--Et Jeanne, demanda le docteur, en quoi la mettrez-vous?
Mais il eut la parole coupée par une exclamation de Malignon.
--J'ai trouvé!... Un marquis Louis XV!
Et il brandissait sa badine, d'un air triomphant. Puis, comme on ne
s'enthousiasmait guère autour de lui, il parut étonné.
--Comment! vous ne comprenez point?... C'est Lucien qui reçoit ses
petits invités, n'est-ce pas? Alors, vous le plantez à la porte du
salon, en marquis, avec un gros bouquet de roses au côté, et il fait
des révérences aux dames.
--Mais, objecta Juliette, nous en aurons des douzaines de marquis.
--Qu'est-ce que ça fait? dit Malignon tranquillement. Plus il y aura
de marquis, plus ce sera drôle. Je vous dis que c'est trouvé.... Il
faut que le maître de la maison soit en marquis, autrement votre bal
est infect.
Il semblait tellement convaincu, que Juliette finit par se passionner,
elle aussi. En effet, un costume de marquis Pompadour en satin blanc
broché de petits bouquets, ce serait tout à fait délicieux.
--Et Jeanne? répéta le docteur.
La petite fille était venue s'appuyer contre l'épaule de sa mère, dans
cette pose câline qu'elle aimait à prendre. Comme Hélène allait ouvrir
les lèvres, elle murmura:
--Oh! maman, tu sais ce que tu m'as promis?
--Quoi donc? demanda-t-on autour d'elle.
Alors, pendant que sa fille la suppliait du regard, Hélène répondit en
Souriant:
--Jeanne ne veut pas que l'on dise son costume.
--Mais, c'est vrai! s'écria l'enfant. On ne fait plus d'effet du tout,
quand on a dit son costume.
On s'égaya un instant de cette coquetterie. M. Rambaud se montra
taquin. Depuis quelque temps, Jeanne le boudait; et le pauvre homme,
désespéré, ne sachant comment rentrer dans les bonnes grâces de sa
petite amie, en arrivait à la taquiner pour se rapprocher d'elle. Il
répéta à plusieurs reprises, en la regardant:
--Je vais le dire, moi, je vais le dire....
L'enfant était devenue toute pâle. Sa douce figure souffrante prenait
une dureté farouche, le front coupé de deux grands plis, le menton
allongé et nerveux.
--Toi, bégaya-t-elle, toi, tu ne diras rien.... Et, follement, comme
il faisait toujours mine de vouloir parler, elle s'élança sur lui, en
criant:
--Tais-toi, je veux que tu te taises!... Je veux!...
Hélène n'avait pas eu le temps de prévenir l'accès, un de ces accès de
colère aveugle qui parfois secouaient si terriblement la petite fille.
Elle dit sévèrement:
--Jeanne, prends garde, je te corrigerai!
Mais Jeanne ne l'écoutait pas, ne l'entendait pas. Tremblant de la
tête aux pieds, trépignant, s'étranglant, elle répétait: «Je veux!...
je veux!...» d'une voix de plus en plus rauque et déchirée; et, de
ses mains crispées, elle avait saisi le bras de M. Rambaud, qu'elle
tordait avec une force extraordinaire. Vainement, Hélène la menaça.
Alors, ne pouvant la dompter par la sévérité, très-chagrine de cette
scène devant tout ce monde, elle se contenta de murmurer doucement:
--Jeanne, tu me fais beaucoup de peine.
L'enfant, aussitôt, lâcha prise, tourna la tête. Et quand elle vit sa
mère, la face désolée, les yeux pleins de larmes contenues, elle
éclata elle-même en sanglots et se jeta à son cou, en balbutiant:
--Non, maman.... non, maman....
Elle lui passait les mains sur la figure pour l'empêcher de pleurer.
Sa mère, lentement, l'écarta. Alors, le coeur crevé, éperdue, la
petite se laissa tomber à quelques pas sur un banc, où elle sanglota
plus fort. Lucien, auquel on la donnait sans cesse en exemple, la
contemplait, surpris et vaguement enchanté. Et comme Hélène pliait son
ouvrage, en s'excusant d'une pareille scène, Juliette lui dit que, mon
Dieu! On devait tout pardonner aux enfants; au contraire, la petite
avait très-bon coeur, et elle se lamentait si fort, la pauvre
mignonne, qu'elle était déjà trop punie. Elle l'appela pour
l'embrasser, mais Jeanne, refusant le pardon, restait sur son banc,
étouffée par les larmes.
M. Rambaud et le docteur, cependant, s'étaient approchés. Le premier
se pencha, demanda de sa bonne voix émue:
--Voyons, ma chérie, pourquoi es-tu fâchée? que t'ai-je fait?
--Oh! dit l'enfant, en écartant les mains et en montrant son visage
bouleversé, tu as voulu me prendre maman.
Le docteur, qui écoutait, se mit à rire. M. Rambaud ne comprit pas
tout de suite.
--Qu'est-ce que tu dis là?
--Oui, oui, l'autre mardi.... Oh! tu sais bien, tu t'es mis à genoux,
en me demandant ce que je dirais si tu restais à la maison.
Le docteur ne souriait plus. Ses lèvres décolorées eurent un
tremblement. Une rougeur, au contraire, était montée aux joues de M.
Rambaud, qui baissa la voix et balbutia:
--Mais tu avais dit que nous jouerions toujours ensemble.
--Non, non, je ne savais pas, reprit l'enfant avec violence. Je ne
veux pas, entends-tu!... N'en parle plus jamais, jamais, et nous
serons amis.
Hélène, debout, avec son ouvrage dans un panier, avait entendu ces
derniers mots.
--Allons, monte, Jeanne, dit-elle. Quand on pleure, on n'ennuie pas le
monde.
Elle salua, en poussant la petite devant elle. Le docteur, très-pâle,
la regardait fixement. M. Rambaud était consterné. Quant à madame
Deberle et à Pauline, aidées de Malignon, elles avaient pris Lucien et
le faisaient tourner au milieu d'elles, en discutant vivement, sur ses
épaules de gamin, le costume de marquis pompadour.
Le lendemain, Hélène se trouvait seule sous les ormes. Madame Deberle,
qui courait pour son bal, avait emmené Lucien et Jeanne. Lorsque le
docteur rentra, plus tôt que de coutume, il descendit vivement le
perron; mais il ne s'assit pas, il tourna autour de la jeune femme, en
arrachant aux arbres des brins d'écorce. Elle leva un instant les
yeux, inquiète de son agitation; puis, elle piqua de nouveau son
aiguille, d'une main un peu tremblante.
--Voici le temps qui se gâte, dit-elle, gênée par le silence. Il fait
presque froid, cette après-midi.
--Nous ne sommes encore qu'en avril, murmura-t-il en s'efforçant de
calmer sa voix.
Il parut vouloir s'éloigner. Mais il revint et lui demanda
brusquement:
--Vous vous mariez donc?
Cette question brutale la surprit au point qu'elle laissa tomber son
ouvrage. Elle était toute blanche. Par un effort superbe de volonté,
elle garda un visage de marbre, les yeux largement ouverts sur lui.
Elle ne répondit pas, et il se fit suppliant:
--Oh! je vous en prie, un mot, un seul.... Vous vous mariez?
--Oui, peut-être, que vous importe? dit-elle enfin, d'un ton glacé.
Il eut un geste violent. Il s'écria:
--Mais c'est impossible!
--Pourquoi donc? reprit-elle, sans le quitter du regard.
Alors, sous ce regard qui lui clouait les paroles aux lèvres, il dut
se taire. Un moment encore, il resta là, portant les mains à ses
tempes; puis, comme il étouffait et qu'il craignait de céder à quelque
violence, il s'éloigna, pendant qu'elle affectait de reprendre
paisiblement son ouvrage.
Mais le charme de ces douces après-midi était rompu. Il eut beau, le
lendemain, se montrer tendre et obéissant, Hélène paraissait mal à
l'aise, dès qu'elle demeurait seule avec lui. Ce n'était plus cette
bonne familiarité, cette confiance sereine qui les laissait côte à
côte, sans un trouble, avec la joie pure d'être ensemble. Malgré le
soin qu'il mettait à ne pas l'effrayer, il la regardait parfois,
secoué d'un tressaillement subit, le visage enflammé par un flot de
sang. Elle-même avait perdu de sa belle tranquillité; des frissons
l'agitaient, elle restait languissante, les mains lasses et
inoccupées. Toutes sortes de colères et de désirs semblaient s'être
éveillés en eux.
Hélène en vint à ne plus vouloir que Jeanne s'éloignât. Le docteur
trouvait sans cesse entre elle et lui ce témoin, qui le surveillait de
ses grands yeux limpides. Mais ce dont Hélène souffrit surtout, ce fut
de se sentir tout d'un coup embarrassée devant madame Deberle. Quand
celle-ci rentrait, les cheveux au vent, et qu'elle l'appelait «ma
chère», en lui racontant ses courses, elle ne l'écoutait plus de son
air souriant et paisible; au fond de son être, un tumulte montait, des
sentiments qu'elle se refusait à préciser. Il y avait là comme une
honte et de la rancune. Puis, sa nature honnête se révoltait; elle
tendait la main à Juliette, mais sans pouvoir réprimer le frisson
physique que les doigts tièdes de son amie lui faisaient courir à
fleur de peau. Cependant, le temps s'était gâté. Des averses forcèrent
ces dames à se réfugier dans le pavillon japonais. Le jardin, avec sa
belle propreté, se changeait en lac, et l'on n'osait plus se risquer
dans les allées, de peur de les emporter à ses semelles. Lorsqu'un
rayon de soleil luisait encore, entre deux nuages, les verdures
trempées s'essuyaient, les lilas avaient des perles pendues à chacune
de leurs petites fleurs. Sous les ormes, de grosses gouttes tombaient.
--Enfin, c'est pour samedi, dit un jour madame Deberle. Ah! ma chère,
je n'en puis plus.... N'est-ce pas? soyez là à deux heures, Jeanne
ouvrira le bal avec Lucien.
Et, cédant à une effusion de tendresse, ravie des préparatifs de son
bal, elle embrassa les deux enfants; puis, prenant en riant Hélène par
les bras, elle lui posa aussi deux gros baisers sur les joues.
--C'est pour me récompenser, reprit-elle gaiement. Tiens! je l'ai
mérité, j'ai assez couru! Vous verrez comme ce sera réussi.
Hélène resta toute froide, tandis que le docteur les regardait
par-dessus la tête blonde de Lucien, qui s'était pendu à son cou.