Benvenuto confia son atelier à Rome à un de ses meilleurs élèves,
_Filici_. Il prit avec lui _Ascanio_ et un jeune homme de Pérouse, et
partit de Rome à cheval et armé avec eux. Le cardinal _Bembo_ les
reçut à Padoue, lui fit faire son portrait, et lui donna trois chevaux
turcs pour continuer son voyage. Ses aventures, en traversant les
Alpes de Padoue à Lyon, sont écrites à la façon de _Gil Blas_. Nous y
arrivâmes, dit-il, toujours en riant et en chantant. Ainsi de Lyon à
Paris.
François Ier, quoique menacé d'une guerre dispendieuse, le reçut à
_Fontainebleau_, Vatican des Valois. Le roi, qui partait pour
l'Italie, l'engagea à le suivre pour causer des ouvrages qu'il se
proposait de lui commander. Benvenuto remonta à cheval avec sa suite,
franchit le Simplon et arriva au bord d'une rivière des États
vénitiens. Il y eut une nouvelle rixe.
La rivière, dit-il, était fort large et très-profonde, et on la
traversait sur un pont long et étroit qui n'avait pas de garde-fou.
Arrivé le premier, et jugeant ce passage dangereux, je recommandai à
mes jeunes gens de descendre de cheval, et de les mener par la bride:
ce qui nous le fit franchir sans danger. Les deux Français avec qui je
voyageais étaient, l'un gentilhomme, et l'autre un notaire qui se
moquait de ce que nous étions descendus de cheval pour si peu de
chose. Je lui disais, pour répondre à ses railleries, d'aller
doucement, parce qu'il y avait du danger; mais il ne tint compte de
mes avis, et il me répondit en français que j'étais un peureux, avec
ce ton avantageux qu'ils ont tous; et sur-le-champ, piquant son cheval
qui glissa, il alla tomber avec lui, bête sur bête, sur une grosse
pierre, et de là dans la rivière. Mais, comme Dieu a pitié des fous,
je courus aussitôt, je sautai sur la pierre, et, m'y attachant d'une
main, de l'autre je le saisis par son manteau, au moment où il allait
disparaître dans l'eau, et je lui sauvai la vie. Mais, comme je m'en
félicitais, il me dit presque en colère et en murmurant, que je
n'avais rien fait, si je ne sauvais aussi ses écritures, qui étaient
de la plus haute importance. Alors j'invitai un de nos guides à
l'aider, en lui promettant une récompense; ce qui fut heureusement
exécuté, car il n'y eut rien de perdu. Arrivés à _Isdevedra_, nous
fîmes une bourse commune pour la dépense du voyage, dont je fus
chargé. Après dîner, je donnai quelque argent de cette bourse au guide
qui avait sauvé les papiers du notaire; mais celui-ci me dit que
j'avais promis de donner du mien, et que celui de la bourse commune ne
m'appartenait pas; ce qui me mit si en colère que je lui dis les
sottises qu'il méritait. En ce moment, l'autre guide, qui n'avait
rien fait, voulut aussi être payé pour avoir aidé, disait-il, à sauver
les écritures; mais lui ayant répondu que celui qui avait porté la
croix en méritait seul la récompense: Je vous en donnerai une, me
dit-il, près de laquelle vous pleurerez.--Et moi, lui répondis-je, j'y
attacherai un cierge près duquel tu pleureras avant moi. Comme nous
étions là sur les confins de l'État vénitien et de l'Allemagne, il
alla chercher du monde avec lequel il vint sur moi, une lance à la
main; mais, comme j'avais un bon cheval, je préparai mon arquebuse, et
je dis à mes gens: Je tuerai celui-ci, défendez-vous contre les
autres; ce sont des voleurs de grand chemin qui ont pris cette
occasion pour nous assassiner. L'aubergiste chez lequel nous avions
dîné appela un vieux caporal pour mettre l'ordre, en lui disant que
j'étais un jeune homme très-courageux; que si l'on me tuait, j'en
aurais auparavant tué bien d'autres. Allez en paix, me dit le caporal;
quand vous auriez été cent, vous ne vous seriez pas tirés d'ici. Moi
qui voyais qu'il disait la vérité, et qui avais déjà fait le sacrifice
de ma vie, je secouai ma tête, en lui disant que je me serais défendu
jusqu'à la mort. Nous étant remis en route, à la première auberge,
nous fîmes le compte de la bourse: je me séparai de ce sot de notaire,
et, emportant l'amitié du gentilhomme, j'arrivai à Ferrare avec mes
deux garçons seulement.
J'allai sur-le-champ présenter mes respects au duc, afin de pouvoir
partir le lendemain pour Lorette. Après deux heures d'attente, j'eus
l'honneur de le voir et de lui baiser les mains. Il voulut me faire
mettre à table avec lui, mais je le priai de m'excuser, attendu que,
vivant de peu depuis ma maladie, je craignais d'abuser, pour ma santé,
de l'excellence de ses mets; que j'aurais plus de temps, en ne
mangeant pas, pour répondre à ses questions. Je restai quelques heures
avec lui; et lui ayant demandé congé, je trouvai à mon auberge ma
table couverte de quelques plats délicats, qu'il avait eu la bonté de
m'y envoyer, avec d'excellent vin. Comme l'heure de mon repas était
passée, j'en eus beaucoup plus d'appétit, et ce fut, depuis quatre
mois, le jour où je pus manger avec plaisir.
Le lendemain je partis pour Lorette, où je fis mes prières à la
sainte Vierge.