«Alfieri, chassé de Rome, recommence sa vie errante. Il va d'abord à
Sienne chez son fidèle ami Francesco Gori Gandinelli. Les grands
souvenirs de la poésie nationale l'attirent ensuite vers les lieux
consacrés: il cherche l'âme de Dante à Ravenne, il visite à Arqua le
tombeau de Pétrarque et celui d'Arioste à Ferrare. Pendant ces
pèlerinages, la poétique fureur qui le possède va s'exaltant de plus
en plus; ivre d'admiration pour les quatre grands maîtres italiens et
impatient de se placer auprès d'eux, s'il rencontre sur sa route un
journal dans lequel ses premières tragédies sont librement appréciées,
il traite la presse littéraire avec une violence où l'on sent à la
fois l'orgueil du patricien et l'irritabilité d'une âme en peine.
Enfin, allant de ville en ville, «toujours pleurant, rimant toujours,»
il voit à Masino son cher ami de Lisbonne, l'excellent abbé de Caluso;
il voit aussi les deux maîtres de ce style facile et souple qu'il
s'efforçait d'atteindre, Parini à Milan et Cesarotti à Padoue; il
revient ensuite en Toscane, il y fait imprimer un nouveau choix de ses
tragédies; puis, incapable de supporter sa douleur, il veut se
distraire en changeant de place et part soudain pour l'Angleterre. Son
amour pour la comtesse d'Albany et sa passion pour les vers s'étaient
développés ensemble; séparé de son amie, il sentait sa troisième
passion, celle des chevaux, reprendre invinciblement le dessus et
triompher de la poésie. Passion effrontée! dit-il gaiement. Que de
fois les beaux coursiers, dans la tristesse et l'abattement de mon
coeur, ont osé combattre, ont osé vaincre les livres et les vers! De
poëte je redevenais palefrenier...» Il était poëte encore lorsque,
débarqué à Antibes, il allait mêler ses larmes brûlantes aux flots de
la Sorgue, en face du sombre rocher de Vaucluse, délicieuse solitude,
dit-il, car il n'y a vu que l'ombre du _souverain maître d'amour_, et
le souvenir de Laure de Noves lui a rappelé Louise d'Albany. C'est
bien le poëte aussi, le poëte toscan irrité, le petit-fils de Dante et
l'héritier de ses colères, qui maudit en passant l'_immense cloaque
parisien_, et les écrivains ignorants qui de toute la littérature
italienne comprennent tout au plus Métastase, et le _jargon nasal_ de
ce pays, _ce qu'il y a de moins toscan au monde_. Fou d'enthousiasme
ou de fureur, nous reconnaissons l'auteur d'_Antigone_ et de
_Virginie_; mais bientôt, quand il arrive à Londres, il ne songe plus
qu'aux belles têtes de chevaux, aux fières encolures, aux larges
croupes, et son grand souci est de faire traverser le détroit à ces
quinze nobles bêtes dont il va enrichir ses écuries.
«Pendant qu'il court le monde, la comtesse d'Albany passe l'été et
l'automne à Genzano, dans une retraite enchantée d'où elle aperçoit
devant elle les sommets du mont Albano et à ses pieds le lac de Némi,
Le beau lac de Némi qu'aucun souffle ne ride.
«C'est là qu'elle recevait les lettres d'Alfieri, c'est de là qu'elle
envoyait ses consolations à cette âme impétueuse. Si nous ne possédons
pas cette correspondance où tant de choses sans doute nous seraient
révélées, on montre du moins à Florence un document assez bizarre qui
appartient précisément à cette date, et n'a pas besoin de commentaire.
C'est un cahier renfermant une série de sonnets adressés pour la
plupart à la comtesse, avec ce titre étrange: _Sonetti di Psipsio
copiati da Psipsia in Genzano, il di 17 ottobre 1783, anno disgraziato
per tutti due._ Psipsio, Psipsia, pourquoi ces noms? Il y a là une
énigme que personne encore n'a devinée, mais ce détail offre peu
d'intérêt; la seule chose à signaler ici, c'est le témoignage de leurs
sentiments mutuels pendant ces années de séparation et d'exil.
«Au commencement de l'hiver, la comtesse d'Albany revint à Rome, où de
graves événements l'attendaient. Le roi de Suède, Gustave III,
visitait alors l'Italie, et, bien qu'il voyageât sous le nom du comte
de Haga, c'est-à-dire _incognito_, sans pompe, sans bruit, occupé
seulement d'étudier les monuments et les musées, il se mêla cependant,
comme tout le monde, des affaires de la comtesse d'Albany. Il avait eu
une entrevue le 1er décembre à Pise avec Charles-Édouard; il avait
reçu ses confidences, il n'avait pu retenir ses larmes en voyant à
quelle misérable situation était réduit l'héritier de tant de rois.
Après l'avoir décidé à renoncer pour toujours à son rôle de
prétendant, il s'était fait un devoir d'assurer le repos de ses
derniers jours, il avait écrit à Louis XVI pour le prier d'améliorer
la position pécuniaire du malheureux prince, et cette lettre, remise
au roi de France par l'ambassadeur suédois, M. le baron de
Staël-Holstein, avait déjà obtenu un résultat favorable. Il lui
restait encore à régler les rapports de Charles-Édouard avec sa femme,
à mettre fin, d'une manière ou d'une autre, à une situation qui était
le scandale de l'Italie et de l'Europe. Gustave III, dès son arrivée à
Rome, au commencement de l'année 1784, eut des conférences, à ce
sujet, avec la comtesse d'Albany et le cardinal d'York. Que se
passa-t-il dans ces conférences? Quel fut le rôle du cardinal? quelle
fut l'attitude de la comtesse? On ne sait, mais il est clair que ni
l'un ni l'autre ne pouvaient entretenir le roi de Suède dans les
illusions qu'il s'était faites. Gustave apprit là bien des choses dont
il ne se doutait point, et, voyant qu'il fallait renoncer à l'espoir
de ramener la comtesse, il conçut aussitôt le projet de faire
prononcer la séparation légale des deux époux. Le 24 mars 1784, il
annonçait à Charles-Édouard le résultat de ses démarches; on devine
aisément, d'après la réponse du prince, les révélations et les
conseils que renfermait cette lettre. Voici ce que l'héritier des
Stuarts s'empressait d'écrire, trois jours après, à son ami le roi de
Suède, ou plutôt le comte de Haga. De tels documents veulent être
cités avec une fidélité scrupuleuse; ce ne sont pas des modèles de
style ou de correction qu'on y cherche.
«Monsieur le Comte, j'ai été on ne peut plus sensible à la vôtre
obligeante de Rome, du 24 mars. Je me mets entièrement dans les bras
d'un si digne ami que vous êtes, Monsieur, car je ne connais personne
à qui je puisse confier mieux et mon honneur et mes intérêts. Tâchez
de terminer cette affaire le plus tôt possible. Je consens pleinement
à une séparation totale avec ma femme, et qu'elle ne porte plus mon
nom. En vous renouvelant les plus sincères sentiments de
reconnaissance et d'amitié, je suis votre bon ami,
«C. D'ALBANIE[1].»
[Note 1: Charles-Édouard signait _comte d'Albanie_, et sa femme
_comtesse d'Albany_. Le prince francisait son nom, à peu près comme
l'Arioste, dans maintes strophes de l'_Orlando furioso_, en avait fait
un nom italien, _il duca d'Albania_. La princesse était restée fidèle
à l'orthographe anglaise.]
«Les conditions de la séparation furent réglées par le roi de Suède et
le cardinal d'York. La comtesse abandonna la plus grande partie de
son douaire, et la cour de France, pour faciliter cet arrangement, lui
assura une rente annuelle de soixante mille livres. Ces conventions
une fois arrêtées, et le pape ayant autorisé la séparation _a mensa et
toro_, Charles-Édouard signa la déclaration que voici:
«Nous, Charles, roi légitime de la Grande-Bretagne, sur les
représentations qui nous ont été faites par
Louise-Caroline-Maximilienne-Emmanuel, princesse de Stolberg, que
pour bien des raisons elle souhaitait demeurer dans un éloignement
et séparation de notre personne, que les circonstances et nos
malheurs communs rendaient nécessaires et utiles pour nous deux, et
considérant toutes les raisons qu'elle nous a exposées, nous
déclarons par la présente que nous donnons notre consentement libre
et volontaire à cette séparation, et que nous lui permettons dores
en avant de vivre à Rome, ou en telle autre ville qu'elle jugera le
plus convenable, tel étant notre bon plaisir.
«Fait et scellé du sceau de nos armes, en notre palais, à Florence, le
3 avril 1784.
«Approuvons l'écriture et le contenu ci-dessus.
«CHARLES R.»
«La comtesse d'Albany (car elle continua de porter ce nom) profita
bientôt de sa liberté pour quitter Rome; mais, n'osant pas encore
braver l'opinion publique au point de se retrouver avec Alfieri dans
quelque ville d'Italie, elle lui donna rendez-vous en Alsace. Elle
était allée passer la chaude saison au pied des Vosges; ce fut là,
dans une jolie maison de campagne non loin de Colmar, que les deux
amants se retrouvèrent. Le poëte y demeure deux mois, et aussitôt
voilà les tragédies qui reprennent l'avantage sur les coursiers aux
fières encolures. L'inspiration et même, pour parler plus simplement,
le désir de se mettre à l'oeuvre, le désir de prendre la plume et de
tenter quelque chose, étaient intimement attachés pour Alfieri à la
présence de la comtesse. Encore _palefrenier_ la veille, il redevient
poëte tout à coup dans sa villa de Colmar. C'est là qu'il compose
_Agis_, _Sophonisbe_, _Myrrha_; c'est là qu'il écrira ses deux
_Brutus_ et la première de ses _Satires_. L'année suivante, en effet,
aux premiers beaux jours de l'été, le poëte et son amie,
volontairement séparés pendant l'hiver, accourront de nouveau l'un
vers l'autre au fond de cette complaisante Alsace qui les cache si
bien à tous les yeux. On sait avec quelle ivresse Alfieri parle de
cette période dans l'histoire de sa vie; on se rappelle sa douleur
quand la comtesse, encore soigneuse de sa renommée, revient passer
l'hiver dans les États du pape, s'établit à Bologne, et oblige son
compagnon à choisir une autre résidence; on se rappelle aussi ses
transports au moment où le mois d'août, trois ans de suite, le ramène
à Colmar; on se rappelle ces explosions d'enthousiasme, ce réveil
d'activité poétique, cette soif de gloire qui le tourmente, sa joie de
faire imprimer ses oeuvres à Kehl dans l'admirable imprimerie de
Beaumarchais; puis ses deux voyages à Paris, son installation avec la
comtesse dans une maison solitaire, tout près de la campagne, à
l'extrémité de la rue du Montparnasse, et tous les soucis que lui
donne la publication de ses oeuvres complètes chez Didot l'aîné,
«artiste passionné pour son art.» Tous ces détails sont racontés dans
l'autobiographie du poëte, nous n'avons pas à y revenir ici; mais ce
qu'Alfieri ne pouvait pas dire, et ce qui est pourtant un épisode
essentiel de cette histoire, ce sont les dernières années de
Charles-Édouard, ces années d'abandon et de malheur pendant lesquelles
le triste vieillard, si longtemps dégradé, se relève enfin, et
retrouve à sa dernière heure une certaine dignité vraiment noble et
touchante.»