Théophile armé de ce rescrit, commença par le temple de Sérapis. Ce
Dieu était le plus révéré de tous ceux qu'adorait Alexandrie[712]. Dès
la fondation de cette ville ce culte y avait passé de Memphis, où il
était établi de toute antiquité. Sérapis était le souverain des enfers,
que les Grecs, disciples de l'idolâtrie égyptienne, reconnaissaient
sous le nom de Pluton[713]. Dans la suite des temps, il avait été
décoré des attributs de presque toutes les divinités. Jupiter, Neptune,
le Soleil, le dieu du Nil, Esculape étaient confondus avec lui; tout
le ciel semblait réuni dans sa personne, selon la superstition des
Égyptiens[714]. Quelques chrétiens se sont imaginé que c'était dans
l'origine le patriarche Joseph[715] qui, ayant comblé l'Égypte de biens
pendant sa vie, serait devenu après sa mort l'objet d'une vénération
sacrilége; mais cette opinion est mal fondée. Jamais les anciens
Égyptiens n'ont mis les hommes au nombre des Dieux. La statue était
d'une grandeur démesurée; elle atteignait de ses deux bras les deux
murs opposés du temple[716]. Sur sa tête s'élevait un casque antique,
que sa forme a fait prendre tantôt pour un boisseau, tantôt pour une
corbeille[717]. A côté du Dieu paraissait le chien Cerbère, dont les
trois têtes étaient entortillées des replis d'un énorme serpent, qui
posait sa tête sur la main droite du Dieu[718]. Ce n'était pas cette
statue qui, sous le règne du premier des Ptolémées, avait été apportée
de Sinope[719], elle était plus ancienne; et peut-être avait-elle été
transportée de Memphis à Alexandrie, lorsque cette dernière ville fut
bâtie[720]. Saint Clément dit[721] que Sésostris l'avait fait faire
de toute sorte de métaux; qu'il entrait aussi dans sa composition
des pierres et du bois, et que de ce mélange résultait une couleur
bleue[722]. Il en nomme l'ouvrier Bryaxis, qu'il ne faut pas confondre
avec le sculpteur athénien beaucoup plus moderne, qui travailla au
fameux tombeau de Mausole. Le temple était d'une structure encore
plus admirable que la statue[723]. C'était un ouvrage d'Alexandre,
ou, selon d'autres, de Ptolémée, fils de Lagus. Il était bâti sur
un tertre fait de main d'homme[724], dans le quartier d'Alexandrie
nommé Rhacotis[725]. On y montait par plus de cent degrés. Ce tertre
était soutenu sur des voûtes partagées en plusieurs berceaux qui
communiquaient ensemble, et servaient à des mystères d'horreur dont
l'idolâtrie cachait l'infamie ou la cruauté[726]. La plate-forme était
bordée de divers édifices destinés au logement et aux différents usages
des gardiens du temple et d'un grand nombre de fanatiques qui faisaient
une profession extérieure de chasteté. On y voyait aussi cette célèbre
bibliothèque, rétablie depuis que l'ancienne avait été brûlée du temps
de Jules César, et qui subsista jusqu'à l'invasion des Sarrasins[727].
Après avoir traversé cette enceinte, on trouvait un vaste portique qui
régnait autour d'une place carrée, au milieu de laquelle s'élevait
le bâtiment du temple, soutenu sur des colonnes du marbre le plus
précieux. Il était spacieux et magnifique. Les murailles étaient
revêtues en dedans, de lames d'or, d'argent, et de cuivre, placées
les unes sur les autres, en sorte que le métal le plus riche était
au-dessous[728]. On découvrait apparemment tantôt celles d'argent,
tantôt celles d'or, selon les diverses solennités. Ammien Marcellin
ne trouve dans l'univers que le temple de Jupiter Capitolin, qui pût
égaler en splendeur et en majesté ce superbe édifice[729].
[Note 712: C'était, selon les Égyptiens, dit Macrobe, l. 1, c.
20, le plus grand des dieux. _Sarapis, quem Ægyptii deum maximum
prodiderunt._--S.-M.]
[Note 713: C'est l'opinion rapportée par Plutarque (_de Isid. et
Osir._), d'après l'interprète Timothée et l'historien Manéthon. On
la trouve aussi dans Tacite (_Hist._ lib. 4, c. 84) qui dit: _Deum
ipsum multi Æsculapium, quod medeatur ægris corporibus; quidam Osirin,
antiquissimum illis gentibus numen; plerique Jovem, ut rerum omnium
potentem; plurimi Ditem patrem, insignibus, quæ in ipso manifesta, aut
per ambages conjectant._ Cette opinion est encore dans Macrobe, l. 1,
c. 19, _cum Plutone Serapim conjungunt_. La relation de l'historien
arménien, Moïse de Khoren, qui alla à Alexandrie au cinquième siècle,
fait voir que c'était le système admis à cette époque. Voyez le
_Journal Asiatique_, t. 2, p. 329. On peut consulter aussi ce qu'en dit
Julien, or. 4, p. 136.--S.-M.]
[Note 714: Jablonski a réuni dans son Panthéon Égyptien, l. 2, c.
5, toutes les autorités que fournissent les écrivains de l'antiquité
sur Sérapis. C'est de toutes les divinités égyptiennes celle dont il
est le plus souvent question dans leurs ouvrages. Il n'est pas facile,
au milieu des passages contradictoires qu'il a réunis, de se faire une
idée juste de ce qu'était ce dieu. Les découvertes et les dissertations
plus modernes ont plutôt encore contribué à obscurcir la question qu'à
l'éclaircir. Jablonski pense que dans un certain sens Sérapis était le
Nil, et dans un autre le soleil d'hiver ou le soleil dans les signes
inférieurs.--S.-M.]
[Note 715: _Quidam in honorem nostri Joseph formatum perhibent
simulacrum_, dit Rufin, l. 12, c. 23. La même opinion se retrouve dans
Julius Firmicus Maternus, c. 14.--S.-M.]
[Note 716: _Simulacrum Serapis ita erat vastum, ut dextera unum
parietem, alterum læva perstringeret._ Rufin. Hist. Eccles. l. 12, c.
23.--S.-M.]
[Note 717: On l'appelait _calathus_; il est assez difficile de
savoir ce que c'était; mais pour sûr ce n'était pas un casque.--S.-M.]
[Note 718: Macrobe donne la description de la statue de Sérapis,
l. 1, c. 20: _Omnem_, dit-il, _illam venerationem soli se sub illius
nomine testatus impendere, vel dum calathum capiti ejus infigunt, vel
dum simulacro signum tricipitis animantis adjungunt: quod exprimit
medio eodemque maximo capite leonis effigiem. Dextera parte canis caput
exoritur mansueta, specie blandientis. Pars vero læva cervicis rapacis
lupi capite finitur; easque formas animalium draco connectit volumine
suo capite redemit: ad dei dexteram quam compescitur monstrum._--S.-M.]
[Note 719: On sait comment, sous le règne de Ptolémée Philadelphe,
d'autres disent sous celui de Ptolémée Soter, ce qui est plus
vraisemblable, on amena de Sinope une ancienne statue très-révérée et
que ses attributs firent prendre par les Égyptiens pour une image de
leur dieu Sérapis. Elle en reçut le nom, fut placée dans le temple
de ce dieu, où elle devint l'objet de la vénération universelle. Le
culte que l'on voua à cette divinité dans la capitale de l'empire des
Macédoniens, en Égypte, contribua puissamment à augmenter la dévotion
que l'on y avait déja pour ce dieu, qui devint alors, pour ainsi dire,
la principale divinité des Égyptiens. Voyez Plutarch., _de Isid. et
Os._ Tacit. l. 4, c. 84.--S.-M.]
[Note 720: _Sedem, ex qua transierit_ (_Serapis_), dit Tacite,
_Histor._ lib. 4, c. 84, _Memphim perhibent, inclytam olim et veteris
Ægypti columen_. Pausanias, l. 1, c. 18, est d'accord avec Tacite,
quand il dit que les Égyptiens ont beaucoup de temples dédiés à
Sérapis, que le plus célèbre est à Alexandrie et le plus ancien
à Memphis. Αἰγυπτίοις δὲ ἱερὰ Σαράπιδος, ἐπιφανέστατον μὲν ἐστιν
Ἀλεξανδρεῦσιν, ἀρχαιότατον δὲ ἐν Μέμφει.--S.-Μ.]
[Note 721: S. Clément d'Alexandrie rapporte effectivement dans son
exhortation aux payens, t. 1, p. 42 et 43, que cette statue avait été
faite par les ordres de Sésostris, et exécutée par les artistes qu'il
avait amenés en grand nombre, après avoir soumis plusieurs nations de
la Grèce. Σέσωστρίν φησι τὸν Αἰγύπτιον βασιλέα, τὰ πλεῖστα τῶν παρ'
Ἑλλησὶ παραστησάμενον ἐθνῶν, ἐπανελθόντα εἰς Αἴγυπτον, ἐπαγαγέσθαι
τεχνίτας ἱκανούς. Il raconte ensuite que cette statue était faite
d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de plomb et d'étain; on y avoit mis
toutes les pierres précieuses connues des Égyptiens, comme le saphir,
l'hématite, l'éméraude et la topaze. Le tout avait été mêlé, poli
et recouvert d'une couleur, ce qui donnait à la statue entière une
apparence noire. On trouve dans Rufin, _Hist. Ecclés._, l. 12, c. 13,
des détails à peu près semblables sur cette statue.--S.-M.]
[Note 722: L'auteur de l'histoire fabuleuse d'Alexandre publiée par
l'abbé Mai, rapporte, l. 1, c. 30, que cette statue était faite d'une
matière qu'il n'était pas donné à l'homme de connaître. _Simulacrum
ex ea materia figuratum, quam dinoscere homini virium non est._ On
assurait, dit S. Clément d'Alexandrie (_Cohort. ad gent._, tom. 1,
pag. 42.), qu'elle n'avait pas été faite par une main humaine, τοῦτον
ἀχειροποίητον εἰπεῖν τετολμήχασιν, τὸν Αἰγύπτιον Σάραπιν.--S.-M.]
[Note 723: Sa grandeur, dit Tacite, _Histor._ l. 4, c. 84, égalait
celle d'une ville, _templum pro magnitudine urbis exstructum_. Il
était, dit Sozomène, l. 7, c. 15, situé sur une colline, et également
remarquable par sa grandeur et par sa beauté; ναὸς δὲ οὗτος ἦν κάλλει
καὶ μεγέθει ἐμφανέστατος, ἐπὶ γεωλόφου κείμενος.--S.-M.]
[Note 724: _Non natura, sed manu et constructione per centum aut eo
amplius gradus in sublime suspensus._ Rufin. lib. 12, c. 23.--S.-M.]
[Note 725: _Loco, cui nomen Rhacotis_, dit Tacite, _Hist._, l. 4,
c. 84. _Rhacotis_ est le nom d'une bourgade dont l'existence était
antérieure à celle d'Alexandrie, et qui fut ensuite englobée dans
l'enceinte de cette ville, dont elle forma un quartier. Les Coptes
donnent souvent à la ville entière le nom de _Rakoti_, à cause de cette
ancienne bourgade.--S.-M.]
[Note 726: _Occultis aditibus invicem ipsemet distinctis, usum
diversis ministeriis et clandestinis officiis exhibebant._ Rufin.
_Hist. Eccles._ l. 12, c. 23.--S.-M.]
[Note 727: On oublie de remarquer que cette bibliothèque fut pillée
alors par les chrétiens. Orose le dit assez clairement, lib. 6, c. 15,
quand il rapporte qu'il en vit les armoires vides plusieurs années
après. _Nos vidimus armaria librorum: quibus direptis, exinanita ea à
nostris hominibus, nostris temporibus memorent._--S.-M.]
[Note 728: Tous ces détails sont dans l'_Histoire Ecclésiastique_
de Rufin, l. 12, c. 23.--S.-M.]
[Note 729: _His accedunt altis sublata fastigiis templa; inter quæ
eminet Serapeum, quod licet minuatur exilitate verborum, atriis tamen
columnariis amplissimis, et spirantibus signorum figmentis, et reliqua
operum multitudine ita est exornatum, ut post Capitolium, quo se
venerabilis Roma in æternum attollit, nihil orbis terrarum ambitiosius
cernat._ Amm. Marc., l. 22, c. 16.--S.-M.]
[Note latérale: XVII.