Au Sénat, la séance d'ouverture a été présidée par M. de Lur-Saluces,
sénateur de la Gironde.
Le ministère; l'Emprunt.--L'impression générale, à la rentrée des
Chambres, était que le ministère n'avait pas à craindre cette année les
surprises qui suivent parfois la période d'accalmie connue sous le nom
de «trêve des confiseurs». Par extraordinaire, on ne songe pas à
renverser un cabinet qui date déjà de deux ans.
Le succès de l'emprunt explique en partie cette situation privilégiée
faite aux membres du gouvernement et aussi, on peut le dire, les
résultats des élections sénatoriales qui sont portés à l'actif du
ministre de l'intérieur. Mais, si la victoire électorale des
républicains peut contrarier ceux qui sont restés attaches aux anciens
partis, le triomphe que vient de remporter notre pays dans l'ordre
financier est fait pour réjouir tout le monde.
L'État demandait aux souscripteurs de s'engager pour 869 millions: les
souscripteurs lui ont offert plus de 14 milliards. Le premier versement
était fixé à 141 millions. Le Trésor a encaissé dans la journée du 10
janvier la somme énorme de deux milliards trois cent quarante millions.
Nous donnons du reste dans une autre partie du journal (voir page 55)
tous les détails relatifs à cette prodigieuse opération.
Le clergé et la République; le discours de M. Méline.--La question
religieuse tend à prendre une place de plus en plus importante dans la
politique des partis. Il est probable, on pourrait dire, il est certain,
que si, dans la présente législature, il se produit quelque changement
décisif dans l'attitude des divers groupes parlementaires, et surtout
dans le corps électoral, ce changement tiendra pour une large part aux
déclarations formulées par le cardinal Lavigerie. Cela ne tient pas
seulement à la personnalité de l'auteur de ces déclarations, qui est
considérable par elle-même. Si le discours qu'il a prononcé à Alger a eu
un tel retentissement, c'est qu'on sentait qu'il était appuyé en cette
circonstance par une autorité plus haute que la sienne, et que sa pensée
répondait à celle, non de tous les prélats de France, mais d'un grand
nombre d'entre eux. A ce point de vue, il y a un intérêt réel à
rechercher si l'opinion assez générale qu'on s'est faite qu'il avait été
en quelque sorte le porte-parole non-seulement d'une partie de
l'épiscopat, mais aussi peut-être du Vatican, était justifiée.
Nous avons déjà vu que le cardinal Rampolla, qui, lui, parlait sans
contestation possible au nom du Saint-Siège, n'a pas désavoué le
cardinal Lavigerie. Loin de là, dans la lettre qu'il adressait à
l'évêque l'Annecy, il émettait, avec tous les tempéraments possibles et
sous la forme réservée qui est dans la tradition de l'Église, cette
pensée que les catholiques doivent s'accommoder de toutes les formes de
gouvernement.
Voici un autre document qui mérite également d'arrêter l'attention.
C'est une lettre que l'évêque de Saint-Denis et de la Réunion a adressée
au cardinal Lavigerie et qui constitue une adhésion explicite aux
théories que celui-ci a émises à Alger. Cette lettre est d'autant plus
significative qu'elle est datée de Rome et qu'elle a été écrite à la
suite d'un entretien avec le Pape. Au cours de cet entretien, Léon XIII
a dit à son visiteur: «Vous devez être content du toast du cardinal
Lavigerie?» A quoi l'évêque a répondu:
«Très saint-père, le cardinal a rendu à l'Église des services signalés;
je ne crois pas qu'il lui en ait rendu de plus considérable que celui
qui résultera de ces mémorables paroles. Les conséquences de cette
déclaration ne seront peut-être pas immédiates, mais dans quelque temps
on reconnaîtra que le cardinal qui, dans les batailles du bien contre le
mal, a les vues soudaines du génie, a frappé un coup des plus heureux.»
Ces lignes, écrites, il faut le répéter, au lendemain d'une entrevue
avec le pape, n'ont pas été désavouées, non plus que les déclarations du
cardinal Lavigerie lui-même. Sans prendre parti dans cette question
essentiellement délicate, puisqu'elle touche à la conscience des membres
de l'épiscopat sur un point de doctrine à la fois religieuse et
politique, il est permis cependant d'affirmer que le chef de l'Église,
s'il n'impose pas à ses représentants immédiats en France un acte
d'adhésion formelle en faveur de la République, les laisse toutefois
libres d'accepter sous leur responsabilité le régime établi.
Le fait a une portée considérable puisque aujourd'hui c'est la question
religieuse qui sert de terrain de lutte entre les amis et les
adversaires de la République. Aussi est-il intéressant de voir l'accueil
que les républicains font à ceux qui accomplissent ou qui projettent
l'évolution entreprise par le cardinal Lavigerie, qui serait suivi,
dit-on, non seulement par l'évêque de Saint-Denis, mais aussi par
plusieurs autres membres de l'épiscopat, entre autres les archevêques ou
évêques de Tours, Cambrai, Rouen, Digne, Bayonne, Langres, etc... On a à
ce sujet de nombreux documents, mais on peut considérer comme les
résumant le discours prononcé par M. Méline à Remiremont, à l'occasion
de la reconstitution de «l'alliance républicaine» dans cette ville.
Après avoir fait à son tour le procès du boulangisme, l'ancien président
de la Chambre a déclaré que, tout en recommandant, dans les rapports de
l'Église et de l'État, une politique de modération, il est partisan de
la laïcité de l'enseignement public et du service militaire obligatoire
pour tous, sans exception. Il convient toutefois, a ajouté l'orateur,
«'introduire dans l'application de ces lois tous les tempéraments,
toutes les précautions de transition compatibles avec leur texte et leur
esprit.»
Faisant allusion à la discussion qui s'est élevée à la Chambre sur le
régime fiscal des congrégations, M. Méline a déclaré qu'il n'a pas
hésité à marquer par son vote que, s'il entend faire payer aux
congrégations tout ce qu'elles doivent, il entend du moins qu'on leur
applique la loi comme à tous les citoyens, avec justice et sans passion.
L'orateur a rappelé enfin les récents discours du cardinal Lavigerie et
la lettre de l'évêque de la Réunion. «Bien que ces adhésions, a-t-il
dit, soient accompagnées de restrictions inacceptables, il y a là malgré
tout un aveu précieux et un symptôme significatif. Toutefois il importe
que le parti républicain soit circonspect, jusqu'au jour où les actes
suivront les paroles.»
Le discours de M. Méline a été longuement commenté par toute la presse,
parce que, en effet, on sait que c'est de ce côté que va se porter
l'effort des partis au cours de l'année qui vient de commencer, et que,
si le mouvement inauguré par un certain nombre de prélats se généralise,
des modifications d'une portée considérable peuvent se produire dans la
situation politique du pays.
Afrique: _Soudan français._--Nous annoncions dans notre dernier numéro
que le commandant Archinard s était mis en marche sur Nioro, la dernière
forteresse d'Ahmadou et que, très probablement, il avait déjà pris
contact avec l'ennemi. En effet une dépêché de Kayes a fait savoir
depuis que la place de Nioro avait été enlevée et qu'Ahmadou était en
fuite.
Le colonel Archinard n'avait sous ses ordres que 700 hommes, mais, comme
nous l'avons dit, il disposait de l'artillerie nécessaire pour détruire
les fortifications de Nioro. L'affaire a dû être chaude toutefois, car
les Toucouleurs se battent avec une bravoure exceptionnelle, et nos
troupes, épuisées par une marche de 300 kilomètres, ont dû faire des
prodiges de valeur pour triompher de pareils adversaires.
La conquête de Nioro complète l'oeuvre commencée l'an dernier par le
colonel Archinard. Actuellement la ligne de nos postes entre le Sénégal
et le Niger se trouve couverte à grande distance par les forteresses
conquises sur l'ex-sultan de Segou. Il ne reste plus rien du vaste
empire d'El Hadj-Omar, le grand conquérant que Faidherbe a arrêté dans
sa marche vers l'Océan Atlantique.
_Au Dahomey._--D'après les dernières nouvelles apportées par le courrier
de la côte occidentale d'Afrique. M. Ballot, résident de France à
Porto-Novo, est parti en mission pour Abomey en compagnie de M. M. Le
Blanc, lieutenant de vaisseau, Decoeur, capitaine d'artillerie de
marine, et le Père Dorgère. Cette mission allait porter les cadeaux du
gouvernement français à Behanzin, roi du Dahomey. Le roi Toffa, de
Porto-Novo qui voudrait, paraît-il, se réconcilier avec son ennemi,
aurait joint ses cadeaux à ceux du gouvernement français.
Pendant ce temps, les Allemands font au roi de Dahomey un cadeau d'un
autre genre. Les chefs des établissements qu'ils ont à Whidah ont
présenté à Behanzin un fusil à aiguille qui a été agréé par lui et dont
l'armée dahoméenne va être, dit-on, pourvue. Behanzin en a été tellement
satisfait qu'il a immédiatement fait don de quatre esclaves à chacune
des maisons desquelles il avait reçu ces étrennes utiles.
Ce n'est pas tout. Deux cabécères ont été envoyés par le roi à Lagos
pour traiter avec un commerçant anglais au sujet de la fourniture de
fusils et de munitions de guerre destinés à l'armée dahoméenne. Le
marché a reçu même un commencement d'exécution, car une somme de 125,000
francs a été versée entre les mains du fournisseur.
Il n'est pas difficile de prévoir que nous aurons encore de ce côté de
nouvelles surprises. La pacification est loin d'être définitive. Au
moment où il reçoit nos cadeaux, le roi de Dahomey se préoccupe de
mettre ses troupes en état de nous résister, et en même temps, pour
empêcher nos officiers d'étudier la route de Kotonou à Whidah, il a
rappelé aux Européens que la plage leur était interdite, et que la route
seule de l'intérieur leur était permise. Or, celle-ci est à peu près
impraticable. Il ne faut pas oublier que le nègre est un composé du
sauvage et du diplomate.
Beaux-Arts.--_Le bureau du comité des 90._--Le nouveau comité des 90 a
nommé son bureau. M. Bailly a été réélu président à une forte majorité.
MM. Bonnat et Paul Dubois ont été choisis comme vice présidents. M. Tony
Robert-Fleury a été réélu secrétaire et M. Daumet secrétaire-trésorier.
Dans le sous-comité d'administration figurent MM. Gérome, J. Lefebvre.
Cormon, Guillemet, Bernier, Detaille, Albert Maignan, Busson, Humbert et
Yon, pour la peinture; MM. Boisseau, Bartholdi, Cuvelier et Mathurin
Moreau, pour la sculpture; MM. Normand et Pascal, pour l'architecture;
MM. Sirouy et Lefort, pour la gravure.