aussi
bonne que la sienne; je suis Florentin comme lui, et ma famille vaut
mieux que celle dont il sort. À peine eus-je entendu ces malignes
paroles, que la fièvre s'empara de moi; je dis la fièvre, parce que je
crois que j'en serais mort, si je n'avais pris ce parti: j'ordonnai à
un de mes garçons, qui était Ferrarois, de me suivre, et à un
domestique de faire marcher un cheval derrière moi, et je courus au
logis de ce misérable _Miceri_. Je trouvai la porte entr'ouverte; je
le vis avec une épée et un poignard à son côté, assis auprès de sa
belle et de sa mère, et j'entendis qu'ils parlaient de moi. Soudain je
pousse la porte, je lui mets la pointe de mon épée sur la poitrine,
sans lui donner le temps de tirer la sienne, et je lui dis: Vil
poltron, recommande ton âme à Dieu, car tu vas mourir! _Miceri_,
épouvanté, s'écria trois fois: Maman, à mon secours! J'avais chargé le
Ferrarois de ne laisser sortir personne, car mon intention était de
les tuer tous les trois; mais la voix tremblante de _Miceri_ me fit
passer la moitié de ma colère; et, en lui tenant toujours le fer
appuyé fortement sur l'estomac, et voyant qu'il ne faisait pas de
résistance, je changeai de résolution, et il me prit sur-le-champ
envie de le marier à Catherine, et de me venger d'une autre manière.
Tire, lui dis-je, l'anneau que tu as au doigt, et mets-le au doigt de
cette fille. Je retirai un peu mon épée pour lui donner la facilité de
le faire. Il m'obéit en me disant qu'il ferait tout ce que je
voudrais, pourvu que je ne le tuasse point. Cela ne suffit pas,
repris-je; qu'on aille chercher un notaire et des témoins; je veux que
le mariage soit en règle. Si quelqu'un de vous ici parle de ce qui
vient de se passer, leur dis-je en bon français, il peut être certain
de sa mort. Et toi, _Miceri_, repris-je en italien, si tu ajoutes une
parole, tu es mort!»
Le _Jupiter_ étant terminé, le roi voulut le voir. Benvenuto le fit
porter à Fontainebleau. François Ier et toute la cour en furent
stupéfaits d'admiration. Mme d'Étampes chercha en vain à le
rabaisser.--«Qu'est-ce, dit-elle, que ces bêtises, Madame, en
comparaison de ces chefs-d'oeuvre de l'antiquité que vous ne regardez
pas? Ah! si on la voyait de jour, cette statue, elle ne serait pas si
belle, et on lui a mis un voile pour cacher ses défauts.» Je lui avais
en effet mis un voile très-léger, pour lui donner plus de majesté, et
pour qu'elle parût plus décemment devant les dames de la cour; mais
moi, par dépit, je le déchirai, et je fis voir mon Jupiter dans toute
sa belle nudité. Mme d'Étampes s'imagina que je l'avais fait par
mépris pour elle, et, la colère lui montant au visage, et moi ne
pouvant plus me retenir, je voulus parler; mais le roi, qui s'en
aperçut, me coupa la parole, en me disant: Taisez-vous; vous aurez
plus de bien que vous n'en voudrez. Forcé au silence, je me tordais
les mains; Mme d'Étampes en était d'autant plus furieuse. Ce qui fit
que le roi partit plus tôt qu'il n'aurait voulu, en disant à haute
voix: J'ai dérobé à l'Italie l'homme le plus habile qui fût jamais.
Je laissai mon Jupiter à sa place, et je partis pour Paris, après
avoir reçu mille écus d'or, partie pour mon traitement et partie pour
les avances que j'avais faites. J'étais si content, qu'après mon dîner
je fis présent de tous mes vêtements, qui étaient de fourrures fines
et d'étoffes fort belles, à mes compagnons de travail: chacun d'eux
eut sa part, selon son mérite; mes domestiques, mes valets d'écurie,
ne furent pas même oubliés. Je voulais leur donner du zèle, pour être
bien servi de toutes les manières. Ayant repris courage, je m'attachai
à mon colosse qui était ma statue de Mars, dont la carcasse était
formée de morceaux de bois artistement entrelacés et revêtus de
plâtre; et je raconterai une anecdote plaisante à laquelle cette
statue donna lieu. J'avais défendu à mes gens de faire entrer des
filles dans ma maison; mais cet ordre était mal exécuté. Ascagne
était amoureux d'une jeune fille fort jolie, qui le payait de retour;
elle se sauva une nuit de chez ses parents, pour venir le trouver, et
ne voulut plus y retourner. Ascagne, ne sachant qu'en faire, la cacha
dans la statue, lui arrangea un lit dans la tête avec beaucoup d'art,
et il venait l'en faire sortir pendant la nuit. Comme cette tête était
fort avancée, je l'avais découverte par un peu de vanité, pour la
laisser voir au public. Les plus voisins montaient jusque sur leurs
toits pour la regarder. Comme le bruit courait depuis longtemps que ce
vieux château était habité par un esprit, que je n'avais cependant
jamais vu ni entendu, et que cette fille qui était couchée dans cette
tête la faisait remuer de temps en temps, le sot peuple disait que
l'esprit s'était déjà emparé de cette grande figure, et qu'il lui
faisait mouvoir les yeux et la bouche, comme si elle voulait parler;
les uns en étaient effrayés, et les autres plus malins s'efforçaient
de le leur faire croire, quoiqu'ils ne sussent pas qu'il y avait dans
cette tête un véritable esprit.