DEUX KRACHS SUCRIERS

La crise des magasins du Printemps, qui avait eu sa cause première dans

les spéculations malheureuses sur les sucres faites par M. Jules

Jaluzot, vient de se dénouer heureusement. Lundi dernier, l'assemblée

générale des actionnaires, réunie à la salle des Ingénieurs civils, rue

Blanche, a reçu et accepté la démission donnée par M. Jules Jaluzot de

ses fonctions de gérant statutaire de la Société; elle lui a accordé

_quitus_ de sa gestion. Enfin, elle a élu comme gérant, à sa place, M.

Gustave Laguionie, de la maison Laguionie et Anfrie, membre de la

Chambre de commerce de Paris. M. Laguionie est essentiellement ce qu'on

appelle un fils de ses oeuvres. Né à Lanouaille (Dordogne), il a conquis

de haute lutte, à force de travail et d'énergie, la grosse situation

commerciale qu'il occupe. Il avait déjà fait partie du personnel du

Printemps. Il y débutait comme petit employé en 1866. Rapidement, il

était devenu chef de rayon à la soierie, puis, en fin de compte, fondé

de pouvoir de M. Jaluzot. En 1883, il s'était associé à une grande

maison de soieries qui devint par la suite la maison G. Laguionie et A.

Anfrie.

[Illustration: M. Laguionie, le nouveau directeur du Printemps.]

Ce même jour où la perte de M. Jaluzot était consommée on apprenait que

la spéculation venait de faire une nouvelle victime,--et il n'est

malheureusement pas certain que ce soit la dernière!

Dans la nuit de samedi à dimanche, M. Ernest Cronier, président du

conseil d'administration de la Raffinerie Say, se tuait dans son cabinet

de toilette, d'une balle au coeur, après avoir, tant il était décidé à

mourir, absorbé du cyanure de potassium.

Comme M. Jaluzot, M. Cronier avait joué sur les sucres,--joué et perdu

des sommes considérables qu'il est difficile de chiffrer exactement,

mais qu'on a évaluées aux environs de 100 millions. Il était le

liquidateur de la succession de M. Henry Say, et la majeure partie de la

fortune des héritiers Say serait, à ce qu'on assure, engloutie dans la

catastrophe.

Cependant M. Ernest Cronier jouissait de la confiance, de l'estime, de

l'affection générales. Le 26 octobre 1901, les administrateurs de la

Société des Raffineries Say, tout le personnel des usines, offraient à

leur président, arrivé «à l'apogée de sa carrière», disait la dédicace

d'une photographie qui lui fut remise, une double plaquette en or et en

argent due au médailleur M. O. Roty, et qui n'est d'ailleurs pas son

chef-d'oeuvre. On entendait fêter l'homme qui avait conduit la maison

Say à la victoire à l'Exposition de 1900, le philanthrope qui avait

secondé M. Henry Say dans la fondation des oeuvres d'assistance en

faveur des employés et ouvriers des usines. Et les devises modelées par

M. Roty aux deux faces de son oeuvre célébraient la Prévoyance, la

Solidarité, et aussi l'Initiative, la Justice et la Bonté. Enfin le

maître graveur avait repris, au bas de l'allégorie où la Reconnaissance

apportait des fleurs à M. Cronier, une phrase appliquée par M. Henry Say

à son collaborateur: «...Son génie n'a d'autre rival que son coeur...»

Hélas!... comme dit le grand tragique grec: «Ne proclame jamais un homme

heureux qu'après sa mort...»

L'Illustration, No. 3262, 2 Septembre 1905 · 第 20 / 26 题