IV

Dans le vestibule du petit hôtel, Pierre se tenait debout, en habit et

en cravate blanche, ouvrant la porte à chaque roulement de voiture.

Une bouffée d'air humide entrait, un reflet-jaune de la pluvieuse

après-midi éclairait le vestibule étroit, empli de portières et de

plantes vertes. Il était deux heures, le jour baissait comme par une

triste journée d'hiver.

Mais, dès que le valet poussait la porte du premier salon, une clarté

vive aveuglait les invités. On avait fermé les persiennes et tiré

soigneusement les rideaux, pas une lueur du ciel louche ne filtrait;

et les lampes posées sur les meubles, les bougies brûlant dans le

lustre et les appliques de cristal, allumaient là une chapelle

ardente. Au fond du petit salon, dont les tentures réséda éteignaient

un peu l'éclat des lumières, le grand salon noir et or resplendissait,

décoré comme pour le bal que madame Deberle donnait tous les ans, au

mois de janvier.

Cependant, des enfants commençaient à arriver, tandis que Pauline,

très-affairée, faisait aligner des rangées de chaises dans le salon,

devant la porte de la salle à manger, que l'on avait démontée et

remplacée par un rideau rouge.

--Papa, cria-t-elle, donne donc un coup de main! Nous n'arriverons

jamais.

M. Letellier, qui examinait le lustre, les bras derrière le dos, se

hâta de donner un coup de main. Pauline elle-même transporta des

chaises. Elle avait obéi à sa soeur, en mettant une robe blanche;

seulement son corsage s'ouvrait en carré, montrant sa gorge.

--Là, nous y sommes, reprit-elle; on peut venir.... Mais à quoi songe

Juliette? Elle n'en finit plus d'habiller Lucien.

Justement, madame Deberle amenait le petit marquis. Toutes les

personnes présentes poussèrent des exclamations. Oh! cet amour!

Était-il assez mignon, avec son habit de satin blanc broché de

bouquets, son grand gilet brodé d'or et ses culottes de soie cerise!

Son menton et ses mains délicates se noyaient dans de la dentelle. Une

épée, un joujou à gros noeud rose, battait sur sa hanche.

--Allons, fais les honneurs, lui dit sa mère, en le conduisant dans la

première pièce.

Depuis huit jours, il répétait sa leçon. Alors, il se campa

cavalièrement sur ses petits mollets, sa tête poudrée un peu

renversée, son tricorne sous le bras gauche; et, à chaque invitée qui

arrivait, il faisait une révérence, offrait le bras, saluait et

revenait. On riait autour de lui, tant il restait grave, avec une

pointe d'effronterie. Il conduisit ainsi Marguerite Tissot, une

fillette de cinq ans, qui avait un délicieux costume de laitière, la

boîte au lait pendue à la ceinture; il conduisit les deux petites

Berthier, Blanche et Sophie, dont l'une était en Folie et l'autre en

Soubrette; il s'attaqua même à Valentine de Chermette, une grande

personne de quatorze ans, que sa mère habillait toujours en Espagnole;

et il était si fluet, qu'elle semblait le porter. Mais son embarras

fut extrême devant la famille Levasseur, composée de cinq demoiselles,

qui se présentèrent par rang de taille, la plus jeune âgée de deux ans

à peine, et l'aînée, de dix ans. Toutes les cinq, déguisées en

Chaperon-Rouge, avaient le toquet et la robe de satin ponceau, à

bandes de velours noir, sur laquelle tranchait le large tablier de

dentelle. Bravement, il se décida, jeta son chapeau, prit les deux

plus grandes à son bras droit et à son bras gauche, et fit son entrée

dans le salon, suivi des trois autres. On s'égaya beaucoup, sans qu'il

perdît le moins du monde son bel aplomb de petit homme.

Madame Deberle, pendant ce temps, querellait sa soeur, dans un coin.

--Est-il possible! te décolleter comme cela!

--Tiens! qu'est-ce que ça fait? papa n'a rien dit, répondait

tranquillement Pauline. Si tu veux, je vais me mettre un bouquet.

Elle cueillit une poignée de fleurs naturelles dans une jardinière et

se la fourra entre les seins. Mais des dames, des mamans en grandes

toilettes de ville, entouraient madame Deberle et la complimentaient

déjà sur son bal. Comme Lucien passait, sa mère ramena une boucle de

ses cheveux poudrés, tandis qu'il se haussait pour lui demander:

--Et Jeanne?

--Elle va venir, mon chéri.... Fais bien attention de ne pas

tomber.... Dépêche-toi, voici la petite Guiraud.... Ah! elle est en

Alsacienne.

Le salon s'emplissait, les rangées de chaises, en face du rideau

rouge, se trouvaient presque toutes occupées, et un tapage de voix

enfantines montait. Des garçons arrivaient par bandes. Il y avait déjà

trois Arlequins, quatre Polichinelles, un Figaro, des Tyroliens, des

Écossais. Le petit Berthier était en page. Le petit Guiraud, un petit

bambin de deux ans et demi, portait son costume de Pierrot d'une façon

si drôle, que tout le monde l'enlevait au passage pour l'embrasser.

--Voici Jeanne, dit tout d'un coup madame Deberle. Oh! elle est

adorable.

Un murmure avait couru, des têtes se penchaient, au milieu de légers

cris. Jeanne s'était arrêtée sur le seuil du premier salon, tandis que

sa mère, encore dans le vestibule, se débarrassait de son manteau.

L'enfant portait un costume de Japonaise, d'une singularité

magnifique. La robe, brodée de fleurs et d'oiseaux bizarres, tombait

jusqu'à ses petits pieds, qu'elle couvrait; tandis que, au-dessous de

la large ceinture, les pans écartés laissaient voir un jupon de soie

verdâtre, moirée de jaune. Rien n'était d'un charme plus étrange que

son visage fin, sous le haut chignon traversé de longues épingles,

avec son menton et ses yeux de chèvre, minces et luisants, qui lui

donnait l'air d'une véritable fille d'Yeddo, marchant dans un parfum

de benjoin et de thé. Et elle restait là, hésitante, ayant la langueur

maladive d'une fleur lointaine qui rêve du pays natal.

Mais derrière elle, Hélène apparut. Toutes deux, en passant

brusquement du jour blafard de la rue à ce vif éclat des bougies,

clignaient les paupières, comme aveuglées, souriantes pourtant. Cette

bouffée chaude, cette odeur du salon où dominait la violette, les

étouffaient un peu et rougissaient leurs joues fraîches. Chaque

invité, en entrant, avait le même air de surprise et d'hésitation.

--Eh bien! Lucien? dit madame Deberle.

L'enfant n'avait pas aperçu Jeanne. Il se précipita, lui prit le bras,

en oubliant de faire sa révérence. Et ils étaient l'un et l'autre si

délicats, si tendres, le petit marquis avec son habit à bouquets, la

Japonaise avec sa robe brodée de pourpre, qu'on aurait dit deux

statuettes de Saxe, finement peintes et dorées, tout d'un coup

vivantes.

--Tu sais, je t'attendais, murmurait Lucien. Ça m'embête, de donner le

bras.... Hein? nous restons ensemble.

Et il s'installa avec elle sur le premier rang des chaises. Il

oubliait tout à fait ses devoirs de maître de maison.

--Vraiment, j'étais inquiète, répétait Juliette à Hélène. Je craignais

que Jeanne ne fût indisposée.

Hélène s'excusait, on n'en finissait jamais avec les enfants. Elle

était encore debout, dans un coin du salon, parmi un groupe de dames,

lorsqu'elle sentit que le docteur s'avançait derrière elle. Il venait

en effet d'entrer en écartant le rideau rouge, sous lequel il avait

replongé la tête, pour donner un dernier ordre. Mais, brusquement, il

s'arrêta. Il devinait, lui aussi, la jeune femme, qui pourtant ne

s'était point tournée. Vêtue d'une robe de grenadine noire, elle

n'avait jamais eu une beauté plus royale. Et il frissonna, dans la

fraîcheur qu'elle apportait du dehors, et qui semblait s'exhaler de

ses épaules et de ses bras, nus sous l'étoffe transparente.

--Henri ne voit personne, dit Pauline en riant. Eh! bonjour, Henri.

Alors, il s'approcha et salua les dames. Mademoiselle Aurélie, qui se

trouvait là, le retint un instant, pour lui montrer de loin un neveu à

elle, qu'elle avait amené. Il restait complaisamment. Hélène, sans

parler, lui tendit sa main gantée de noir, qu'il n'osa serrer trop

fort.

--Comment! tu es là! s'écria madame Deberle, en reparaissant. Je te

cherche partout.... Il est près de trois heures; on pourrait

commencer.

--Sans doute, dit-il. Tout de suite.

A ce moment, le salon était plein. Autour de la pièce, sous la grande

clarté du lustre, les parents mettaient la bordure sombre de leurs

toilettes de ville; des dames, rapprochant leurs sièges, formaient des

sociétés à part; des hommes, immobiles le long des murs, bouchaient

les intervalles; tandis que, à la porte du salon voisin, les

redingotes, plus nombreuses, s'écrasaient et se haussaient. Toute la

lumière tombait sur le petit monde tapageur qui s'agitait au milieu de

la vaste pièce. Il y avait là près d'une centaine d'enfants,

pêle-mêle, dans la gaieté bariolée des costumes clairs, où le bleu et

le rose éclataient. C'était une nappe de têtes blondes, toutes les

nuances du blond, depuis la cendre fine jusqu'à l'or rouge, avec des

réveils de noeuds et de fleurs, une moisson de chevelures blondes, que

de grands rires faisaient onduler comme sous des brises. Parfois, dans

ce fouillis de rubans et de dentelles, de soie et de velours, un

visage se tournait; un nez rose, deux yeux bleus, une bouche souriante

ou boudeuse, qui semblaient perdus. Il y en avait de pas plus haute

qu'une botte, qui s'enfonçaient entre des gaillards de dix ans, et que

les mères cherchaient de loin, sans pouvoir les retrouver. Des garçons

restaient gênés, l'air bêta, à côté de fillettes en train de faire

bouffer leurs jupes. D'autres se montraient déjà très-entreprenants,

poussant du coude des voisines qu'ils ne connaissaient pas et leur

riant dans la figure. Mais les petites filles restaient les reines,

des groupes de trois ou quatre amies se remuaient sur leurs chaises à

les casser, en parlant si fort qu'on ne s'entendait plus. Tous les

yeux étaient fixés sur le rideau rouge.

--Attention! dit le docteur, en allant donner trois légers coups à la

porte de la salle à manger.

Le rideau rouge, lentement, s'ouvrit; et, dans l'embrasure de la

porte, apparut un théâtre de marionnettes. Alors, un silence régna.

Tout d'un coup, Polichinelle jaillit de la coulisse, en jetant un

«couic» si féroce, que le petit Guiraud y répondit par une exclamation

terrifiée et charmée. C'était une de ces pièces effroyables, où

Polichinelle, après avoir rossé le Commissaire, tue le Gendarme et

piétine avec une furieuse gaieté sur toutes les lois divines et

humaines. À chaque coup de bâton qui fendait les têtes de bois, le

parterre impitoyable poussait des rires aigus; et les coups de pointe

enfonçant les poitrines, les duels où les adversaires tapaient sur

leurs crânes comme sur des courges vides, les massacres de jambes et

de bras dont les personnages sortaient en marmelade, redoublaient les

fusées de rires qui partaient de tous côtés, sans pouvoir s'éteindre.

Puis, lorsque Polichinelle scia le cou du Gendarme, au bord du

théâtre, ce fut le comble, l'opération causa une joie si énorme, que

les rangées des spectateurs se bousculaient, tombant les unes sur les

autres. Une petite fille de quatre ans, rose et blanche, serrait

béatement ses menottes contre son coeur, tant elle trouvait ça gentil.

D'autres applaudissaient, tandis que les garçons riaient, la bouche

ouverte d'un ton grave qui accompagnait les gammes flûtées des

demoiselles.

--S'amusent-ils! murmura le docteur.

Il était revenu se placer près d'Hélène. Celle-ci s'égayait comme les

enfants. Et lui, derrière elle, se grisait de l'odeur qui montait de

sa chevelure. À un coup de bâton plus violent que les autres, elle se

tourna pour lui dire:

--Vous savez que c'est très-drôle!

Mais les enfants, excités, se mêlaient maintenant à la pièce. Ils

donnaient la réplique aux acteurs. Une fillette, qui devait connaître

le drame, expliquait ce qui allait se passer. «Tout à l'heure, il va

assommer sa femme.... À présent, on va le pendre....» La petite

Levasseur, la dernière, celle qui avait deux ans, cria tout d'un coup:

--Maman, est-ce qu'on le mettra au pain sec!

Puis, c'étaient des exclamations, des réflexions faites tout haut.

Cependant, Hélène cherchait parmi les enfants.

--Je ne vois pas Jeanne, dit-elle. Est-ce qu'elle s'amuse?

Alors, le docteur se pencha, avança la tête près de la sienne, en

murmurant:

--Tenez, là-bas, entre cet Arlequin et cette Normande, vous voyez les

épingles de son chignon.... Elle rit de bien bon coeur.

Et il resta courbé, sentant sur sa joue la tiédeur du visage d'Hélène.

Jusque-là, aucun aveu ne leur était échappé; ce silence les laissait

dans cette familiarité, qu'un trouble vague gênait seul depuis quelque

temps. Mais, au milieu de ces beaux rires, en face de ces gamins, elle

redevenait très-enfant, elle s'abandonnait, pendant que le souffle

d'Henri chauffait sa nuque. Les coups de bâton sonores lui donnaient

un tressaillement qui gonflait sa gorge; et elle se tournait vers lui,

les yeux luisants.

--Mon Dieu! que c'est bête! disait-elle chaque fois. Hein! comme ils

tapent!

Lui, frémissant, répondait:

--Oh! ils ont la tête solide.

C'était tout ce que son coeur trouvait. Ils descendaient l'un et

l'autre aux enfantillages. La vie peu exemplaire de Polichinelle les

alanguissait. Puis, au dénouement du drame, lorsque le diable parut et

qu'il y eut une suprême bataille, un égorgement général, Hélène, en se

renversant, écrasa la main d'Henri, posée sur le dossier de son

fauteuil; tandis que le parterre de bébés, criant et battant des

mains, faisait craquer les chaises d'enthousiasme.

Le rideau rouge était retombé. Alors, au milieu du tapage, Pauline

annonça Malignon, avec sa phrase habituelle:

--Ah! voici le beau Malignon.

Il arrivait, essoufflé, en bousculant les sièges.

--Tiens! quelle drôle d'idée d'avoir tout fermé! s'écria-t-il,

surpris, hésitant. On croirait entrer chez des morts.

Et, se tournant vers madame Deberle, qui s'avançait:

--Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait courir!... Depuis ce matin,

je cherche Perdiguet, vous savez, mon chanteur.... Alors, comme je

n'ai pu mettre la main sur lui, je vous amène le grand Morizot....

Le grand Morizot était un amateur qui récréait les salons en

escamotant des muscades. On lui abandonna un guéridon, il exécuta ses

plus jolis tours, mais sans passionner le moins du monde les

spectateurs. Les pauvres chers petits étaient devenus très-graves. Des

bambins s'endormaient, en suçant leurs doigts. D'autres, plus grands,

tournaient la tête, souriaient aux parents, qui eux-mêmes baillaient

avec discrétion. Aussi, fut-ce un soulagement général, lorsque le

grand Morizot se décida à emporter son guéridon.

--Oh! il est très-fort, murmura Malignon dans le cou de madame

Deberle.

Mais le rideau rouge s'était écarté de nouveau, et un spectacle

magique avait mis debout tous les enfants.

Sous la vive clarté de la lampe centrale et de deux candélabres à dix

branches, la salle à manger s'étendait, avec sa longue table, servie

et parée comme pour un grand dîner. Il y avait cinquante couverte. Au

milieu et aux deux bouts, dans des corbeilles basses, des buissons de

fleurs s'épanouissaient, séparés par de haute compotiers, sur lesquels

s'entassaient des «surprises», dont les papiers dorés et peinturlurés

luisaient. Puis, c'étaient des gâteaux montés, des pyramides de fruits

glacés, des empilements de sandwichs, et, plus bas, toute une symétrie

de nombreuses assiettes pleines de sucreries et de pâtisseries; les

babas, les choux à la crème, les brioches alternaient avec les

biscuits secs, les croquignoles, les petite fours aux amandes. Des

gelées tremblaient dans des vases de cristal. Des crèmes emplissaient

des jattes de porcelaine. Et les bouteilles de vin de Champagne,

hautes comme la main, faites à la taille des convives, allumaient

autour de la table l'éclair de leurs casques d'argent. On eût dit un

de ces goûters gigantesques comme les enfants doivent en imaginer en

rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes,

l'évocation féerique de la table des parents, sur laquelle on aurait

renversé la corne d'abondance des pâtissiers et des marchands de

joujoux.

--Allons, le bras aux dames! dit madame Deberle en souriant de

l'extase des enfants.

Mais le défilé ne put s'organiser. Lucien, triomphant, avait pris le

bras de Jeanne et marchait le premier. Les autres, derrière lui, se

bousculèrent un peu. Il fallut que les mamans vinssent les placer. Et

elles restèrent là, surtout derrière les marmots, qu'elles

surveillaient, par crainte des accidents. À la vérité, les convives

parurent d'abord fort gênés; ils se regardaient, ils n'osaient toucher

à toutes ces bonnes choses, vaguement inquiets de ce monde renversé,

les enfants à table et les parents debout. Enfin, les plus grands

s'enhardirent et envoyèrent les mains. Puis, quand les mamans s'en

mêlèrent, coupant les gâteaux montés, servant autour d'elles, le

goûter s'anima et devint bientôt très-bruyant. La belle symétrie de la

table fut bousculée comme par une rafale; tout circulait à la fois, au

milieu des bras tendus, qui vidaient les plats au passage. Les deux

petites Berthier, Blanche et Sophie, riaient à leurs assiettes où il y

avait de tout, de la confiture, de la crème, des gâteaux, des fruits.

Les cinq demoiselles Levasseur accaparaient un coin de friandises,

tandis que Valentine, fière de ses quatorze ans, faisait la dame

raisonnable en s'occupant de ses voisins. Cependant, Lucien, pour

montrer sa galanterie, déboucha une bouteille de champagne, et cela si

maladroitement, qu'il faillit en verser le contenu sur sa culotte de

soie cerise. Ce fut une affaire.

--Veux-tu bien laisser les bouteilles! criait Pauline. C'est moi qui

débouche le champagne.

Elle se donnait un mouvement extraordinaire, s'amusant pour son

compte. Dès qu'un domestique arrivait, elle lui arrachait la

chocolatière et prenait un plaisir extrême à emplir les tasses, avec

une promptitude de garçon de café. Puis, elle promenait des glaces et

des verres de sirop, lâchait tout pour bourrer quelque gamine qu'on

oubliait, repartait en questionnant les uns et les autres.

--Qu'est-ce que tu veux, toi, mon gros? hein? une brioche?...

Attends, ma chérie, je vais te passer les oranges.... Mangez donc,

grosses bêtes, vous jouerez après!

Madame Deberle, plus calme, répétait qu'on devait les laisser

tranquilles, et qu'ils s'en tireraient toujours bien. À un bout de la

pièce, Hélène et quelques dames riaient du spectacle de la table. Tous

ces museaux roses croquaient à belles dents blanches. Et rien n'était

drôle comme leurs manières d'enfant bien élevés, s'oubliant parfois

dans des incartades de jeunes sauvages. Ils prenaient leurs verres à

deux mains pour boire jusqu'au fond, se barbouillaient, tachaient

leurs costumes. Le tapage montait. On pillait les dernières assiettes.

Jeanne elle-même dansait, sur sa chaise, en entendant jouer un

quadrille dans le salon; et comme sa mère avançait, lui reprochant

d'avoir trop mangé:

--Oh! maman, je suis si bien aujourd'hui!

Mais la musique avait fait lever d'autres enfants. Peu à peu, la table

se dégarnit, et bientôt il ne resta plus qu'un gros bébé, au beau

milieu. Celui-là paraissait se moquer du piano. Une serviette au cou,

le menton sur la nappe, tant il était petit, il ouvrait des yeux

énormes et avançait la bouche, chaque fois que sa mère lui présentait

une cuillerée de chocolat. La tasse se vidait, il se laissait essuyer

les lèvres, avalant toujours, ouvrant des yeux plus grands.

--Fichtre! mon bonhomme, tu vas bien! dit Malignon qui le regardait

d'un air rêveur.

Ce fut alors qu'il y eut un partage des «surprises». Les enfants, en

quittant la table, emportaient chacun une des grandes papillotes

dorées, dont ils se hâtaient de déchirer l'enveloppe; et ils sortaient

de là des joujoux, des coiffures grotesques en papier mince, des

oiseaux et des papillons. Mais la grande joie, c'étaient les pétards.

Chaque «surprise» contenait un pétard que les garçons tiraient

bravement, heureux du bruit, tandis que les demoiselles fermaient les

yeux, en s'y reprenant à plusieurs fois. On n'entendit pendant un

instant que le pétillement sec de cette mousqueterie. Et ce fut au

milieu du vacarme que les enfants retournèrent dans le salon, où le

piano jouait sans arrêt des figures de quadrille.

--Je mangerais bien une brioche, murmura mademoiselle Aurélie en

s'asseyant.

Alors, devant la table restée libre, couverte encore de la débandade

de ce dessert colossal, des dames s'installèrent. Elles étaient une

dizaine qui avaient prudemment attendu pour manger. Comme elles ne

pouvaient mettre la main sur un domestique, ce fut Malignon qui

s'empressa. Il vida la chocolatière, consulta le fond des bouteilles,

parvint même à trouver des glaces. Mais, tout en se montrant galant,

il en revenait toujours à la singulière idée qu'on avait eue de fermer

les persiennes.

--Positivement, répétait-il, on est dans un caveau.

Hélène était restée debout, causant avec madame Deberle. Celle-ci

retournait au salon, et elle se disposait à la suivre, lorsqu'elle se

sentit toucher doucement. Le docteur souriait derrière elle. Il ne la

quittait pas.

--Vous ne prenez donc rien? demanda-t-il.

Et, sous cette phrase banale, il mettait une supplication si vive,

qu'elle éprouva un grand trouble. Elle entendait bien qu'il lui

parlait d'autre chose. Une excitation la gagnait peu à peu elle-même,

dans cette gaieté qui l'entourait. Tout ce petit monde sautant et

criant lui donnait de sa fièvre. Les joues roses, les yeux brillants,

elle refusa d'abord.

--Non, merci, rien du tout.

Puis, comme il insistait, prise d'une inquiétude, voulant se

débarrasser de lui:

--Eh bien! une tasse de thé.

Il courut, rapporta la tasse. Ses mains tremblaient, en la présentant.

Et, pendant qu'elle buvait, il s'approcha d'elle, les lèvres gonflées

et frémissantes de l'aveu qui montait de son coeur. Alors, elle

recula, lui tendit la tasse vide, et se sauva pendant qu'il la posait

sur un dressoir, le laissant seul dans la salle à manger avec

mademoiselle Aurélie, en train de mâcher lentement et d'inspecter les

assiettes d'une façon méthodique.

Le piano jouait très-fort, au fond du salon. Et, d'un bout à l'autre,

le bal s'agitait dans une drôlerie adorable. On faisait cercle autour

du quadrille où dansaient Jeanne et Lucien. Le petit marquis

brouillait un peu les figures; il n'allait bien que lorsqu'il lui

fallait empoigner Jeanne; alors, il la prenait à bras le corps, et il

tournait. Jeanne se balançait comme une dame, ennuyée de le voir

chiffonner son costume; puis, emportée par le plaisir, elle le

saisissait à son tour, l'enlevait du sol. Et l'habit de satin blanc

broché de bouquets se mêlait à la robe brodée de fleurs et d'oiseaux

bizarres, les deux figurines de vieux Saxe prenaient la grâce et

l'étrangeté d'un bibelot d'étagère. Après la quadrille, Hélène appela

Jeanne pour rattacher sa robe.

--C'est lui, maman, disait la petite. Il me frotte, il est

insupportable.

Autour du salon, les parents souriaient. Quand le piano recommença,

tous les bambins se remirent à sauter. Ils éprouvaient une méfiance,

pourtant, en voyant qu'on les regardait; ils restaient sérieux et se

retenaient de gambader, pour paraître comme il faut. Quelques-uns

savaient danser; la plupart, ignorant les figures, se remuaient sur

place, embarrassés de leurs membres. Mais Pauline intervint.

--Il faut que je m'en mêle.... Oh! les cruches!

Elle se jeta au milieu du quadrille, en prit deux par les mains, l'un

à gauche, l'autre à droite, et donna un tel branle à la danse, que les

lames du parquet craquèrent. On n'entendait plus que la débandade des

petits pieds tapant du talon à contre-temps, tandis que le piano

continuait tout seul à jouer en mesure. D'autres grandes personnes

s'en mêlèrent aussi. Madame Deberle et Hélène, apercevant des

fillettes honteuses qui n'osaient se risquer, les emmenèrent au plus

épais. Elles conduisaient les figures, poussaient les cavaliers,

formaient les rondes; et les mères leur passaient les tout petits

bébés, pour qu'elles les fissent sauter au instant, en les tenant des

deux mains. Alors, le bal fut dans son beau. Les danseurs s'en

donnaient à coeur joie, riant et se poussant, pareils à un pensionnat

pris tout d'un coup d'une folie joyeuse, en l'absence du maître. Et

rien n'était d'une gaieté plus claire, que ce carnaval de gamins, ces

bouts d'hommes et de femmes qui mélangeaient là, dans un monde en

raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies du roman et

du théâtre. Les costumes empruntaient aux bouches roses et aux yeux

bleus, à ces mines si tendres, une fraîcheur d'enfance. On aurait dit

le gala d'un conte de fée, avec des Amours déguisés pour les

fiançailles de quelque prince Charmant.

--On étouffe, disait Malignon. Je vais respirer.

Il sortait, ouvrant la porte du salon toute grande. Le plein jour de

la rue entrait alors en un coup de lumière blafard, et qui attristait

le resplendissement des lampes et des bougies. Et, tous les quarts

d'heure, Malignon faisait battre la porte.

Mais le piano ne s'arrêtait pas. La petite Guiraud, avec son papillon

noir d'Alsacienne sur ses cheveux blonds, dansait au bras d'un

Arlequin deux fois plus grand qu'elle. Un Écossais faisait tourner si

rapidement Marguerite Tissot, qu'elle perdait en chemin sa botte de

laitière. Les deux Berthier, Blanche et Sophie, qui étaient

inséparables, sautaient ensemble, la Soubrette aux bras de la Folie,

dont les grelots tintaient. Et l'on ne pouvait jeter un coup d'oeil

sur le bal sans rencontrer une demoiselle Levasseur; les

Chaperons-Rouges semblaient se multiplier; il y avait partout des

loquets et des robes de satin ponceau à bandes de velours noir.

Cependant, pour danser à l'aise, de grands garçons et de grandes

filles s'étaient réfugiés au fond de l'autre salon. Valentine de

Chermette, enveloppée dans sa mantille d'Espagnole, faisait là des pas

savants, en face d'un jeune monsieur qui était venu en habit. Tout

d'un coup, il y eut des rires, on appela le monde, pour voir: c'était,

derrière une porte, dans un coin, le petit Guiraud, le Pierrot de deux

ans, et une petite fille de son âge, habillée en paysanne, qui se

tenaient embrassés, se serrant bien fort, de peur de tomber, et

tournant tout seuls comme des sournois, la joue contra la joue.

--Je n'en puis plus, dit Hélène en venant s'adosser à la porte de la

salle à manger.

Elle s'éventait, rouge d'avoir sauté elle-même. Sa poitrine se

soulevait sous la grenadine transparente de son corsage. Et elle

sentit encore sur ses épaules le souffle d'Henri, qui était toujours

là, derrière elle. Alors, elle comprit qu'il allait parler; mais elle

n'avait plus la force d'échapper à son aveu. Il s'approcha, il dit

très-bas, dans sa chevelure:

--Je vous aime! oh! je vous aime!

Ce fut comme une haleine embrasée qui la brûla de la tête aux pieds.

Mon Dieu! il avait parlé, elle ne pourrait plus feindre la pais si

Douce de l'ignorance. Elle cacha son visage empourpré derrière son

éventail. Les enfants, dans l'emportement des derniers quadrilles,

tapaient plus fort des talons. Des rires argentins sonnaient, des voix

d'oiseaux laissaient échapper de légers cris de plaisir. Une fraîcheur

montait de cette ronde d'innocents lâchés dans un galop de petits

démons.

--Je vous aime, oh! je vous aime! répéta Henri.

Elle frissonna encore, elle voulait ne plus entendre. La tête perdue,

elle se réfugia dans la salle à manger. Mais cette pièce était vide;

seul, M. Letellier dormait paisiblement sur une chaise. Henri l'avait

suivie. Il osa lui prendre les poignets, au risque d'un scandale, avec

un visage si bouleversé par la passion, qu'elle en tremblait. Il

répétait toujours:

--Je vous aime.... je vous aime....

--Laissez-moi, murmura-t-elle faiblement, laissez-moi, vous êtes

fou....

Et ce bal, à côté, qui continuait avec la débandade des petits pieds!

On entendait les grelots de Blanche Berthier accompagnant les notes

étouffées du piano. Madame Deberle et Pauline frappaient dans leurs

mains pour marquer la mesure. C'était une polka. Hélène put voir

Jeanne et Lucien passer en souriant, les mains à la taille.

Alors, d'un mouvement brusque, elle se dégagea, elle se sauva dans une

pièce voisine, une office où entrait le grand jour. Cette clarté

soudaine l'aveugla. Elle eut peur, elle était hors d'état de rentrer

dans le salon, avec cette passion qu'on devait lire sur son visage.

Et, traversant le jardin, elle monta se remettre chez elle, poursuivie

par les bruits dansants du bal.

V

En haut, dans sa chambre, dans cette douceur cloîtrée qu'elle

retrouvait, Hélène se sentit étouffer. La pièce l'étonnait, si calme,

si bien close, si endormie sous les tentures de velours bleu, tandis

qu'elle y apportait le souffle court et ardent de l'émotion qui

l'agitait. Était-ce sa chambre, ce coin mort de solitude où elle

manquait d'air? Alors, violemment, elle ouvrit une fenêtre, elle

s'accouda en face de Paris.

La pluie avait cessé, les nuages s'en allaient, pareils à un troupeau

monstrueux, dont la file débandée s'enfonçait dans les brumes de

l'horizon. Une trouée bleue s'était faite au-dessus de la ville,

s'élargissant lentement. Mais Hélène, les coudes frémissants sur la

barre d'appui, encore essoufflée d'avoir monté trop vite, ne voyait

rien, n'entendait que son coeur battant à grands coups contre sa

gorge, qu'il soulevait. Elle respirait longuement, il lui semblait que

l'immense vallée, avec son fleuve, ses deux millions d'existences, sa

cité géante, ses coteaux lointains, n'aurait point assez d'air pour

lui rendre la régularité et la paix de son haleine.

Pendant quelques minutes, elle resta là, éperdue, dans cette crise qui

la tenait tout entière. C'était, en elle, comme un grand ruissellement

de sensations et de pensées confuses, dont le murmure l'empêchait de

s'écouter et de se comprendra. Ses oreilles bourdonnaient, ses yeux

voyaient de larges taches claires voyageant avec lenteur. Elle se

surprit à examiner ses mains gantées, et à se souvenir qu'elle avait

oublié de recoudre un bouton au gant de la main gauche. Puis, elle

parla tout haut, elle répéta plusieurs fois, d'une voix de plus en plus

basse:

--Je vous aime.... Je vous aime.... Mon Dieu! je vous aime....

Et, d'un mouvement instinctif, elle posa la face dans ses mains

jointes, appuyant les doigts sur ses paupières closes, comme pour

augmenter la nuit où elle se plongeait. Une volonté de s'anéantir la

prenait, de ne plus voir, d'être seule au fond des ténèbres. Sa

respiration se calmait. Paris lui envoyait au visage son souffle

puissant; elle le sentait là, ne voulant point le regarder, et

cependant prise de peur à l'idée de quitter la fenêtre, de ne plus

avoir sous elle cette ville dont l'infini l'apaisait.

Bientôt, elle oublia tout. La scène de l'aveu, malgré elle,

renaissait. Sur le fond d'un noir d'encre, Henri apparaissait avec une

netteté singulière, si vivant, qu'elle distinguait les petits

battements nerveux de ses lèvres. Il s'approchait, il se penchait.

Alors, follement, elle se rejetait en arrière. Mais, quand même, elle

sentait une brûlure effleurer ses épaules, elle entendait une voix:

«Je vous aime.... je vous aime....» Puis, lorsque d'un suprême effort

elle avait chassé la vision, elle la voyait se reformer plus

lointaine, lentement grossie; et c'était de nouveau Henri qui la

poursuivait dans la salle à manger, avec les mêmes mots: «Je vous

aime.... je vous aime,» dont la répétition prenait en elle la sonorité

continue d'une cloche. Elle n'entendait plus que ces mots vibrant à

toute volée dans ses membres. Cela lui brisait la poitrine. Cependant,

elle voulait réfléchir, elle s'efforçait encore d'échapper à l'image

d'Henri. Il avait parlé, jamais elle n'oserait le revoir face à face.

Sa brutalité d'homme venait de gâter leur tendresse. Et elle évoquait

les heures où il l'aimait sans avoir la cruauté de le dire, ces heures

passées au fond du jardin, dans la sérénité du printemps naissant. Mon

Dieu! il avait parlé! Cette pensée s'entêtait, devenait si grosse et

si lourde, qu'on coup de foudre détruisant Paris devant elle ne lui

aurait pas paru d'une égale importance. C'était, dans son coeur, un

sentiment de protestation indignée, d'orgueilleuse colère, mêlé à une

sourde et invincible volupté qui lui montait des entrailles et la

grisait. Il avait parlé et il parlait toujours, il surgissait

obstinément, avec ces paroles brûlantes: «Je vous aime.... je vous

aime....», qui emportaient toute sa vie passée d'épouse et de mère.

Pourtant, dans cette évocation, elle gardait la conscience des vastes

étendues qui se déroulaient sous elle, derrière la nuit dont elle

s'aveuglait. Une vois haute montait, des ondes vivantes

s'élargissaient et l'enveloppaient. Les bruits, les odeurs, jusqu'à la

clarté lui battaient le visage, malgré ses mains nerveusement serrées.

Par moments, de brusques lueurs semblaient percer ses paupières

closes; et, dans ces lueurs, elle croyait voir les monuments, les

flèches et les dômes se détacher sur le jour diffus du rêve.

Alors, elle écarta les mains, elle ouvrit les yeux et demeura éblouie.

Le ciel se creusait, Henri avait disparu.

On n'apercevait plus, tout au fond, qu'une barre de nuages, qui

entassaient un écroulement de roches crayeuses. Maintenant, dans l'air

pur, d'un bleu intense, passaient seulement des vols légers de nuées

blanches, nageant avec lenteur, ainsi que des flottilles de voiles que

le vent gonflait. Au nord, sur Montmartre, il y avait un réseau d'une

finesse extrême, comme un filet de soie pâle tendu la, dans un coin du

ciel, pour quelque pêche de cette mer calme. Mais, au couchant, vers

les coteaux de Meudon qu'Hélène ne pouvait voir, une queue de l'averse

devait encore noyer le soleil, car Paris, sous l'éclaircie, restait

sombre et mouillé, effacé dans la buée des toits qui séchaient.

C'était une ville d'un ton uniforme, du gris bleuâtre de l'ardoise,

que les arbres tachaient de noir, très-distincte cependant, avec les

arêtes vives et les milliers de fenêtres des maisons. La Seine avait

l'éclat terni d'un vieux lingot d'argent. Aux deux bords, les

monuments semblaient badigeonnés de suie; la tour Saint-Jacques, comme

mangée de rouille, dressait son antiquaille de musée, tandis que le

Panthéon, au-dessus du quartier assombri qu'il surmontait, prenait un

profil de catafalque géant. Seul, le dôme des Invalides gardait des

lueurs dans ses dorures; et l'on eût dit des lampes allumées en plein

jour, d'une mélancolie rêveuse au milieu du deuil crépusculaire qui

drapait la cité. Les plans manquaient; Paris, voilé d'un nuage, se

charbonnait sur l'horizon, pareil à un fusain colossal et délicat,

très-vigoureux sous le ciel limpide.

Hélène, devant cette ville morne, songeait qu'elle ne connaissait pas

Henri. Elle était très-forte, à présent que son image ne la

poursuivait plus. Une révolte la poussait à nier cette possession qui,

en quelques semaines, l'avait emplie de cet homme. Non, elle ne le

connaissait pas. Elle ignorait tout de lui, ses actes, ses pensées;

elle n'aurait même pu dire s'il était une grande intelligence.

Peut-être manquait-il de coeur plus encore que d'esprit. Et elle

épuisait ainsi toutes les suppositions, se gonflant le coeur de

l'amertume qu'elle trouvait au fond de chacune, se heurtant toujours à

son ignorance, à ce mur qui la séparait d'Henri et qui l'empêchait de

le connaître. Elle ne savait rien, elle ne saurait jamais rien. Elle

ne se l'imaginait plus que brutal, lui soufflant des paroles de

flamme, lui apportant le seul trouble qui, jusqu'à cette heure, eût

rompu l'équilibre heureux de sa vie. D'où venait-il donc pour la

désoler de la sorte? Tout d'un coup, elle pensa que, six semaines

auparavant, elle n'existait pas pour lui, et cette idée lui fut

insupportable. Mon Dieu! n'être pas l'un pour l'autre, passer sans se

voir, ne point se rencontrer peut-être! Elle avait joint désespérément

les mains, des larmes mouillaient ses yeux.

Alors, Hélène regarda fixement les tours de Notre-Dame, très-loin. Un

rayon, dardant entre deux nuages, les dorait. Elle avait la tête

lourde, comme trop pleine des idées tumultueuses qui s'y heurtaient.

C'était une souffrance, elle aurait voulu s'intéresser à Paris,

retrouver sa sérénité, en promenant sur l'océan des toitures ses

regards tranquilles de chaque jour. Que de fois, à pareille heure,

l'inconnu de la grande ville, dans le calme d'un beau soir, l'avait

bercée d'un rêve attendri! Cependant, devant elle, Paris s'éclairait

de coups de soleil. Au premier rayon qui était tombé sur Notre-Dame,

d'autres rayons avaient succédé, frappant la ville. L'astre, à son

déclin, faisait craquer les nuages. Alors, les quartiers s'étendirent,

dans une bigarrure d'ombres et de lumières. Un moment, toute la rive

gauche fut d'un gris de plomb, tandis que des lueurs rondes tigraient

la rive droite, déroulée au bord du fleuve comme une gigantesque peau

de bête. Puis, les formes changeaient et se déplaçaient, au gré du

vent qui emportait les nuées. C'était, sur le ton doré des toits, des

nappes noires voyageant toutes dans le même sens, avec le même

glissement doux et silencieux. Il y en avait d'énormes, nageant de

l'air majestueux d'un vaisseau amiral, entourées de plus petites qui

gardaient des symétries d'escadre en ordre de bataille. Une ombre

immense, allongée, ouvrant une gueule de reptile, barra un instant

Paris, qu'elle semblait vouloir dévorer. Et, quand elle se fut perdue

au fond de l'horizon, rapetissée à la taille d'un ver de terre, un

rayon, dont les rais jaillissaient en pluie de la crevasse d'un nuage,

tomba dans le trou vide qu'elle laissait. On en voyait la poussière

d'or filer comme un sable fin, s'élargir en vaste cône, pleuvoir sans

relâche sur le quartier des Champs-Élysées, qu'elle éclaboussait d'une

clarté dansante. Longtemps, cette averse d'étincelles dura, avec son

poudroiement continu de fusée.

Eh bien! la passion était fatale, Hélène ne se défendait plus. Elle se

sentait à bout de force contre son coeur. Henri pouvait la prendre,

elle s'abandonnait. Alors, elle goûta un bonheur infini à ne plus

lutter. Pourquoi donc se serait-elle refusée davantage? N'avait-elle

pas assez attendu? Le souvenir de sa vie passée la gonflait de mépris

et de violence.

Comment avait-elle pu exister, dans cette froideur dont elle était si

fière Autrefois? Elle se revoyait jeune fille, à Marseille, rue des

Petites-Maries, cette rue où elle avait toujours grelotté; elle se

revoyait mariée, glacée près de ce grand enfant qui baisait ses pieds

nus, se réfugiant au fond de ses soucis de bonne ménagère; elle se

revoyait à toutes les heures de son existence, suivant du même pas le

même chemin, sans une émotion qui dérangeât son calme; et cette

uniformité, maintenant, ce sommeil de l'amour qu'elle avait dormi,

l'exaspérait. Dire qu'elle s'était crue heureuse d'aller ainsi trente

années devant elle, le coeur muet, n'ayant, pour combler le vide de

son être, que son orgueil de femme honnête! Ah! quelle duperie, cette

rigidité, ce scrupule du juste qui l'enfermaient dans les jouissances

stériles des dévotes! Non, non, c'était assez, elle voulait vivre! Et

une raillerie terrible lui venait contre sa raison. Sa raison! en

vérité, elle lui faisait pitié, cette raison qui, dans une vie déjà

longue, ne lui avait pas apporté une somme de joie comparable à la

joie qu'elle goûtait depuis une heure. Elle avait nié la chute, elle

avait eu l'imbécile vanterie de croire qu'elle marcherait ainsi

jusqu'au bout, sans que son pied heurtât seulement une pierre. Eh

bien! aujourd'hui, elle réclamait la chute, elle l'aurait souhaitée

immédiate et profonde. Toute sa révolte aboutissait à ce désir

impérieux. Oh! disparaître dans une étreinte, vivre en une minute tout

ce qu'elle n'avait pas vécu!

Cependant, au fond d'elle, une grande tristesse pleurait. C'était un

serrement intérieur, avec une sensation de vide et de noir. Alors,

elle plaida. N'était-elle pas libre? En aimant Henri, elle ne trompait

personne, elle disposait comme il lui plaisait de ses tendresses.

Puis, tout ne l'excusait-il pas? Quelle était sa vie depuis près de

deux ans? Elle comprenait que tout l'avait amollie et préparée pour la

passion, son veuvage, sa liberté absolue, sa solitude. La passion

devait couver en elle, pendant les longues soirées passées entre ses

deux vieux amis, l'abbé et son frère, ces hommes simples dont la

sérénité la berçait; elle couvait, lorsqu'elle s'enfermait si

étroitement, hors du monde, en face de Paris grondant à l'horizon;

elle couvait, chaque fois qu'elle s'était accoudée à cette fenêtre,

prise d'une de ces rêveries qu'elle ignorait autrefois, et qui, peu à

peu, la rendaient si lâche. Et un souvenir lui vint, celui de cette

claire matinée de printemps, avec la ville blanche et nette comme sous

un cristal, un Paris tout blond d'enfance, qu'elle avait si

paresseusement contemplé, étendue dans sa chaise longue, un livre

tombé sur ses genoux. Ce matin-là, l'amour s'éveillait, à peine un

frisson qu'elle ne savait comment nommer et contre lequel elle se

croyait bien forte. Aujourd'hui, elle était à la même place, mais la

passion victorieuse la dévorait, tandis que, devant elle, un soleil

couchant incendiait la ville. Il lui semblait qu'une journée avait

suffi, que c'était là le soir empourpré de ce matin limpide, et elle

croyait sentir toutes ces flammes brûler dans son coeur. Mais le ciel

avait changé. Le soleil, s'abaissant vers les coteaux de Meudon,

venait d'écarter les derniers nuages et de resplendir. Une gloire

enflamma l'azur. Au fond de l'horizon, l'écroulement de roches

crayeuses qui barraient les lointains de Charenton et de

Choisy-le-Roi, entassa des blocs de carmin bordés de laque vive; la

flottille de petites nuées nageant lentement dans le bleu, au-dessus

de Paris, se couvrit de voiles de pourpre; tandis que le mince réseau,

le filet de soie blanche tendu au-dessus de Montmartre, parut tout

d'un coup fait d'une ganse d'or, dont les mailles régulières allaient

prendre les étoiles à leur lever. Et, sous cette voûte embrasée, la

ville toute jaune, rayée de grandes ombres, s'étendait. En bas, sur la

vaste place, le long des avenues, les fiacres et les omnibus se

croisaient au milieu d'une poussière orange, parmi la foule des

passants, dont le noir fourmillement blondissait et s'éclairait de

gouttes de lumière. Un séminaire, en rangs pressés, qui suivait le

quai de Billy, mettait une queue de soutanes, couleur d'ocre, dans la

clarté diffuse. Puis, les voitures et les piétons se perdaient, on ne

devinait plus, très-loin, sur quelque pont, qu'une file d'équipages

dont les lanternes étincelaient. À gauche, les hautes cheminées de la

Manutention, droites et roses, lâchaient de gros tourbillons de fumée

tendre, d'une teinte délicate de chair; tandis que, de l'autre côté de

la rivière, les beaux ormes du quai d'Orsay faisaient une masse

sombre, trouée de coups de soleil. La Seine, entre ses berges que les

rayons obliques enfilaient, roulait des flots dansants où le bleu, le

jaune et le vert, se brisaient en un éparpillement bariolé; mais, en

remontant le fleuve, ce peinturlurage de mer orientale prenait un seul

ton d'or de plus en plus éblouissant; et l'on eût dit un lingot sorti

à l'horizon de quelque creuset invisible, s'élargissant avec un

remuement de couleurs vives, à mesure qu'il se refroidissait. Sur

cette coulée éclatante, les ponts échelonnés, amincissant leurs

courbes légères jetaient des barres grises, qui se perdaient dans un

entassement incendié de maisons, au sommet duquel les deux tours de

Notre-Dame rougeoyaient comme des torches. À droite, à gauche, les

monuments flambaient. Les verrières du Palais de l'Industrie, au

milieu des futaies des Champs-Élysées, étalaient un lit de tisons

ardents; plus loin, derrière la toiture écrasée de la Madeleine, la

masse énorme de l'Opéra semblait un bloc de cuivre; et les autres

édifices, les coupoles et les tours, la colonne Vendôme,

Saint-Vincent-de-Paul, la tour Saint-Jacques, plus près les pavillons

du nouveau Louvre et des Tuileries, se couronnaient de flammes,

dressant à chaque carrefour des bûchers gigantesques. Le dôme des

Invalides était en feu, si étincelant, qu'on pouvait craindre à chaque

minute de le voir s'effondrer, en couvrant le quartier des flammèches

de sa charpente. Au delà des tours inégales de Saint-Sulpice, le

Panthéon se détachait sur le ciel avec un éclat sourd, pareil à un

royal palais de l'incendie qui se consumerait en braise. Alors, Paris

entier, à mesure que le soleil baissait, s'alluma aux bûchers des

monuments. Des lueurs couraient sur les crêtes des toitures, pendant

que, dans les vallées, des fumées noires dormaient. Toutes les façades

tournées vers le Trocadéro rougissaient, en jetant le pétillement de

leurs vitres, une pluie d'étincelles qui montaient de la ville, comme

si quelque soufflet eût sans cesse activé cette forge colossale. Des

gerbes toujours renaissantes s'échappaient des quartiers voisins, où

les rues se creusaient, sombres et cuites. Même, dans les lointains de

la plaine, du fond d'une cendre rousse qui ensevelissait les faubourgs

détruits et encore chauds, luisaient des fusées perdues, sorties de

quelque foyer subitement ravivé. Bientôt ce fut une fournaise. Paris

brûla. Le ciel s'était empourpré davantage, les nuages saignaient

au-dessus de l'immense cité rouge et or.

Hélène, baignée par ces flammes, se livrant à cette passion qui la

consumait, regardait flamber Paris, lorsqu'une petite main la fit

tressaillir en se posant sur son épaule. C'était Jeanne qui

l'appelait.

--Maman! maman!

Et, quand elle se fut tournée:

--Ah! c'est heureux!... Tu n'entends donc pas? Voila dix fois que je

t'appelle.

La petite, encore costumée en Japonaise, avait des yeux brillants et

des joues toutes roses de plaisir. Elle ne laissa pas à sa mère le

temps de répondre.

--Tu m'as joliment lâchée.... Tu sais qu'on t'a cherchée partout, à la

fin. Sans Pauline, qui m'a accompagnée jusqu'au bas de l'escalier, je

n'aurais point osé traverser la rue.

Et, d'un mouvement joli, elle approcha son visage des lèvres de sa

mère, en demandant sans transition:

--Tu m'aimes?

Hélène la baisa, mais d'une bouche distraite. Elle éprouvait une

surprise, comme une impatience à la voir rentrer si vite. Est-ce que

vraiment il y avait une heure qu'elle s'était échappée du bal? Et,

pour répondre aux questions de l'enfant qui s'inquiétait, elle dit

qu'en effet elle avait éprouvé un léger malaise. L'air lui faisait du

bien; il lui fallait un peu de tranquillité.

--Oh! n'aie pas peur, je suis trop lasse, murmura Jeanne. Je vais me

tenir là, tout plein sage.... Mais, petite mère, je puis parler,

n'est-ce pas?

Elle se posa près d'Hélène, se serrant contre elle, heureuse qu'on ne

la déshabillât pas tout de suite. Sa robe brodée de pourpre, son jupon

de soie verdâtre, la ravissaient; et elle hochait sa tête fine, pour

entendre claquer sur son chignon les pendeloques des longues épingles

qui le traversaient. Alors, un flot de paroles pressées sortit de ses

lèvres. Elle avait tout regardé, tout écouté et tout retenu, avec son

air bêta de ne rien comprendre. Maintenant, elle se dédommageait

d'être restée raisonnable, la bouche cousue et les yeux indifférents.

--Tu sais, maman, c'était un vieux bonhomme, la barbe grise, qui

faisait aller Polichinelle. Je l'ai bien vu, lorsque le rideau s'est

écarté.... Il y avait le petit Guiraud qui pleurait. Hein? est-il

bête! Alors, on lui a dit que le gendarme viendrait lui mettre de

l'eau dans sa soupe, et il a fallu l'emporter, tant il criait....

C'est comme au goûter, Marguerite s'est tout taché son costume de

laitière avec de la confiture. Sa maman l'a essuyée, en criant: «Oh!

la sale!» Marguerite s'en était fourré jusque dans les cheveux....

Moi, je ne disais rien, mais je m'amusais joliment à les regarder

tomber sur les gâteaux. Elles sont mal élevées, n'est-ce pas, petite

mère?

Elle s'interrompit quelques secondes, absorbée par un souvenir; puis,

elle demanda d'un air pensif:

--Dis donc, maman, est-ce que tu as mangé de ces gâteaux qui étaient

jaunes et qui avaient de la crème blanche dedans? Oh! c'était bon!

c'était bon!... J'ai gardé tout le temps l'assiette à côté de moi.

Hélène n'écoutait pas ce babil d'enfant. Mais Jeanne parlait pour se

soulager, la tête trop pleine. Elle repartit, avec une abondance

extraordinaire de détails sur le bal. Les moindres petits faits

prenaient une importance énorme.

--Tu ne t'es pas aperçue, toi, quand on a commencé, voilà ma ceinture

qui s'est défaite. Une dame, que je ne connais pas, m'a mis une

épingle. Je lui ai dit: «Je vous remercie bien, Madame....» Alors,

Lucien, en dansant, s'est piqué. Il m'a demandé: «Qu'est-ce que tu as

donc là devant qui pique?» Moi, je ne savais plus, je lui ai répondu

que je n'avais rien. C'est Pauline qui m'a visitée et qui a remis

l'épingle comme il faut.... Non! tu n'as pas idée! on se bousculait,

une grande bête de garçon a donné un coup dans le derrière à Sophie,

qui a failli tomber. Les demoiselles Levasseur sautaient à pieds

joints. Ce n'est pas comme ça qu'on danse, bien sûr.... Mais le plus

beau, vois-tu, ç'a été la fin. Tu n'étais plus la, tu ne peux pas

savoir. On s'est pris par les bras, on a tourné on rond; c'était à

mourir de rire. Il y avait de grands messieurs qui tournaient aussi.

Bien vrai, je ne mens pas!... Pourquoi ne veux-tu pas me croire,

petite mère?

Le silence d'Hélène finissait par la fâcher. Elle se serra davantage,

lui secoua la main. Puis, voyant qu'elle n'en tirait que des paroles

brèves, elle se tut peu à peu elle-même, glissant également à une

rêverie, songeant à ce bal qui emplissait son jeune coeur. Alors,

toutes deux, la mère et la fille, demeurèrent muettes, en face de

Paris incendié. Il leur restait plus inconnu encore, ainsi éclairé par

les nuées saignantes, pareil à quelque ville des légendes expiant sa

passion sous une pluie de feu.

--On a dansé en rond?, demanda tout d'un coup Hélène, comme réveillée

en sursaut.

--Oui, oui, murmura Jeanne absorbée à son tour.

--Et le docteur? est-ce qu'il a dansé?

--Je crois bien, il a tourné avec moi.... Il m'enlevait, il me

questionnait: «Où est ta maman? où est ta maman?» Puis, il m'a

embrassée.

Hélène eut un sourire inconscient. Elle riait à ses tendresses.

Qu'avait-elle besoin de connaître Henri? Il lui semblait plus doux de

l'ignorer, de l'ignorer à jamais, et de l'accueillir comme celui

qu'elle attendait depuis si longtemps. Pourquoi se serait-elle étonnée

et inquiétée? Il venait de se trouver à l'heure dite sur son chemin.

Cela était bon. Sa nature franche acceptait tout. Un calme descendait

en elle, fait de cette pensée qu'elle aimait et qu'elle était aimée.

Et elle se disait qu'elle serait assez forte pour ne pas gâter son

bonheur.

Cependant, la nuit venait, un vent froid passa dans l'air. Jeanne,

rêveuse, eut un frisson. Elle posa la tête sur la poitrine de sa mère;

et, comme si la question se fût rattachée à ses réflexions profondes,

elle murmura une seconde fois:

--Tu m'aimes?

Alors, Hélène, souriant toujours, lui prit la tête entre ses deux

mains et parut chercher un instant sur son visage. Puis, elle posa

longuement les lèvres près de sa bouche, au-dessus d'un petit signe

rose. C'était là, elle le voyait bien, qu'Henri avait baisé l'enfant.

L'arête sombre des coteaux de Meudon entamait déjà le disque lunaire

du soleil. Sur Paris, les rayons obliques s'étaient encore allongés.

L'ombre du dôme des Invalides, démesurément grandie, noyait tout le

quartier Saint-Germain; tandis que l'Opéra, la tour Saint-Jacques, les

colonnes et les flèches, zébraient de noir la rive droite. Les lignes

des façades, les enfoncements des rues, les îlots élevés des toitures,

brûlaient avec une intensité plus sourde. Dans les vitres assombries,

les paillettes enflammées se mouraient, comme si les maisons fussent

tombées en braise. Des cloches lointaines sonnaient, une clameur

roulait et s'apaisait. Et le ciel, élargi aux approches du soir,

arrondissait sa nappe violâtre, veinée d'or et de pourpre, au-dessus

de la ville rougeoyante. Tout d'un coup, il y eut une reprise

formidable de l'incendie, Paris jeta une dernière flambée qui éclaira

jusqu'aux faubourgs perdus. Puis, il sembla qu'une cendre grise

tombait, et les quartiers restèrent debout, légers et noirâtres comme

des charbons éteints.

Une page d'amour · 第 16 / 28 题