Nous avons reproduit récemment (29 octobre 1904) une série de
photographies prises par M. Boyer d'Agen à l'intérieur d'un couvent de
carmélites, ordre dont le cloître est justement considéré comme le plus
inaccessible de tous les cloîtres. Notre collaborateur nous introduit
aujourd'hui dans le monastère de la nouvelle Grande-Chartreuse.
Plusieurs artistes avaient essayé déjà de nous représenter l'existence
des disciples de Saint-Bruno; on possédait des photographies «inanimées»
de certaines parties de leurs monastères. Mais celles que nous publions
ici sont les premières qui aient surpris le chartreux lui-même dans son
cloître et jusque dans sa cellule.
En quittant la France, les moines de la Grande-Chartreuse se partagèrent
en deux groupes: l'un s'installa à Tarragone, en Espagne, où fonctionne
aujourd'hui la distillerie jadis établie à Fourvoirie; l'autre, plus
nombreux, comprenant le général de l'ordre, dom Michel II, se réfugiait
provisoirement au Monte Oliveto, en Italie. Non loin de là, entre Pise
et Florence, à 5 kilomètres de Lucques, la vieille chartreuse de Farneta
restait abandonnée depuis l'époque où Bonaparte, après en avoir fait un
hôtel de passage pour ses généraux, la donnait à la famille Bacciocchi
qui se borna à cultiver aux alentours une olive considérée comme la plus
délicate de la Péninsule. Les chartreux de France achetèrent l'immeuble
avec ses dépendances et assurèrent, en quelques mois, la restauration de
l'antique monastère presque entièrement construit en marbre de Carrare,
dont les fameuses carrières sont toutes proches.
Le touriste qui s'acheminera vers cette nouvelle Grande-Chartreuse
éprouvera des sensations différentes de celles que lui offrait la route
à la fois sauvage et verdoyante du Désert. Nous sommes ici dans le doux
pays de Toscane, à une vingtaine de kilomètres de Pise, en allant à
Florence par Pistoie. De l'autre côté des remparts de la petite ville de
Lucques, silencieuse et recueillie, la campagne est fertile et chaude;
des villas nombreuses éclairent les massifs d'oliviers qui garnissent la
montagne; et, bientôt, la chartreuse de Farneta étale sa blancheur de
marbre que rend encore plus éclatante le voisinage des cyprès et des
pins parasols.
[Illustration: Vue générale de la Grande-Chartreuse de Farneta.]
[Illustration: Chartreux cultivant le jardin attenant à sa cellule.]
[Illustration: Un chartreux forgeron. (Chaque cellule comporte un
atelier pour le métier que le Père a choisi.)]
[Illustration: Frère lai remettant la «sportule» (repas) au guichet de
chaque cellule.]
[Illustration: Le réfectoire où les moines prennent en commun le repas
de midi, le dimanche et les jours de fête.]
[Illustration: L'office dans la chapelle: le choeur des Pères.]
[Illustration: 1. Rentrée en cellule.--2. Le «spacîment» ou promenade
hebdomadaire. (Les Pères âgés portent un pliant.)]
Nos gravures nous montrent le chartreux aux principales heures de son
immuable journée. Tout d'abord le défilé silencieux sous le grand
cloître pour se rendre à la chapelle où s'alignent les vagues
silhouettes des moines, telles que le profane peut, chaque jour, les
appercevoir de loin. Après la rentrée dans la cellule, impénétrable aux
étrangers, voici les religieux se distrayant des longues méditations par
une heure ou deux de travail manuel. Parfois le visiteur rencontre le
Frère lai chargé de porter à chaque Père son maigre repas; mais l'entrée
du réfectoire reste interdite à l'heure où la communauté s'y rassemble
pour le repas du dimanche. Et c'est seulement le jour de la promenade
hebdomadaire que nous pourrons rencontrer sur la route, et saluer d'un
bonjour auquel il leur est permis de répondre, les disciples de
Saint-Bruno arrachés un instant à leur cloître et à leur silence.
Le chapitre général a récemment défini le monastère de Farneta
_Grande-Chartreuse_, c'est-à-dire maison mère de toutes les chartreuses
existantes; et c'est encore un Français, dom Herbault, qui a remplacé
dom Michel, prieur général de l'ordre, lequel, malgré les fatigues
physiques et morales résultant de si dures épreuves, ne voulut point
quitter son poste avant d'avoir donné un nouvel abri à sa chère
communauté.
[Illustration: Les nègres de Missoum-Missoum célèbrent par des danses
l'arrivée des Français.]