Manoir de Mesnil-Villeman Samedi, 3 septembre 1887

6 _h_.--Décidément, non, il ne sera guère distrait, la vie est trop

lente; entre chaque phrase il y a place pour une pensée vers elle. Sorti

un peu par une des avenues, allé jusqu'au village: peu récréatif. Me

voyez-vous, mon amie, dans ce cadre champêtre. Non, puisque vous ignorez

le cadre. Pourtant toutes les campagnes se ressemblent par un point: le

fond du tableau est vert. Que de vert! J'en étais déshabitué à ce point.

Les chemins eux-mêmes sont verts et aussi verts les troncs des arbres

habillés de mousses.

Après la secousse que j'ai éprouvée--secousse, est-ce le mot?--quelque

chose d'approchant--après le don de moi-même, je ne retrouve pas ici ce

que je croyais y avoir laissé. Puis, pour presque une semaine encore, ma

soeur est absente et c'est une contrariété; sa présence m'eût été plus

agréable que jamais, elle seule pouvait faire passer un peu plus vite

les heures.

10 _h_.-1/2.--Je monte à ma chambre, las de n'avoir rien fait, sans

courage même à écrire des mots pour elle.

L'étoffe rayée dont il est question se fait encore dans le pays. On en

trouve à raies violettes ou bleues sur fond noir; on en peut commander

de tel dessin et couleur que l'on veut. L'idéal en ce genre c'est, je

crois, rouge et orange par bandes d'inégale largeur. Ce que l'on obtient

maintenant est, paraît-il, de moins beau tissu. La largeur est de un

mètre. Je tâcherai d'en trouver d'anciennes.

Il y aura du houx dans mes bagages et beaucoup d'autres verdures. Je

tâcherai de lui en envoyer des spécimens dans des lettres et elle dira

ce qui lui plaît. Je ne pense qu'à elle et m'ingénie à épuiser la liste

de ce qu'elle a demandé.

Pourquoi faire, me dit-on, cette étoffe?--Couvrir un fauteuil, faire un

tapis de table, une tenture. Prendre un air innocent et détaché est

amusant.

J'aimerais beaucoup être à demain. J'aurais une lettre d'elle. Si je ne

l'avais pas ce serait une grosse déception. Sa belle grande écriture sur

l'enveloppe; l'adresse sur le côté gommé, le timbre de travers; à moins

qu'on n'ait dissimulé son originalité par prudence.

_Dimanche matin, 4 septembre_.--J'ai rêvé de la lettre que j'attends et

j'y pense tout d'abord en me levant. Je n'ai jamais lu beaucoup de son

écriture, elle ne m'a pas gâté d'épanchements écrits. Son caractère est

ainsi. Mais je sais lire dans ses yeux, sur ses lèvres fermées et je

comprends les hiéroglyphes de ses gestes, de sa démarche, les mouvements

de ses membres chers, le rythme de sa respiration.

Il fait un affreux temps gris. Pourtant devant moi, le soleil, de temps

en temps, entre deux nuages, illumine un grand laurier-palme aux

feuilles vernies.

J'essaie de m'amuser un peu par les yeux, mais sans conviction; rien ne

me réveille.

Ce matin la sensation de l'absence s'exacerbe, devient une souffrance.

Nous avons déjà subi bien des cruelles nécessités, mais celle-ci est

vraiment trop amère.

A demain, ma Berthe chère, ma chère femme. J'ai au doigt un des anneaux

de la chaîne, tu as l'autre et notre pensée, du moins, nous tient

magnétiquement unis.

Manoir de Mesnil-Villeman Lundi, 5 septembre 1887.

_Lundi, 3 h_.--Je viens seulement de recevoir ta lettre, que j'attendais

hier, et qui me parvient un jour en retard par suite d'une stupide

erreur de la poste. Quelle déception hier, et quelles heures, quelles

lignes noires j'ai écrites (que je n'envoie pas). La contrariété a été

telle que j'ai été malade toute la soirée, toute la nuit, jusqu'à ce

matin, où j'ai repris vie en attendant le facteur. J'ai parcouru les

pages en attendant de les pouvoir lire seul et je les tiens dans ma main

toute pleine de toi et de ton coeur. Ce sont de singulières vacances, un

singulier repos que je prends, toujours en une perpétuelle tension de

pensées, les yeux vers toi. Je te voyais restée debout sur le quai,

maintenant je te vois sur ce banc où nous avons fait, plus d'une fois,

de longues poses tristes à l'idée de nous quitter pour douze heures, et

maintenant ce sont des jours.

J'avais bien peur de la crise que tu as éprouvée; pleurer, tu as pleuré

et c'est moi qui... Ne te fais pas d'idées si noires, ô ma chère femme,

pense au retour. Quand tu auras cette lettre, huit jours bientôt seront

passés et il s'en faudra d'une semaine que nous nous retrouvions. La

séparation est ce qu'il y a de plus cruel au monde; si elle était

irréparable, éternelle, celui de nous qui demeurerait ne demeurerait pas

longtemps. Partir avec toi, s'endormir avec toi pour toujours, ce ne

serait rien, et au contraire ce serait peut-être l'infini.

Quoique nous souffrions, nous avons la bonne part, ma chère reine, nous

nous aimons uniquement, nous ne vivons que de la vie l'un de l'autre,

c'est la plus grande somme de délices qu'il soit donné à une créature

humaine d'éprouver. Tu m'as fait cette joie, je te dois tout; il me

semble que c'est de toi que je tiens l'existence et hors de toi je n'en

voudrais pas. C'est bien la Vie Nouvelle, la _Vita Nuova_, qui a

commencé avec ton amour. Je puis écrire comme Dante, à cette date: Ici

commence la Vie nouvelle. Et j'aurais pu dire encore comme lui, quand je

te vis, la première fois, si j'avais eu de justes pressentiments: Voilà

un Dieu plus fort que moi, il va me dominer. Comme lente et douce a été

notre mutuelle pénétration jusqu'au jour, où, par ma faute peut-être,

commencèrent des luttes douloureuses. N'en regrettons rien. Le présent

dépend du passé, et qui sait si ce n'est pas cela qui devait faire la

force de notre passion de nous être tant et si longtemps désirés? Je

t'ai respectée, je t'ai traitée comme une reine de qui on attend le

signal, auquel on ne le donne pas; c'est ainsi que je trouvais en toi

quelque chose que les autres n'ont pas; c'est que je ne voulais pas

forcer l'éclosion de la fleur, c'est que je te voulais amener à ce point

où en te donnant tu te donnais pour toujours, sachant que c'était pour

toujours. Je me sens comme forcé de le dire encore, tant cela me paraît

étrange: Tout est changé ici; je ne reconnais rien; là où tu n'es pas,

rien ne m'intéresse. La passion que tu cherchais, tu l'as créée, et quel

chef-d'oeuvre tu as fait!

Tu auras été un jour sans lettre. Ce que j'avais écrit était trop noir.

Tu as assez de tes tristesses sans que j'y accumule les rêveries d'un

homme malade. Avec ta lettre, au moins, je vais vivre un peu.

Au bois de Montlouvel Mardi 4h., 6 septembre.

Sortant de ce bois sombre touffu comme une chevelure, je m'assieds au

bord d'un ruisseau, entre deux hautes murailles de verdure. Il y a une

odeur de menthe, près de l'eau, les mouches font un bourdonnement doux,

pareil à un très lointain chant d'église, les moucherons tournent en

cercle à la surface du courant, ça et là, un à un s'y jettent, font de

petits ronds qui s'entrecroisent, viennent mourir au bord, coupés, et

frangés par les brins d'herbe retombant tout du long.--Un frelon passe

avec son rapide vrombissement.

En haut le front des arbres secoue un peu sa chevelure à un léger et

lent coup de vent. Le ciel pommelé se reflète dans l'eau très limpide.

Énervant, le silence est dominé, des fois, par le mugissement d'un boeuf.

Je pense à peine, un peu en torpeur, avec assez de lucidité, cependant,

pour noter par à peu près ce que je vois et ce que j'entends.

Quelle amusante dînette on ferait là et quelle amusante baignade dans

cette sorte de petit bassin, Diane dont je serais mieux que l'Actéon,

qui ne me ferait pas mordre par ses chiens, qui me mordrait elle-même de

ses belles dents aiguës!

Sur le dessin d'un si vague penser, Amour ourdit la trame de ma vie,

pour le moment, je rêve de cela, rêve et vain rêve! Ah! nous aurons cela

une fois, et depuis les naïades et les dryades, les bois ni les eaux

n'en auront tant vu.

Je suis un peu mélancolisé de n'avoir pas reçu de son écriture

aujourd'hui, mais je relis la lettre d'hier et, encore que l'ayant

triste, je l'ai près de moi, elle, ma si chère dominatrice. Mon chagrin

s'en est aiguisé comme dit le bonhomme Homère que j'ai pris avec moi;

chagrin aigu, qui s'enfonce dans la chair comme un coin; c'est assez

cela et la solitude est la meule où il s'appointit encore.

Hier je parlai de mon départ; ce sera le jeudi. Nous voici à moitié, ma

courageuse amie. On s'est bien étonné d'un si bref séjour, mais il n'y

aura pas d'objection; et nous aurons encore deux jours à nous, sans le

dimanche.

Si elle mettait une lettre à la poste pour moi vendredi, il la faudrait

adresser:

chez Mme de Longueval

à Geffosses,

par Gouville (Manche).

Sauf cela, je ne bougerai pas, serai de retour chez moi lundi. Pour

l'endroit ci-dessus, les lettres mettent parfois deux jours. Il en est

de même chez moi quelquefois.

Mercredi matin, 7 septembre.

Bonjour, ma toute charmante. Je viens de passer la nuit la plus agitée,

déjà, en rêve, dans les joies du retour. Au réveil, c'est une tristesse.

Lu un peu. Il y a quelque chose de moi dans le Frédéric de l'_Education

sentimentale_: «Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait

avoir gagné, se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne

rattrape jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât et non la

prendre. L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de

la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le coeur

plus que les sens. C'était une béatitude infinie, un tel enivrement

qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu.»

Il est venu, le bonheur, et je te le dois. Une autre ne m'eût rien donné

de ce qui dore maintenant ma vie. Oh! comme je t'aime! quelle éternelle

soif de tes baisers, de tes étreintes!

Adieu, mon orgueilleuse, envoie-moi beaucoup de ton écriture. Tu n'as

qu'à te laisser aller à ta sincérité pour me dire des choses, pour

trouver de ces mots qui me bouleversent de joie. Ton anneau me fait bien

plaisir: je veux le porter toujours.

Jeudi, 1 h., 8 septembre.

Beaucoup de pages de toi, ma si chère amie, quelle joie! Je

n'avais pas eu un moment à moi hier ni ce matin, et je me lève de table

--nous déjeunons--pour que tu aies un mot de moi demain. Mardi sans

lettre t'a causé une déception: ce n'est pas que je voulusse t'infliger

la peine du talion, mais j'ai eu bien des jours vides, aussi, moi. La

famille, de vagues distractions, tout cela ne me cache pas la vision de

toi.

D'avoir reçu ta lettre je me sens comme grisé; je sens qu'il y a dedans

des heures de rêveries, des heures à vivre, avec toi, du moins avec un

reflet de toi.

Je ne réponds pas à tes pages, à peine les ai-je regardées, d'un oeil

gourmand, qui aurait voulu tout absorber d'un trait, mais qui, trop

précipité, n'a rien lu;--seulement vu ton écriture qui est quelque chose

de toi et ce papier où tu t'es penchée, sur lequel tu as respiré.

L'enveloppe est de bon augure. Songe que nous poursuivons non seulement

un succès, mais une vengeance. Je veux que cette femme qui a essayé de

te salir soit humiliée, avilie aux yeux de tous, je la veux misérable,

me réservant d'avoir pour elle la pitié la plus insultante.

C'est tant pis pour ceux qui touchent à toi. Ils en seront châtiés si

les circonstances servent mes plans.

Ils ont voulu nous séparer. Est-ce bien amusant? Que de jouissances il y

aurait dans une revanche. Je suis féroce comme un Peau Rouge, quand il

s'agit de toi.

Samedi tu auras une lettre à la Bibliothèque et Dimanche une autre chez

toi. Puis tous les jours jusqu'à mon retour.

J'ai envie de pleurer de ne pas t'avoir. Adieu.

J'ai répondu au Cazajeux. Il y aura peut-être un second voyage à faire

rue de Rome.

Manoir de Mesnil-Villeman. Jeudi soir, 11 h., 8 septembre 87.

Enfin, je les relis ces pages. D'abord, les parcourir à peine

c'est tout ce que je pus faire. Pas un moment de solitude et je viens

seulement d'être libre. Toute la journée, un mot m'était resté dans la

tête sur lequel je veux un commentaire. Insurgée! Je le comprends bien

un peu, mais il y a là-dedans beaucoup de choses que je voudrais voir

écrites.

Au moins aujourd'hui j'ai des nouvelles de la veille; le trou est moins

large. Je sais qu'hier cette feuille était encore sous ses doigts,

qu'elle y écrivait non sans une certaine colère de me voir toujours

mélancolisé à la même place. Mon séjour ici est presque à sa fin; je n'y

passerai plus qu'un jour, entre deux expéditions, la semaine prochaine,

mardi; il faut m'y écrire à partir de Dimanche. Mercredi matin, j'arrive

chez la Mère grand et jeudi soir--pas avant, hélas!--je prends le train

pour être à Paris vendredi matin. Vers cinq heures moins le quart, je

mettrai la clef dans la serrure, rue de l'Université, et tu seras là et

nous serons payés de nos peines; au moins nous auront-elles valu ce

moment du retour.--Si je n'avais pas un volume à t'écrire j'en resterais

là ce soir, rêvant à ce moment où je nous vois, et il y a encore presque

une semaine. Il m'a été impossible de négocier un plus prompt retour,

sans être forcé à de trop invraisemblables imaginations, et aussi sans

amener des contrariétés. Songe que l'année passée et d'autres années, au

lieu de couper huit jours à mon congé, je l'allongeais frauduleusement

de toute une semaine!

Ainsi, ô ma chère amie, tu l'as dit, tu l'as écrit: Cette littérature on

veut donc bien s'y intéresser. C'est la dernière joie que tu pouvais me

donner; tu la tenais en réserve. Maintenant seulement, rien de toi ne

m'échappe; j'aurai ton intelligence, aussi, comme ton âme et comme ta

beauté. Il aurait été dur, souvent, très dur de travailler près de toi à

des choses auxquelles tu serais demeurée étrangère. Travailler avec toi,

compris, encouragé et aidé par toi; c'est le plus complet bonheur que je

pouvais imaginer. Il me semblait que les heures que je donnais au

travail, je te les volais; elles seront à toi comme les autres, et c'est

pour toi que je travaillerai. Arriver pour moi je le voulais, avec une

énergie souterraine, sans en avoir l'air, et d'ailleurs sans me sentir

talonné par une ambition immédiate. Si tu me tends la main, si tu me

dis d'arriver pour toi, comme cela devient différent. Sais-tu que pour

bien travailler il faut un but extérieur et qu'une satisfaction égoïste

est insuffisante pour tel qui n'a pas l'égoïsme invétéré.

Tu me fus bien cruelle, un soir--ou une après-midi, un vendredi que je

restai chez moi--en me disant, ou en ayant l'air de me dire qu'il était

fâcheux que j'eusse à travailler. Tu fis que j'eus comme un remords,

comme une honte, de ce qui jusque-là avait été l'unique mobile de ma

vie. Je t'aurais sacrifié tout, même cela. Mais je savais, au fond de

moi, que tu voulais tout le contraire, que je m'y prenais mal, et que le

moment viendrait où ce dernier lien nous lierait.

(A demain la suite. J'irai à la poste moi-même et tu auras dimanche

matin un _paquet_ timbré de Coutances.)

Jeudi, minuit, 8 septembre 87.

Que ne pouvons-nous pas faire à nous deux? Encore que nous ayons mille

points communs, nous avons des dons différents qui se complètent,

s'emboîtent. Il eût été bien dommage, en vérité, que nous ne nous soyons

pas rencontrés; je crois que nous pouvons nous répéter cela sans errer.

Pour ce qui est de moi, je fusse certainement resté très désemparé, avec

une moitié de voilure et, comme gouvernail, l'indifférence. A quoi bon

aurait pu être ma devise, corrigée, il est vrai, par le tout ou rien?

mais aurais-je atteint le Tout? Tu m'as fait sentir d'inaccoutumées

vibrations, en ces six mois où lentement je pénétrai ton intimité. Et

voici qu'en écrivant ces mots, toute la suite des jours se déroule,

clairs ou sombres, marqués de larmes ou marqués de tressaillements, des

jours, aucun pareil, où j'ai vécu la vie de sentiment la plus profonde,

d'une intensité à briser toutes les cordes de l'instrument.

Je t'aime de toutes les joies, aussi de toutes les tortures qui nous

furent communes. Ces jours, celui où je gardai un instant ta main dans

la mienne; nous étions debout, tu me parlais, tu me fixais, je crois, un

rendez-vous, et je n'entendais rien, je ne me souvins que plus tard;

celui où tu ne me repoussas pas, mais encore ironique; ces lectures où

plus de fluide m'entrait par les doigts au contact de ta main que par ta

voix de syllabes dans les oreilles; celui où tu te laissas aller, la

sensation de ta joue contre la mienne, de tes bras qui se joignaient

autour de mes épaules: tu m'aimais, tu devenais différente de voix, de

regard, de geste, transfigurée; et celui où toute abandonnée, tu me

donnas la joie de ton corps, heureuse de me faire heureux, et moi qui

aurais répandu ma dernière force et mon dernier souffle pour te sentir

encore, encore, vibrante entre mes bras!

Vendredi matin.

Rien de toi ne me fait peur, pas plus cette activité cérébrale,--ce

tigre endormi, paraît-il,--que le reste. Je ne veux pas qu'elle reste en

friche ni qu'il demeure une seule de tes facultés sommeillantes. Je sais

tout ce que tu es et tout ce que tu vaux et je serais coupable, pour toi

comme pour moi, de souffrir que la moitié du trésor restât enfouie. Tu

veux me faire arriver le plus tôt possible et crois que je vais

reculer. Non pas. Au contraire, je retiens comme un plan de vie

intellectuelle tout ce passage de ta lettre; c'est le but que je voulais

atteindre et tu ne peux te figurer quelle satisfaction cela a été pour

moi de te voir ainsi décidée.

Avoir l'inespéré bonheur d'une femme aussi complète et n'en jouir qu'à

moitié... ce serait comme si, de mon côté, je cherchais à te dérober mes

côtés intellectuels. Nous devons nous pénétrer de toutes parts et ne

faire qu'un vraiment, d'intelligence, comme d'âme et de sensations.

Ne crois pas, ma chère femme, que tu sois si malhabile à l'expression de

tes sentiments. Ils débordent tes phrases; tu ne dis pas ce que tu sens,

tu le racontes, tu le décris par le côté extérieur et tu m'en donnes la

vision. Dans tel mot je trouve toute ton âme, car maintes fois je l'ai

trouvée dans un geste. Et je t'aime comme tu es, et je ne te veux pas

différente; j'ai moins besoin des phrases que de la réalité de ton

amour. Et tu m'aimes et je suis ta vie comme tu es la mienne, tous tes

actes ne me l'ont-ils pas dit. Il y a bien des sortes de langage, tous

sont bons, pourvu qu'ils soient sincères. Ne prends pas même pour un

regret ce que j'ai dit; je t'aime trop pour vouloir que rien de toi soit

changé.

Vendredi, midi, 9 septembre.

Je commence une autre feuille sans espoir de là mener bien loin

avant déjeuner. Il y a beaucoup de choses dans les pages d'hier,

auxquelles je veux répondre très longuement.

Tout à l'heure, sous les pommiers et sur l'herbe, couché de mon long, un

chien, pas un petit, un épagneul, sa patte sur moi, je sommeillais

lâchement, et me disais que le véritable plaisir est encore de faire

plaisir à autrui, un certain autrui, et que le vrai bonheur est celui

que l'on donne à l'être qu'on aime. Je voudrais te donner tout ce qui

te manque, privations dont tu ne saurais te plaindre, encore que tu en

souffres. Mon amie, à notre âge, la famille est celle que l'on se fait à

soi-même: un être suffit à cela; pourtant, comme tu le sens, l'autre

famille, l'héréditaire répond à un besoin différent (comme tu as des

cordes cachées que nul n'a su faire vibrer,--aveugles!); eh bien!

pourquoi la mienne te serait-elle fermée? Les préjugés contre lesquels

nous aurions à lutter, tu les connais, il faudrait pouvoir s'imposer.

Pour cela, être indépendant. Ma mère est trop intelligente pour ne pas

comprendre, et l'un comme l'autre m'aiment trop pour ne pas accepter le

choix que j'aurais fait. On a renoncé à chercher à me marier à une

pintade; on sait, tout en ne sachant pas mon avenir fixé, que je ne

consulterai jamais que moi-même et que je veux une collaboratrice d'une

fécondité tout intellectuelle. Tu vois qu'il y a un ordre d'idées auquel

je n'ai renoncé qu'en apparence et que, te disant certaines choses, un

soir, dans le petit jardin de la rue de la Planche, je ne parlais pas en

l'air. Ta fierté m'est aussi chère qu'à toi et sois sûre, quoi que je

fasse, qu'elle n'aura jamais la moindre atteinte à souffrir.

Est-ce que cela ne se peut écrire ces idées particulières qui te hantent

et t'attristent encore? Pour moi, je ne vois rien au delà de ces quinze

jours, qu'un ennui cette année, un ennui et annuel. Pourquoi songer à ce

que nous deviendrions l'un sans l'autre? En somme, c'est songer à la

mort, méditation vaine et dangereuse: il faut vivre comme si on ne

devait jamais mourir. Ne sois point indifférente à ta santé, mon amie;

veille à tes forces, fais-le pour moi et surmonte une répugnance à

manger seule dont tu finirais par souffrir.

Ayant naturellement l'esprit très pessimiste, il n'est aucune hypothèse

néfaste qu'à certains moments je n'ai roulée dans ma tête; mais c'était

pire jadis. Maintenant je me sens une responsabilité, je ne m'appartiens

plus. Je pouvais arranger ma vie de façon bizarre, disposer de mes jours

en prodigue, je ne puis plus me laisser aller vers le Nirvana, le néant,

bercé par de noires fantaisies. Que j'aie consenti à ne point faire un

pas vers le bonheur, cela m'était permis; je n'engageais que moi; c'est

aujourd'hui très différent. Je suis heureux de cet idéal bonheur, tout

de sentiment que peu d'êtres peuvent atteindre, je crois, et je veux

l'être pour que tu le sois aussi.

Il y a entre nous, une sorte de mysticisme qui enveloppe, d'un charme

très doux, notre intimité; ça a été une de tes habiletés et de tes

délicatesses de le maintenir toujours; c'est comme un parfum.

_Vendredi, 4 h_.--En effet, il serait amusant de déloger la vieille et

de s'insinuer à sa place. Il y a un grand pas de fait, et sans plus

préjuger que vous ne voulez le faire vous-même, je crois qu'on tirera un

parti quelconque de cette rencontre. Hasard bien intelligent qui

donnerait du même coup la vengeance et le succès: il me semble que,

momentanément, s'il était en mon pouvoir de choisir, je sacrifierais le

succès à la vengeance. Tu ne me croyais pas capable de sentiments

violents? D'autant plus violents, peut-être, qu'ils se dissimulent

davantage. Si tu m'avais repoussé; il y a deux mois, dans le moment le

plus aigu de notre crise, il est probable que j'aurais disparu

tranquillement; j'entends repoussé sans motif extérieur; mais s'il y

avait eu une rivale et que je l'eusse découvert, j'aurais été capable

d'une colère terrible et de ses suites.

Absurdité, peut-être, mais si la passion se raisonnait elle-même, elle

ne serait plus la passion.

Penser que maintes fois j'ai manqué te perdre! Il est donc dangereux

d'aimer trop et pour dépasser la mesure on peut dépasser le but aussi!

C'est là une leçon qui ne me servira pas: d'ailleurs, l'expérience en a

été faite et comme elle n'a pas tourné contre moi, je ne sais que

croire. Oui, cela arrive, en effet, qu'une femme, malgré son instinctive

intuition, ne devine pas, mais c'est différent et d'aimer trop n'y fait

rien. Il faut aimer trop pour aimer comme il faut et tant pis pour

celles qui ne sentent pas le prix d'une passion absolue.

Comme je te vois le plus souvent, quand la vision de toi me vient, et

c'est à toute heure,--tu es assise chez moi, dans ton fauteuil, je suis

à tes genoux et tu bois du thé avec des mouvements d'oiseau. Il n'y a

pas un geste qui me ravisse davantage; sérieuse, tu relèves la tête avec

une grâce fière.

Tu ne m'as pas accompagné ici; c'est moi qui ne t'ai pas quittée! Il me

semble, à de certaines fois, que je suis toujours là-bas, mais, par une

singulière ubiquité, je me vois près de toi, j'assiste, en spectateur, à

notre intimité.

Je n'ai pas eu de lettre aujourd'hui? En trouverai-je une à Geffosses?

Tu n'avais rien à craindre en m'écrivant souvent. On est extrêmement

discret à mon égard et tes deux lettres n'auraient été même vues par

personne, si je n'avais laissé traîner exprès l'enveloppe de la seconde.

Il en est de même de celles que j'envoie, et je ne varie l'adresse que

pour échapper aux curiosités du facteur et des gens. Non plus, on ne me

questionnait jamais, et comme c'est pareil pour toutes choses, que je ne

parle que lorsqu'on m'interroge, il n'y a guère d'épanchements intimes.

Je refoule tout à peu près en la même manière que toi. Ma mère, seule,

saurait tirer quelque chose de moi par des procédés que je ne pénètre

pas, qui sont peut-être très habiles, ou, tout simplement, maternels.

Toi seule, en somme, a descellé mes lèvres, et encore, tu le vois, si

j'écris volontiers tout ce que je pense, je le parle difficilement. Le

premier mot me coûte: il faut une impulsion extérieure; la volonté ne

suffit pas.

Mon séjour aura été bien gâté par l'absence de ma soeur et vois comme je

n'étale guère mes sentiments: je n'ai pas fait une seule allusion à ce

regret. Avec ce caractère, il doit être assez difficile d'arriver à me

connaître, et ni l'un ni l'autre nous ne nous sommes pénétrés du premier

coup. Tu t'es révélée très lentement à moi. Sûrement que la personne à

qui j'adressais la Ballade de la Robe rouge et celle qui lit cette

écriture n'est pas pour moi la même femme. Ton masque d'ironie a bien

failli me décourager et cela fût arrivé, si parfois d'inconscientes

manifestations ne s'étaient fait jour,--presque imperceptibles, à la

vérité, mais suffisantes à montrer qu'il y avait là un coeur et qu'on

pouvait le faire battre.

Lettres à Sixtine · 第 40 / 54 题