L'INCIDENT DE MISSOUM-MISSOUM

Le courrier du Congo vient de nous apporter quelques documents sur la

rencontre qui eut lieu, le 9 mai dernier, entre les troupes allemandes

au service de la Compagnie du Sud-Cameroun et les miliciens du Congo

français, rencontre qui fit, parmi ces derniers, cinq victimes: quatre

morts et un blessé.

La carte ci-dessous nous fera comprendre l'origine du conflit. La

frontière entre le Cameroun et le Congo français sépare en même temps

les territoires exploités par la Société du Sud-Cameroun de la

concession de 60.000 kilomètres carrés accordée, dans le Congo français,

à la Compagnie N'Goko Sangha, et qui s'étend entre le 9e et le 14e degré

de longitude est. Or, la détermination de cette frontière est encore

incomplète.

[Illustration: Carte de la région de Missoum-Missoum, montrant les

régions de la concession de la Compagnie française N'Goko Sangha,

successivement évacuées par la Compagnie allemande du Sud-Cameroun.]

En 1901-1902, une commission, où la France était représentée par le

docteur Cureau, a fixé au 2°10'20" un parallèle antérieurement prévu

comme base de délimitation. Elle a, ensuite, établi la frontière à

partir des rapides de Chollet, sur la rivière N'Goko, jusqu'à la rivière

Sangha. Aucune ratification n'est encore intervenue, le gouvernement

allemand ayant soulevé des objections pour la partie qui touche la

Sangha; toutefois, le caractère restreint de ces protestations semble

prouver que les deux parties admettent le parallèle 2°10'20" comme

frontière entre un point situé à l'est de la N'Goko et l'océan

Atlantique, soit sur une longueur d'environ 500 kilomètres.

Mais, jusqu'ici, aucune mission officielle n'a repéré sur le terrain,

par rapport à cette ligne purement astronomique, les villages ou les

points saillants qui s'en trouvent rapprochés. Les diverses cartes

existantes présentent souvent des indications contradictoires; aucune,

d'ailleurs, ne saurait, en l'absence d'un accord précis, faire loi

diplomatiquement.

Une telle situation devait provoquer des difficultés continuelles entre

les deux Compagnies voisines. A en croire la N'Goko Sangha, dont les

dires paraissent appuyés de documents sérieux, la Société du Cameroun

s'était attribué un morceau important du territoire français. Depuis

trois ans, nos compatriotes l'obligeaient à reculer peu à peu, en

opposant, aux incertitudes et aux erreurs des cartes, des observations

astronomiques partielles dont les agents du Sud-Cameroun pouvaient

aisément contrôler l'exactitude. Il est, en effet, aussi facile de

déterminer la position exacte d'un village que de relever le point sur

un navire; l'opération est identique. Ces restitutions forcées, quoique

légitimes, dont notre croquis fait ressortir l'importance, ont, sans

doute, exaspéré ceux qui s'y voyaient contraints.

Le 10 février dernier, la chaloupe _Madeleine_, de la N'Goko Sangha,

remontant la N'Goko, dont la navigation est libre, est arrêtée au poste

allemand de Moloudou où l'on confisque une partie du chargement, alors

qu'aucun règlement douanier n'autorisait cette mesure.

Quelques semaines plus tard, la Compagnie française revendiquait le

village de Missoum-Missoum, auquel on assigne trois positions

différentes, indiquées sur notre carte, mais qui, d'après un relevé

opéré en 1904 par le lieutenant français Braun, se trouve

incontestablement à 4 ou 5 kilomètres au sud de la frontière, par

conséquent en territoire français. La Compagnie Sud-Cameroun aurait pris

l'engagement d'évacuer, pour le 9 mai, la factorerie qu'elle possédait à

500 mètres au nord du village. En attendant, la Compagnie N'Goko Sangha

installait dans le village même un poste de miliciens dont les indigènes

célébrèrent l'arrivée par des danses... en grand costume, comme le

montre notre gravure.

Le 9 mai, au petit jour, un groupe de soldats allemands, qui s'étaient

avancés en se dissimulant dans la brousse, envahissent le poste

français, sous les ordres du capitaine Schoenemann, tuant quatre hommes,

dont le sergent Maïssa-Coumba, chef de poste, représenté ci-dessus entre

M. Dupont, administrateur français, et M. Karmel, agent de la Compagnie

N'Goko Sangha. En outre, un cinquième milicien était sérieusement

blessé.

[Illustration: Le sergent Maïssa-Coumba, chef du poste de

Missoum-Missoum, où il fut tué. (Debout entre M. Karmel et

l'administrateur Dupont.)]

D'après l'officier allemand, c'est notre sous-officier qui tira le

premier. D'après le rapport de l'agent français, Maïssa, en luttant

contre les soldats qui s'étaient jetés sur lui, fit partir son fusil

dont la balle frappa la terre, et, aussitôt, le capitaine Schonemann

commanda le feu. Cette version paraît plus vraisemblable, car on ne

signale aucun mort ni blessé du côté allemand, alors qu'il y eut, du

côté français, quatre morts et un blessé.

Quoi qu'il en soit, ces faits regrettables constituent moins un incident

international, dans le sens politique du mot, qu'un incident privé de

cette vie coloniale où les différences de nationalité, l'influence du

soleil et la puissance des Compagnies concessionnaires contribuent si

souvent à augmenter, dans une mesure peu fréquente en pays civilisé,

l'âpreté de la lutte pour la vie.

[Illustration: Une factorerie de la Compagnie N'Goko Sangha.]

[Illustration: La chaloupe française _Madeleine_, qui fut arrêtée par

les Allemands.]

[Illustration: LE PREMIER TRONÇON DU TUNNEL DESTINÉ AU PASSAGE DU

MÉTROPOLITAIN SOUS LA SEINE

Arrivée du «caisson» près du pont au Change, en amont duquel il doit

être immergé et logé sous le lit du grand bras de la Seine.--_Voir

l'article à la page suivante._]

LE PASSAGE DU MÉTROPOLITAIN

SOUS LA SEINE

Voir la gravure, page 161.

Les Parisiens qui, vendredi dernier, vers 5 heures du matin, suivaient

les quais de la Seine entre le pont de Solférino et le pont au Change

ont joui d'un spectacle peu banal. Tandis que de nombreux agents

cyclistes couraient d'un pont à l'autre au milieu d'automobiles dont les

allées et venues accentuaient cette animation insolite, la navigation

était complètement interrompue. Seul, un immense coffre en fer glissait

sur l'eau entre deux remorqueurs chargés l'un de le traîner, l'autre

d'assurer sa direction. Comme le montre notre gravure, cette masse

puissante mais peu élégante jetait dans le décor pittoresque et endormi

de la Seine une note étrange. De la berge du pont de Solférino, où il

fut construit, on amenait, au point du fleuve où il va être immergé,

puis «foncé», le premier des cinq caissons devant former le tunnel qui

permettra à une prochaine ligne du Métropolitain de passer sous les deux

bras de la Seine.

Cette ligne relie la porte de Clignancourt à la porte d'Orléans, en

touchant les gares du Nord et de l'Est et en desservant les Halles, la

Cité, le boulevard Saint-Germain, la rue de Rennes et la gare

Montparnasse. Elle atteint la Seine en débouchant de la place du

Châtelet, un peu en amont du pont au Change, et traverse en biais les

deux bras du fleuve dans la direction de la place Saint-Michel.

C'est la première fois que l'on procédera de cette façon pour passer

sous une rivière. Jusqu'ici on avait coutume d'avancer directement sous

l'eau au moyen du bouclier. En raison des dimensions nécessaires pour

placer les deux voies dans un même tunnel, ce mode d'exécution n'a point

paru offrir une sécurité assez grande, et les ingénieurs ont préféré

inaugurer la solution du problème par l'emploi des caissons foncés

verticalement avec emploi d'air comprimé.

Le caisson que représente notre gravure mesure les dimensions suivantes:

longueur, 36 mètres; hauteur, 9 mètres; largeur extérieure, 9 m. 60;

largeur intérieure, 7 m. 30. Il pèse 280 tonnes.

Deux autres caissons, de longueur un peu différente, formeront, avec

celui-ci, un tunnel courbe de 120 mètres de longueur, ayant un rayon de

350 mètres, dans lequel on franchira le grand bras du fleuve; le tunnel

du petit bras, rectiligne, sera formé par deux caissons donnant une

longueur de 60 mètres.

Le _cuvelage_, ou revêtement intérieur du caisson, en fonte, a une

épaisseur de 4 centimètres avec nervures en saillie de 12 centimètres. A

l'intérieur, il est garni d'un enduit imperméable; à l'extérieur, il est

hérissé d'une armature destinée à fixer le béton que l'on coulera tout

autour, enveloppant ainsi la fonte d'un revêtement de béton armé qui

aura 90 centimètres d'épaisseur à la clé. La paroi extérieure, en acier,

interrompue au dossier du niveau des naissances du cintre, n'a d'autre

objet que de former un compartiment étanche pour le coulage du béton

jusqu'au point où le caisson sortira de l'eau quand il reposera sur le

fond de la Seine.

Dans quelques jours, ce caisson, qui plonge actuellement sur environ 2

m. 30, sera lesté de manière à toucher le fond de la Seine qui se trouve

à 5 mètres du niveau normal. Il émergera donc, encore, d'environ 4

mètres. On procédera, alors, au bétonnage en ménageant plusieurs

cheminées pour le travail ultérieur de fonçage. Le cuirassement terminé,

on enfoncera cette énorme masse sous le lit de la Seine par le procédé

classique de l'air comprimé. Comme on compte laisser un intervalle d'un

mètre entre la clé de voûte et le fond de l'eau, on devra donc creuser

jusqu'à une dizaine de mètres.

Ce travail, qui ne présente dans sa dernière période aucune difficulté

technique particulière, demande une précision de calculs et une sûreté

d'exécution absolues. L'opération de la mise à l'eau et du transport, en

apparence si simple, était déjà fort délicate. Préparée et dirigée par

M. Bienvenue, ingénieur en chef du service du Métropolitain, et M.

Locherer, ingénieur en chef adjoint, elle s'est effectuée sans le plus

léger accroc. Une huitaine de jours ont été consacrés à l'établissement

de glissières que des scaphandriers ont assujetties au fond de l'eau. Le

25 août, à 4 h. 35 du matin, le caisson, mis à l'eau la veille,

commençait à s'éloigner du pont de Solférino; il s'arrêtait à 6 heures

près du pont au Change.

Nous pouvons avoir assez de confiance en nos ingénieurs pour ne pas

craindre de voir un jour la Seine tomber dans le Métro.

[Illustration: UN SOUVENIR DE l'ATTENTAT DE LA RUE DE ROHAN

La peau du cheval du capitaine Schneider, transformée en tapis pour être

offerte au roi d'Espagne]

[Illustration: Les meurtriers du commandant de Cuverville, notre attaché

naval à Port-Arthur.]

L'Illustration, No. 3262, 2 Septembre 1905 · 第 12 / 26 题