II.

Benvenuto confia son atelier à Rome à un de ses meilleurs élèves,

_Filici_. Il prit avec lui _Ascanio_ et un jeune homme de Pérouse, et

partit de Rome à cheval et armé avec eux. Le cardinal _Bembo_ les

reçut à Padoue, lui fit faire son portrait, et lui donna trois chevaux

turcs pour continuer son voyage. Ses aventures, en traversant les

Alpes de Padoue à Lyon, sont écrites à la façon de _Gil Blas_. Nous y

arrivâmes, dit-il, toujours en riant et en chantant. Ainsi de Lyon à

Paris.

François Ier, quoique menacé d'une guerre dispendieuse, le reçut à

_Fontainebleau_, Vatican des Valois. Le roi, qui partait pour

l'Italie, l'engagea à le suivre pour causer des ouvrages qu'il se

proposait de lui commander. Benvenuto remonta à cheval avec sa suite,

franchit le Simplon et arriva au bord d'une rivière des États

vénitiens. Il y eut une nouvelle rixe.

La rivière, dit-il, était fort large et très-profonde, et on la

traversait sur un pont long et étroit qui n'avait pas de garde-fou.

Arrivé le premier, et jugeant ce passage dangereux, je recommandai à

mes jeunes gens de descendre de cheval, et de les mener par la bride:

ce qui nous le fit franchir sans danger. Les deux Français avec qui je

voyageais étaient, l'un gentilhomme, et l'autre un notaire qui se

moquait de ce que nous étions descendus de cheval pour si peu de

chose. Je lui disais, pour répondre à ses railleries, d'aller

doucement, parce qu'il y avait du danger; mais il ne tint compte de

mes avis, et il me répondit en français que j'étais un peureux, avec

ce ton avantageux qu'ils ont tous; et sur-le-champ, piquant son cheval

qui glissa, il alla tomber avec lui, bête sur bête, sur une grosse

pierre, et de là dans la rivière. Mais, comme Dieu a pitié des fous,

je courus aussitôt, je sautai sur la pierre, et, m'y attachant d'une

main, de l'autre je le saisis par son manteau, au moment où il allait

disparaître dans l'eau, et je lui sauvai la vie. Mais, comme je m'en

félicitais, il me dit presque en colère et en murmurant, que je

n'avais rien fait, si je ne sauvais aussi ses écritures, qui étaient

de la plus haute importance. Alors j'invitai un de nos guides à

l'aider, en lui promettant une récompense; ce qui fut heureusement

exécuté, car il n'y eut rien de perdu. Arrivés à _Isdevedra_, nous

fîmes une bourse commune pour la dépense du voyage, dont je fus

chargé. Après dîner, je donnai quelque argent de cette bourse au guide

qui avait sauvé les papiers du notaire; mais celui-ci me dit que

j'avais promis de donner du mien, et que celui de la bourse commune ne

m'appartenait pas; ce qui me mit si en colère que je lui dis les

sottises qu'il méritait. En ce moment, l'autre guide, qui n'avait

rien fait, voulut aussi être payé pour avoir aidé, disait-il, à sauver

les écritures; mais lui ayant répondu que celui qui avait porté la

croix en méritait seul la récompense: Je vous en donnerai une, me

dit-il, près de laquelle vous pleurerez.--Et moi, lui répondis-je, j'y

attacherai un cierge près duquel tu pleureras avant moi. Comme nous

étions là sur les confins de l'État vénitien et de l'Allemagne, il

alla chercher du monde avec lequel il vint sur moi, une lance à la

main; mais, comme j'avais un bon cheval, je préparai mon arquebuse, et

je dis à mes gens: Je tuerai celui-ci, défendez-vous contre les

autres; ce sont des voleurs de grand chemin qui ont pris cette

occasion pour nous assassiner. L'aubergiste chez lequel nous avions

dîné appela un vieux caporal pour mettre l'ordre, en lui disant que

j'étais un jeune homme très-courageux; que si l'on me tuait, j'en

aurais auparavant tué bien d'autres. Allez en paix, me dit le caporal;

quand vous auriez été cent, vous ne vous seriez pas tirés d'ici. Moi

qui voyais qu'il disait la vérité, et qui avais déjà fait le sacrifice

de ma vie, je secouai ma tête, en lui disant que je me serais défendu

jusqu'à la mort. Nous étant remis en route, à la première auberge,

nous fîmes le compte de la bourse: je me séparai de ce sot de notaire,

et, emportant l'amitié du gentilhomme, j'arrivai à Ferrare avec mes

deux garçons seulement.

J'allai sur-le-champ présenter mes respects au duc, afin de pouvoir

partir le lendemain pour Lorette. Après deux heures d'attente, j'eus

l'honneur de le voir et de lui baiser les mains. Il voulut me faire

mettre à table avec lui, mais je le priai de m'excuser, attendu que,

vivant de peu depuis ma maladie, je craignais d'abuser, pour ma santé,

de l'excellence de ses mets; que j'aurais plus de temps, en ne

mangeant pas, pour répondre à ses questions. Je restai quelques heures

avec lui; et lui ayant demandé congé, je trouvai à mon auberge ma

table couverte de quelques plats délicats, qu'il avait eu la bonté de

m'y envoyer, avec d'excellent vin. Comme l'heure de mon repas était

passée, j'en eus beaucoup plus d'appétit, et ce fut, depuis quatre

mois, le jour où je pus manger avec plaisir.

Le lendemain je partis pour Lorette, où je fis mes prières à la

sainte Vierge.

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 65 / 137 题