PROSE

La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.

Elle a des feuilles, plante robuste et bien venue, des feuilles vertes,

pareilles à des fers de lance, pour darder nos coeurs.

Des fers de lance pour darder nos coeurs et leur faire saigner des larmes

d'amour.

Elle a des fleurs qui s'ouvrent rouges, toutes rouges, pour que le sang

de nos coeurs n'y fasse point de taches.

Des fleurs toutes rouges, toutes parfumées, pour que l'essence de leur

odeur nous grise en des rêves d'amour.

Elle a des gouttes blondes, distillées au long de sa tige, des gouttes

blondes dont le baume cicatrise les blessures de nos coeurs.

Notre joie, nous l'avons plantée en un coin dérobé du monde, et arrosée

de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.

La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.

Ses feuilles pendant le jour ont poussé, et pendant la nuit, ses fleurs.

Longtemps, chétive, et douteuse à la vie, elle lutta, guettée par la

mort.

La mort qui dessèche les plantes et les coeurs, les rêves et les

feuilles, les âmes et les fleurs.

Guettée par la mort, elle est entrée dans la vie, car nous l'avons

arrosée de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.

Tu sais quel soir elle prit racine et parmi quelles effusions.

Nos âmes, l'une vers l'autre, se répondaient, débordantes, comme des

vases mystiques, pleins de ciel.

Nos âmes débordantes de ciel, et nos coeurs débordants d'amour.

Tu sais quel soir elle prit racine, la jeunesse de notre joie.

14-15 août 1887.

Dimanche, 21 août 1887, 8 h. 1/2, 9 h.

Il me semble, mon adorée chérie, que je t'ai aimée et que je t'aime

aujourd'hui, plus que jamais. C'est comme si une fleur nouvelle avait

fleuri, donnant une nuance nouvelle et un nouveau parfum; je ne sais

quoi.

La peine est éloquente, l'excès du bonheur l'est aussi, éloquent,

c'est-à-dire qu'il lui faut se dépenser au dehors en phrases;--et je

suis de ceux qui écrivent mieux qu'ils ne parlent.

A te sentir si charmante, si tendre, _si donnée à moi_, j'éprouvais

comme une sensation neuve, une plénitude d'amour. D'autres fois,

peut-être, tu as été ainsi, oui, tu l'as été, mais je ne l'avais pas

senti de même; nous n'avions pas encore correspondu si profondément.

Le sentiment et la sensation vraies s'avivent à se répéter, au lieu de

s'émousser; on se pénètre plus intimement; on comprend mieux tout, les

moindres gestes, les regards, les mouvements des lèvres où l'âme

s'épanouit en floraison de baisers. Chaque fois c'est une plus complète

prise de possession mutuelle, et tu es difficile à conquérir; en toi, en

moi aussi, peut-être, il y a des instants qui déroutent, quand nos

fiertés se rencontrent front à front.

Mais comme au fond de nos êtres nous nous aimons et quelle joie de le

penser et de le repenser!

Je suis heureux par toi, ma chère âme, et je ne l'avais jamais été. Tu

me fais vivre comme je ne croyais pas pouvoir vivre, avec une énergie

de sensation que je n'éprouvai jamais.

Comme tu es bien toute ma vie, comme tu me tiens de partout, comme tu

m'enveloppes de toi.

Il y a plus dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie,

comme il est dit dans Hamlet, il y a plus de joies dans tes baisers,

dans tes sourires, dans tes paroles, dans tes étreintes, plus de joies

que n'en a promis jamais le plus fou des rêves.

Je t'aime, je t'aime, je t'aime, et j'écrirais cela toute la nuit que je

n'aurais pas dit encore combien je t'aime.

Raffinement ou profanation: ayant écrit cela je vais rue d'U.

Journal de voyage, 2 septembre.

Sèvres.--Toutes ces mêmes choses vues ensemble hier. Est-ce

possible que nous nous soyons quittés et que nous ne nous retrouvions

pas ce soir!

Je t'ai vue suivant le train des yeux, goûtant l'amertume de

l'éloignement graduel... Et déjà il y a des lieues entre nous et une

tristesse m'envahit-elle.

_Versailles_.--Une famille monte--des Allemands,--cinq enfants.--Je

change de compartiment--je suis très mal.--L'ennui va

s'aggraver.--Seul c'était possible.--Cela devient horrible.--Pourtant

je me fais à mon voisinage qui est convenable et ne pouvant guère écrire

qu'aux arrêts du train, je lis. Je pense à toi et je te vois, mais je ne

veux pas trop appuyer, que le voyage ne soit pas trop pénible.

Avec cela, je ne suis pas sans inquiétude de toi. Si je ne te laissais

pas, j'aurais un certain plaisir à ce voyage--c'est bien différent. Je

sens que je n'ai besoin que de toi et que la vie, même momentanée, n'est

possible qu'avec toi.

Ces quinze jours qu'on nous vole, c'est trop, mais nous les

rattraperons. En pensant constamment au retour, cela ira peut-être.

10 _h_. 45.--Je me retrouve presque seul--un jeune médecin militaire qui

admire le paysage, les églises et ressemble au Comte de Paris.--Plus de

femmes, on peut fumer une cigarette, et, il semble, respirer.

Que fait-elle, à cette heure?

Il me faudrait un horaire de ta vie, d'avance, savoir où tu es à chaque

instant, quels gestes, quel regard; si tu marches, si tu es assise,

quelle robe; il me faudrait l'impossible, t'avoir.

Cela va être très dur.--Des lettres de toi--Une aujourd'hui--samedi--que

je l'aie dimanche.

Je respire le parfum de tes gants et de ton sachet.

Je lis un peu de l'_Éducation sentimentale_: «Le bateau pouvait

s'arrêter, ils n'avaient qu'à descendre et cette chose, si simple,

n'était pas plus facile cependant que de remuer le soleil.»

Je pourrais reprendre le train de Paris, revenir, retrouver ses lèvres,

ce soir, ce soir même--et cette chose si simple...

J'ai eu la faculté de me résigner. M'aurait-elle communiqué son esprit

de révolte?--ou bien y aurait-il des possessions si absolues qu'elles

ne souffrent pas d'intermittence. C'est comme si on vous coupait en deux

moitiés. Je me trouve fort désemparé, faisant avec ces mots tremblés

comme autant d'efforts vains vers l'union dont chaque tour de roues

m'éloigne.

L'analyse de mes impressions te mettra au moins un peu de moi sous les

yeux.

Quelles heures divines hier et quelle journée pour lendemain.

Sens-tu que Versailles nous a encore serrés l'un à l'autre d'un noeud

nouveau? Et je crois que nous irons toujours ainsi nous unissant

davantage.

_1 h_.--L'uniforme réussit--ce qui est difficile--à lier

conversation--je le renseigne vaguement sur le paysage, puis je reprends

mon crayon. Je suis devenu assez expert à écrire au roulis et cela seul

me réveille. Dormir aujourd'hui, tout seul, ne me dit rien; penser ne me

va guère mieux. C'est une rêverie vague et triste avec des ressauts

douloureux.

Et je me sens moins abandonné que toi--je serai forcément un peu

distrait; celui qui part a encore le moins mauvais lot.

2 _h_.--Je sens, à mesure que j'approche, une tristesse me poigner, plus

vive. Comme tu as pénétré ma vie, comme tu l'as pétrie, comme tu l'as

faite tienne. Jamais, sûrement, je ne croyais éprouver, pour qui que ce

soit, une tendresse pareille. Je croyais _en avoir été_ capable, mais

que le temps était passé.

Celle qui m'est chère a trouvé une belle réserve de passion, et c'est

elle qui l'a découverte. Lui, il ne s'en doutait pas, se jugeant

_scepticisé_, regrettant parfois amèrement une faculté qui dormait

seulement.

Tu m'as fait une belle vie, et si je ne t'aimais pas, je t'adorerais.

Les choses que je revois me semblent différentes et indifférentes. J'ai

laissé à tes doigts, dans le dernier contact, toute mon

impressionnabilité. Tout va glisser sur moi; pour aller jusqu'au coeur,

toi seule, maintenant, sais le chemin.

Adieu, carissima, je t'envoie toutes mes pensées, tous mes baisers, bien

vains, hélas.

Manoir de Mesnil-Villeman Gavray (Manche).

Bonjour, ma chère adorée, je me suis levé assez tard. Vaguer

par les jardins, me refamiliariser avec les choses, me reposer les yeux

aux verts, aux pourpres, aux violets des feuilles, me mène jusqu'à 10 h.

et je remonte vivre un peu avec toi, en cette chambre, au second étage,

avec une vue de hêtres, de marronniers, de toutes sortes d'arbres qui

sont mon horizon, où j'ai rêvé jadis, où je me retrouve comme étranger.

Hier, à la gare, une grande victoria m'attendait et, demi couché sur les

coussins de vieille soie brochée, un peu usée et fanée, je songeais

comme Berthe serait bien et ferait bien à côté de moi. J'arrive et c'est

une sensation de dépaysement; la maison, peuplée pourtant, a des airs de

chose vide; au sortir du bruit, elle semble muette.

Les objets, les personnes, la nature, le monde sont vraiment ce que nous

les faisons, ce que nous les voyons, et je me demande, plus que jamais,

si les choses existent ailleurs que dans notre cerveau, si elles ont une

réalité en dehors de notre pensée et de notre conscience. Ce qui vit, ce

qui est pour moi, en ce moment, ce sont les deux petits coins de Paris,

où elle se meut, où elle respire; chez toi et chez moi c'est là que je

suis resté.

Sûrement il m'est agréable de voir ma famille, que j'aime beaucoup pour

mille raisons, sans nombrer les autres, mais ce n'est pas la même case;

je manque de tes baisers. Si seulement, par-ci, par-là, j'avais le bout

de tes doigts que j'aime tant à sentir à mes lèvres! Comme consolation,

je me repose, je suis au vert, je vais accumuler de la tendresse, de la

force, comme une machine que l'on maintiendrait jour et nuit sous

pression.

Elle sera bien aise de savoir qu'on m'a trouvé _bonne mine_; si les

mauvaises langues savaient cela, seraient-elles vexées. De fait, je sens

que je me porte fort bien. L'action, surtout une certaine action, m'est

nécessaire; autrement, l'imagination fait des siennes et le système

nerveux s'en ressent avec le reste.

Je ne me fais pas à cette idée que nous sommes séparés, et hier soir,

montant me coucher, j'eus un moment de spleen tel que la tête me

tournait presque. La fatigue du voyage l'emporta et ce matin les rêves

sont moins noirs. Il y aura encore des moments durs, ceux où je me

trouve seul. Toi aussi, tu vas souffrir, ma toute aimée, et c'est cela

surtout qui m'est pénible. Voilà que je m'attendris. Non, soyons forts,

comme nous le fûmes hier, sur le quai, nous souriant le coeur, plein

d'amertume.

Quelles heures divines j'ai eues avec toi, comme tu as ensoleillé ma

vie! Ton coeur me tient chaud, tes baisers me rafraîchissent, tes yeux

m'éclairent. Fais-toi de belles robes pour me réjouir encore plus; mets

ta volonté à bien dormir, bien calmer tes nerfs; je t'en prie, sors

beaucoup, fais des courses, fussent-elles inutiles. Tu ne sais pas comme

ce que tu m'as dit l'autre jour me fait peur: rassure-moi.

Adieu et à demain, ma chère poésie, ma chère âme, ma chère chair. Un

jour de passé, bientôt deux. Lundi, il y aura une lettre à la

Bibliothèque, si je ne puis l'envoyer rue de Var. Mardi chez toi.

P.S. Le voyage de ma soeur est remis à plus tard. De même celui de mon

frère.

Lettres à Sixtine · 第 39 / 54 题