Le 10 août, qui détrône et emprisonne l'infortuné Louis XVI, force
Alfieri à fuir inopinément cette scène de carnage. Le 18 août il part
avec la comtesse, sans avoir eu le temps de pourvoir à tout ce qu'il
laisse à Paris.
«Après avoir employé ou perdu environ deux mois, dit-il, à chercher
et à meubler une nouvelle maison, nous y entrâmes au commencement de
1792. Elle était très-belle et fort commode. Chaque jour on attendait
celui qui verrait s'établir enfin un ordre de choses tolérable; mais
le plus souvent on désespérait que jamais ce jour dût venir. Dans
cette position incertaine, mon amie et moi, comme aussi tous ceux qui
alors étaient à Paris et en France, et que leurs intérêts y
retenaient, nous ne faisions que traîner le temps. Déjà, depuis plus
de deux ans, j'avais fait venir de Rome tous les livres que j'y avais
laissés en 1783, et le nombre s'en était fort augmenté, tant à Paris
que dans ce dernier voyage en Angleterre et en Hollande. Ainsi, de ce
côté, il s'en fallait peu que je n'eusse à ma disposition tous les
livres qui pouvaient m'être nécessaires ou utiles dans l'étroite
sphère de mes études. Entre mes livres et ma chère compagne, il ne me
manquait donc aucune consolation domestique; mais ce qui nous manquait
à tous les deux, c'était l'espoir, c'était la vraisemblance que cela
pût durer. Cette pensée me détournait de toute occupation, et, ne
pouvant songer à autre chose, je continuai à me faire le traducteur
de Virgile et de Térence. Pendant ce dernier séjour à Paris, non plus
que dans le précédent, je ne voulus jamais fréquenter ni connaître,
même de vue, un seul de ces innombrables faiseurs de prétendue
liberté, pour qui je me sentais la répugnance la plus invincible, pour
qui j'avais le plus profond mépris. Aujourd'hui même où j'écris,
depuis plus de quatorze ans que dure cette farce tragique, je puis me
vanter que je suis encore, à cet égard, vierge de langue, d'oreilles,
et même d'yeux, n'ayant jamais vu, ou entendu, ou entretenu aucun de
ces Français esclaves qui font la loi, ni aucun de ces esclaves qui la
reçoivent.
«Au mois de mars de cette année, je reçus des lettres de ma mère, et
ce furent les dernières. Elle m'y exprimait, avec une vive et
chrétienne affection, sa grande inquiétude de me voir, disait-elle,
«dans un pays où il y avait tant de troubles, où l'exercice de la
religion catholique n'était plus libre, où chacun ne cesse de trembler
dans l'attente de nouveaux désordres et de calamités nouvelles.» Elle
ne disait, hélas! que trop vrai, et l'avenir le prouva bientôt. Mais
lorsque je me remis en route pour l'Italie, la digne et vénérable
dame n'existait déjà plus. Elle quitta ce monde le 23 avril 1792, à
l'âge de soixante-dix ans accomplis.
«Cependant s'était allumée entre la France et l'empereur cette guerre
funeste, qui finit par devenir générale. Au mois de juin on essaya de
détruire entièrement le nom de roi; c'était tout ce qui restait de la
royauté. La conspiration du 20 juin ayant avorté, les choses
traînèrent encore de mal en pis, jusqu'au fameux 10 août, où tout
éclata, comme chacun sait. Il ne sera pas hors de propos de rapporter
ici le détail que j'en écrivais à l'abbé de Caluso, le 14 août
1792.....
«L'événement accompli, je ne voulus pas perdre un seul jour, et ma
première, mon unique pensée étant de soustraire mon amie à tous les
dangers qui pouvaient la menacer, je me hâtai, dès le 18, de faire
tous les préparatifs de notre départ. Restait la plus grande
difficulté; il nous fallait des passe-ports pour sortir de Paris et du
royaume; nous fîmes si bien pendant ces deux ou trois jours, que le 15
ou le 16 nous en avions déjà obtenu, en qualité d'étrangers, moi de
l'envoyé de Venise, mon amie de celui de Danemark, qui, seuls à peu
près de tous les ministres, étaient restés auprès de ce simulacre de
roi. Nous eûmes beaucoup plus de peine à obtenir de notre section
(c'était celle du Mont-Blanc) les autres passe-ports qui nous étaient
nécessaires, un par personne, tant les maîtres que les valets et les
femmes de chambre, avec le signalement de chacun, la taille, les
cheveux, l'âge, le sexe, que sais-je, moi? Ainsi munis de toutes ces
patentes d'esclaves, nous avions fixé notre départ au lundi 20 août;
mais, tout étant prêt, un juste pressentiment nous en fit devancer le
jour, et nous partîmes le 18, qui était un samedi, dans l'après-dînée.
Arrivés à la barrière Blanche, qui était la plus rapprochée de nous,
pour gagner Saint-Denis et la route de Calais où nous nous dirigions
pour sortir au plus vite de ce malheureux pays, nous n'y trouvâmes
qu'un poste de trois ou quatre gardes nationaux avec un officier, qui,
ayant visité nos passe-ports, se disposait à nous ouvrir la grille de
cette immense prison, et à nous laisser passer en nous souhaitant bon
voyage. Mais il y avait auprès de la barrière un méchant cabaret d'où
s'élancèrent à la fois une trentaine environ de misérables vauriens
déguenillés, ivres, furieux. Ces gens ayant vu nos voitures, nous en
avions deux, et nos impériales chargées de malles, avec une suite de
deux femmes et deux ou trois hommes pour nous servir, s'écrièrent que
tous les riches voulaient s'échapper de Paris avec toutes leurs
richesses, et les laisser, eux, dans la misère et l'abandon. Alors
commença une lutte entre ce petit nombre de pauvres gardes nationaux
et ce ramas ignoble de coquins, les uns voulant nous aider à sortir,
les autres nous retenir. Je me jetai hors de la voiture, et, tombant
au milieu du tumulte, muni de nos sept passe-ports, je me mis à
disputer, à crier, à tempêter plus fort qu'eux tous; c'est là le vrai
moyen de venir à bout des Français. Ils lisaient l'un après l'autre,
ou se faisaient lire par ceux d'entre eux qui savaient lire, la
description des figures de chacun de nous. Mais, plein de colère et
d'emportement, et méconnaissant alors le danger, ou, si l'on veut,
assez dominé par la passion pour m'exposer à la grandeur du péril qui
menaçait nos têtes, je parvins jusqu'à trois fois à reprendre mon
passe-port, m'écriant à haute voix: «Voyez et écoutez-moi: Je me nomme
Alfieri; je ne suis pas Français, je suis Italien; grand, maigre,
pâle, les cheveux roux; c'est bien moi, regardez plutôt. J'ai mon
passe-port. Je l'ai obtenu, dans les formes, de ceux qui avaient
autorité pour me le délivrer. Nous voulons passer, et par le ciel nous
passerons.» L'échauffourée dura plus d'une demi-heure; je fis bonne
contenance, et ce fut ce qui nous sauva. Sur ces entrefaites, beaucoup
de gens s'étaient amassés autour de nos deux voitures; les uns
criaient: Mettons le feu aux voitures! D'autres: Brisons-les à coups
de pierres! D'autres encore: Ce sont des nobles et des riches qui se
sauvent, ramenons-les à l'hôtel de ville, et qu'on en fasse justice!
Mais peu à peu le faible secours de nos quatre gardes nationaux, qui
de loin en loin ouvraient la bouche en notre faveur, la violence de
mes cris, ces passe-ports que je leur montrai, et que je leur déclamai
avec une voix de crieur public, plus que tout le reste enfin, la
grande demi-heure pendant laquelle ces _singes-tigres_ eurent tout le
temps de se fatiguer à la lutte, tout cela finit par ralentir leur
résistance, et les gardes m'ayant fait signe de remonter dans ma
voiture où j'avais laissé mon amie (en quel état! on peut l'imaginer),
je m'y jetai; les postillons se remirent en selle, la grille s'ouvrit,
et nous sortîmes au galop, accompagnés par les sifflets, les insultes
et les malédictions de cette canaille. Il fut heureux pour nous que
l'avis de ceux qui voulaient nous reconduire à l'hôtel de ville ne
prévalût pas; si on nous voyait arriver ainsi avec deux voitures
surchargées, et ramenés en pompe avec ce renom de fugitifs, il y avait
beaucoup à craindre pour nous au milieu de cette populace. Une fois
devant les brigands de la municipalité, nous étions bien sûrs de ne
plus partir; tout au contraire, on nous envoyait en prison; et si le
hasard voulait que nous y fussions encore le 2 septembre, c'est-à-dire
quinze jours après, nous étions de la fête, et nous partagions le sort
de tant d'autres braves gens qui s'y virent cruellement égorgés.
Échappés de cet enfer, nous arrivâmes à Calais en deux jours et demi,
pendant lesquels nous montrâmes nos passe-ports plus de quarante fois.
Nous sûmes depuis que nous étions les premiers étrangers qui eussent
quitté Paris et le royaume, depuis la catastrophe du 10 août. À chaque
municipalité, sur la route, où il nous fallait aller présenter nos
passe-ports, ceux qui les lisaient demeuraient frappés d'étonnement et
de stupeur au premier coup d'oeil qu'ils y jetaient. Ils étaient
imprimés, mais on y avait effacé le nom du roi. On était peu ou mal
informé des événements de Paris, et on tremblait. Voilà sous quels
auspices je sortis enfin de France, avec l'espoir et la résolution de
ne jamais plus y rentrer. À Calais, on nous laissa entièrement libres
de continuer jusqu'à la frontière de Flandre par Gravelines, et, au
lieu de nous embarquer, nous préférâmes aller sur-le-champ à
Bruxelles. Nous avions pris la route de Calais, parce que la guerre
n'ayant point encore éclaté entre la France et les Anglais, nous
pensâmes qu'il serait plus facile de passer en Angleterre qu'en
Flandre, où la guerre se poussait vivement. En arrivant à Bruxelles,
mon amie voulut se remettre un peu de la peur qu'elle avait eue, et
passer un mois à la campagne, avec sa soeur et son digne beau-frère.
Là nous apprîmes, par ceux de nos gens que nous avions laissés à
Paris, que, ce même lundi 20 août fixé d'abord pour notre départ, que
j'avais par bonheur avancé de deux jours, cette même section qui nous
avait délivré nos passe-ports s'était présentée en corps (voyez un peu
la démence et la stupidité de ces gens-là!) pour arrêter mon amie et
la conduire en prison. Pourquoi? cela va sans dire, elle était noble,
riche, irréprochable. Pour moi, qui ai toujours valu moins qu'elle,
ils ne me faisaient pas encore cet honneur. Ne nous trouvant pas, ils
avaient confisqué nos chevaux, nos livres et le reste, mis le
séquestre sur nos revenus, et ajouté nos noms à la liste des émigrés.
Nous sûmes depuis, de la même manière, la catastrophe et les horreurs
qui ensanglantèrent Paris le 2 septembre, et nous remerciâmes, nous
bénîmes la Providence, qui nous avait permis d'y échapper.
«Voyant s'obscurcir de plus en plus l'horizon de ce malheureux pays,
et s'établir dans le sang et par la terreur la soi-disant république,
nous tînmes sagement pour gagné tout ce qui pouvait nous rester
ailleurs, et nous partîmes pour l'Italie, le premier jour d'octobre.
Nous passâmes par Aix-la-Chapelle, Francfort, Augsbourg et Inspruck,
et nous arrivâmes au pied des Alpes. Nous les franchîmes gaiement, et
nous crûmes renaître, le jour où nous retrouvâmes notre beau et
harmonieux pays. Le plaisir de me sentir libre et de fouler avec mon
amie ces mêmes chemins que plusieurs fois j'avais parcourus pour
aller la voir; la satisfaction de pouvoir, à mon gré, jouir de sa
sainte présence, et de reprendre sous son ombre mes études chéries,
tout ce bonheur me remit tant de calme et de sérénité dans l'âme, que,
d'Augsbourg à Florence, la source poétique s'ouvrit de nouveau, et les
vers jaillirent en foule. Enfin, le 3 novembre, nous arrivâmes à
Florence, que nous n'avons plus quittée, et où je retrouvai le trésor
vivant de ma belle langue, ce qui me dédommagea amplement de tant de
pertes en tout genre, qu'il m'avait fallu supporter en France.»