LE 19 AOUT A MOSCOU

S'il est, entre toutes les villes de Russie, une ville qui ait dû être

déçue par la promulgation du manifeste impérial instituant la douma

d'empire, c'est bien Moscou.

Aspirant tout à coup à reprendre son rang de capitale politique de

l'empire, au point d'éveiller les susceptibilités de Saint-Pétersbourg,

la capitale administrative, Moscou, a joué, dans le développement de la

crise actuelle, le rôle le plus actif, le plus efficace. C'est là qu'est

né, sous l'inspiration de M. Chipof, ancien maire de Moscou, tout ce

mouvement des zemstvos qui a ému la bureaucratie et le gouvernement et

précipité, évidemment, la décision impériale. Moscou est, et va demeurer

pour longtemps, sans doute, la première citadelle du parlementarisme

russe.

Les Moscovites sont si bien conscients de l'action qu'ils ont exercée;

ils étaient si intimement persuadés qu'on leur rendait, au dehors, une

justice entière, qu'ils n'avaient manifesté nulle surprise quand on leur

avait annoncé que c'est du haut du Kremlin, de l'iconostase de cette

cathédrale de l'Assomption où les tsars ceignent la lourde couronne

bilobée, que serait promulguée «la Constitution». On leur avait fixé la

date de cette cérémonie: le 30 juillet--12 août, jour anniversaire de la

naissance de l'héritier impérial. On leur avait laissé espérer que le

tsar, en personne, viendrait solennellement proclamer _urbi et orbi_, en

ce lieu auguste, ses volontés. Puis, le 12 août avait passé sans rien

réaliser de toutes ces espérances. Et Une semaine seulement, jour pour

jour, après cette date tant attendue, le manifeste paraissait au

_Moniteur du gouvernement_, sans éclats, sans fanfares. Le lendemain, il

en était donné lecture, à la fin de l'office, dans la cathédrale de

l'Assomption--comme par les popes dans chaque église des Russies--par le

métropolite chargé d'or et de gemmes.

Mais la foule qui l'écoutait, recueillie, sans trop comprendre au juste,

peut-être,--cette foule, en majeure partie, connaissait déjà et la

proclamation et la loi qu'elle annonce. Elle était venue là surtout pour

jouir de la pompe habituelle à ces offices solennels, du défilé des

équipages amenant au Kremlin la phalange brillante des fonctionnaires,

des officiers en uniformes de gala. Car tout ce qui sait lire avait

longuement lu et relu, dès la veille, la parole impériale. Les voyageurs

placides des tramways, les flâneurs désoeuvrés des jardins et des

boulevards, les _izvosztchiks_ sur leur petit siège bas, guettant le

client à quelque coin de rue, tous penchés, attentifs, sur les pages

blanches et noires des journaux, sur les larges feuilles vertes des

télégrammes, avaient médité ce manifeste de Nicolas II, ces articles de

loi, qui remplissaient quelques colonnes des gazettes et qui vont

changer peut-être du tout au tout les destinées de la vieille, de la

sainte Russie.

L'Illustration, No. 3262, 2 Septembre 1905 · 第 6 / 26 题