I.

Alfieri va passer à Naples le temps de son exil volontaire; il y écrit

journellement à la comtesse; il y use le temps à cheval dans les beaux

sites des environs. Pendant ce temps, il ne trouve point mauvais que la

comtesse, privée de la fortune de son mari et peu riche de la sienne,

sollicite une pension de la reine de France, Marie-Antoinette, et

l'obtienne par l'intervention de Léopold de Toscane, frère de cette

princesse. Voilà donc ce féroce ennemi des rois, vivant de leurs débris

et de leurs secours: un roi de France lui donne la vie, un roi

d'Angleterre lui laisse ravir sa femme; quelle logique!--Ainsi la

comtesse ne dépendra plus ni du pape, ni du cardinal d'York, frère de

son mari. Le lendemain du jour où elle est émancipée de ses besoins et

de sa reconnaissance, elle quitte le couvent des Ursulines de Rome, et

rentre dans le palais de la Chancellerie, bâti par Bramante. Alfieri

obtient facilement l'autorisation de revenir auprès d'elle à Rome. Il

s'y installe, grâce, dit-il, à ses obséquiosités un peu serviles auprès

des cardinaux et des prêtres.

«Le 12 mai suivant, Alfieri était auprès d'elle, et à force de

sollicitations, de _servilités_, de _petites ruses courtisanesques_

(c'est lui-même qui parle ainsi), à force de saluer les Éminences

jusqu'à terre, _comme un candidat qui veut se pousser dans la

prélature_, à force de flatter et de se plier à tout, lui qui

jusque-là n'avait jamais su baisser la tête, toléré enfin par les

cardinaux, _soutenu même par ces prestolets qui se mêlaient à tort et

à travers des affaires de la comtesse_, il finit par obtenir la grâce

d'habiter la même ville que la _gentilissima signora_, celle qu'il

appelle sans cesse _la donna mia_, l'_amata donna_.»

Cependant, bien que l'amant vécût toute la matinée très-retiré dans le

palais Strozzi, auprès des Thermes de Dioclétien, faubourg isolé de

Rome, il passait toutes ses soirées au palais de la Cancellaria, chez

son amie. Ce bonheur insolent excita l'envie du clergé romain et les

murmures du comte d'Albany auprès du cardinal, son frère.

«Il ne dissimulait pas ses plaintes, en effet, le vieillard abandonné.

Dans les intervalles lucides que lui laissait sa misérable passion,

aggravée de jour en jour, il tournait ses yeux vers Rome, et,

apprenant les longues visites d'Alfieri au palais du cardinal, il

sentait sur son visage dégradé la rougeur de la honte. Il suppliait

son frère de faire cesser un tel scandale, et bien des voix à Rome se

mêlaient à la sienne. Alfieri, au milieu de ses récriminations

irritées, est bien obligé de reconnaître que ces plaintes étaient

justes. J'avouerai, dit-il, pour l'amour de la justice, que le mari,

le beau-frère et tous les prêtres de leur parti avaient bien les

meilleures raisons pour ne pas approuver mes trop fréquentes visites

dans cette maison, quoiqu'elles ne sortissent pas des bornes de

l'honnêteté.» Le soulèvement de l'opinion devint si vif, les

hostilités du cardinal furent si menaçantes, que l'amant de la

comtesse d'Albany fut obligé de quitter Rome. A-t-il pris spontanément

ce parti, comme il l'affirme, pour prévenir la sentence pontificale?

A-t-il été chassé par un ordre exprès de Pie VI, de ce même pape à qui

il avait offert (si lâchement, dit-il) le premier recueil de ses

tragédies, et qui l'avait accueilli avec tant de bonté? Il y a des

doutes sur ce point; ce qui est certain, c'est que, le 4 mai 1783,

Alfieri fut obligé de dire un long adieu à celle _qui était plus que

la moitié de lui-même_. «Des quatre ou cinq séparations qui me furent

ainsi imposées, ajoute-t-il, celle-ci fut pour moi la plus terrible,

car toute espérance de revoir mon amie était désormais incertaine et

éloignée.»

Cours familier de Littérature - Volume 17 · 第 7 / 137 题