L'ÂME.

Puisque le ciel m'en impose la loi,

Je serai ta compagne encore;

Oui, des jours plus heureux vont se lever, je croi,

Et déjà j'en ai vu l'aurore.

Ayant donc repris courage par mes propres forces, et continuant de

lire la Bible, je m'étais tellement accoutumé à l'obscurité de ma

prison, qu'au lieu d'une heure et demie, j'en pouvais employer trois à

mes lectures. Je considérais avec étonnement quelle est la force de la

puissance divine dans les âmes simples et croyantes avec ferveur,

auxquelles Dieu accorde de faire tout ce qu'elles s'imaginent; et

j'espérais la même grâce de Dieu, à cause de mon innocence. C'est ce

qui faisait que je le priais, et que je m'entretenais sans cesse avec

lui. J'y trouvais un si grand plaisir, que j'oubliais entièrement tout

ce que j'avais souffert; et, tout le jour, je chantais des psaumes ou

des cantiques à sa gloire.

Le seul malaise que j'éprouvasse venait de mes ongles, qui étaient

devenus si longs que je ne pouvais ni me vêtir ni me toucher sans me

blesser. Mes dents se gâtaient, ou se séparaient tellement de leurs

alvéoles que je pouvais les en arracher sans douleur, comme si elles

eussent été dans une gaîne. Cependant je m'étais accoutumé à ces

nouvelles douleurs. Tantôt je chantais ou je priais, tantôt j'écrivais

avec ma brique et l'encre dont j'ai parlé; et je commençai, sur ma

captivité, des vers que l'on verra plus bas.

Le bon châtelain envoyait souvent en secret savoir ce que je faisais;

et comme, le dernier du mois de juillet, me réjouissant en moi-même de

cette grande fête qui se célèbre tous les ans à Rome, le premier

d'août, je me disais: Jusqu'ici j'ai fait cette fête avec un esprit

mondain; cette année, je la ferai avec un coeur tout en Dieu: combien

j'y trouverai plus de plaisir! ceux qui m'écoutaient allèrent le

redire au châtelain, qui s'écria avec douleur: Ô Dieu, il vit content

au milieu des souffrances, et moi, je meurs à cause de lui, au milieu

de toutes les commodités de la vie! Allez! et mettez-le dans cette

caverne souterraine où l'on fit mourir de faim le prédicateur

_Fojano_[13]; peut-être cette prison lui fera-t-elle sortir la joie du

coeur!

[Note 13: C'était un fameux prédicateur, partisan des ennemis des

Médicis. On l'enferma dans le château Saint-Ange, où il mourut de la

mort la plus cruelle.]

Aussitôt le capitaine _Manaldi_ vint avec vingt hommes armés, et me

trouva à genoux devant Dieu le Père entouré de ses anges, et un

crucifix ressuscitant victorieux, que j'avais figurés sur le mur, avec

un peu de charbon que j'avais trouvé dans la terre.

Depuis quatre mois que j'étais couché sur le dos, à cause de ma jambe,

j'avais rêvé tant de fois que les anges venaient eux-mêmes me la

panser, que je m'en servais; et j'étais devenu aussi fort que si je

n'y eusse jamais eu de mal. Ces hommes armés qui étaient venus me

prendre me redoutaient comme si j'eusse été un vrai dragon. Le

capitaine me dit: Nous venons ici beaucoup de gens armés, et avec

grand bruit; et vous ne daignez pas nous regarder! Voyant bien, à ces

paroles, qu'ils venaient pour accroître mes maux, mais préparé à tout

souffrir, je lui répondis: J'ai tourné vers ce Dieu, roi des cieux,

toutes les pensées de mon âme, de sorte qu'il ne reste rien pour vous.

Tout ce qu'il y a de bon en moi n'est point de votre ressort; ainsi,

faites ce que vous voudrez. Le poltron de capitaine, ne sachant ce que

je voulais dire, ordonna à quatre de ses hommes les plus robustes de

reculer leurs armes, de peur que je ne m'en emparasse, et leur cria

ensuite: Vite! vite! sautez-lui sur le dos, et saisissez-le, serrez-le

bien fort! J'aurais moins peur du diable que de lui! Prenez garde

qu'il ne vous échappe! Moi, garrotté et maltraité par eux, m'attendant

à de plus grands maux encore, je levais mes yeux vers le Christ, en

disant: Dieu juste! vous avez payé toutes nos dettes sur votre croix;

pourquoi faut-il que mon innocence paye celles de gens qui me sont

inconnus? Mais que votre volonté soit faite!

Ils me transportèrent ensuite, avec un gros flambeau allumé devant

eux; et je croyais qu'ils m'allaient jeter dans le trébuchet de

_Sammalo_, lieu épouvantable qui en avait englouti plusieurs, et où

l'on tombait tout en vie de haut en bas, jusqu'au fond des fondations

du château. Mais cela n'arriva pas; et je crus m'en être tiré à bon

marché. L'on se contenta de m'enfermer dans la caverne du

_Prédicateur_. Dès que je fus seul, je chantai un _Miserere_, un _De

profundis_, et le cantique _In te, Domine, speravi_. Je célébrai la

fête du jour avec Dieu, et je remplissais mon coeur de foi et

d'espérance. Le jour d'après, ils me tirèrent de cette caverne, et me

remirent au lieu où ils m'avaient pris; et devant eux, en revoyant la

figure de mon Dieu, je répandis des larmes de joie.

Le châtelain voulait toujours savoir ce que je faisais. Le pape, qui

s'informait aussi de tout, et auquel les médecins avaient annoncé la

mort prochaine du châtelain, dit qu'il voulait que celui-ci me fît

mourir avant lui, de la manière qu'il le jugerait à propos, puisque

j'étais la cause de sa mort. Le châtelain ayant su ces paroles du

pape, par son fils _Pier Luigi_: Le pape veut donc, lui dit-il, que je

me venge de _Benvenuto_, et le laisse à ma disposition? Hé bien, qu'il

me laisse faire! Il devint alors plus cruel envers moi que le pape

même. Le jeune invisible qui m'avait empêché de me tuer vint encore

vers moi; et, d'une voix fort claire: Mon cher _Benvenuto_! me

cria-t-il, allons! allons! fais ta prière à Dieu, et crie fort! Tout

effrayé alors, je me jette à genoux, et je dis mes oraisons

accoutumées; j'y ajoutai le psaume _Qui habitat in adjutorio_, et je

m'entretins un moment avec Dieu; et la même voix me dit: Va te reposer

à présent, et sois sans crainte. Dans le même instant, le châtelain,

ayant donné l'ordre de me faire mourir, changea soudain de sentiment,

en disant: N'est-ce pas le même _Benvenuto_ que j'ai tant défendu, et

dont je connais toute l'innocence? Comment Dieu me pardonnera-t-il,

si je ne pardonne moi-même? Allez lui dire qu'au lieu de la mort, je

lui donne la liberté. Je veux de plus, par mon testament, l'acquitter

de toutes les dépenses qu'il m'a faites. Le pape, qui en fut informé,

s'en mit fort en colère.

Cependant je priais toujours, et je composais mon chapitre sur ma

prison. La nuit je faisais les songes les plus agréables; et il me

semblait être toujours avec cet esprit invisible qui me donnait de si

salutaires avertissements.»

Le pape Clément VII, protecteur de _Benvenuto_, meurt en admirant ses

chefs-d'oeuvre. _Benvenuto_ crie quelquefois après _Pompeio_, un

officier milanais de Sa Sainteté, qui s'était de tout temps déclaré

son ennemi. Il se retire chez son ami _Delbène_, où tout Rome vient le

féliciter de son assassinat.

Le cardinal _Farnèse_, nommé pape quelques jours après, envoie lui

demander son travail et l'assurer de sa protection. Le fils du pape

_Pier Luigi_, assassiné depuis par ses ordres, pour le punir de son

ingratitude envers son père et son bienfaiteur, se déclara contre

Benvenuto et l'obligea à chercher sa sûreté à Florence.

Il y fut bien accueilli par le duc Alexandre de Médicis, qui lui

donna une forte somme d'argent pour aller à Venise, et revenir ensuite

travailler à son service. Mécontent du sculpteur _Sansovino_, qui,

plein de son mérite, se préférait à Michel-Ange, il repart pour

Florence avec son ami Tribolo.

Les persécutions du pape devinrent une vengeance privée.

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 58 / 137 题