Après avoir fait rentrer l'Occident sous l'obéissance de son prince
légitime, Théodose partit de Milan pour aller à Rome. La longue absence
des empereurs, et les troubles des dernières années avaient introduit
dans cette dernière ville un grand nombre de désordres. L'idolâtrie,
malgré les atteintes qu'elle avait reçues, s'y maintenait avec plus de
fierté que dans le reste de l'empire. Théodose, touché de ces maux,
voulut y remédier en personne. Accompagné de Valentinien et de son
fils Honorius, qui n'avait pas encore cinq ans accomplis, et qu'il
avait fait venir de Constantinople après la mort de Maxime, il entra
dans Rome le treizième de juin, et cette entrée fut un magnifique
triomphe[688]. On portait devant son char les représentations des
batailles gagnées et des villes reprises sur les rebelles; mais rien
n'attirait les regards autant que Théodose lui-même, qui, renonçant
à sa propre grandeur, voulut faire à pied une partie du chemin, se
laissant librement aborder, s'entretenant avec les citoyens, partageant
leur joie, écoutant avec gaîté ces chansons folâtres et satiriques
dont la liberté romaine avait conservé l'usage dans les triomphes. Il
alla d'abord au sénat, et présenta aux sénateurs assemblés, son fils
Honorius; de là il se rendit à la grande place, où il se montra sur
la tribune aux harangues, et fit des largesses au peuple. Les jours
suivants il prit plaisir à se promener dans la ville, sans gardes et
sans autre escorte que la foule dont il était environné, visitant les
ouvrages publics, entrant dans les maisons des particuliers, avec
lesquels il conversait familièrement. Il lui fallut entendre dans le
sénat son propre panégyrique prononcé par Latinus Pacatus Drépanius, le
plus fameux orateur de ce temps-là. C'était un Gaulois[689] de la ville
d'Agen (_Nitiobriges_)[690]: car depuis long-temps l'éloquence semblait
s'être retirée dans la Gaule, et surtout dans l'Aquitaine, où perdant
l'ancienne majesté romaine, elle avait pris le ton de saillie et cette
délicatesse affectée qui dégénère en sécheresse et ramène enfin la
barbarie. On vit quelques jours après arriver à Rome des ambassadeurs
perses, qui venaient de la part de Sapor III[691] offrir des présents à
l'empereur et renouveller le traité d'alliance.
[Note 688: Cette date est donnée par les fastes d'Idatius et par la
chronique du comte Marcellin.--S.-M.]
[Note 689: Cet orateur était venu, à ce qu'il dit, de l'extrémité
des Gaules, des bords de l'Océan où le soleil termine son cours, des
lieux où la terre habitée se mêle à l'élément humide, pour admirer par
lui-même les vertus de Théodose. _Sed cum admiratione virtutum tuarum
ab ultimo Galliarum recessu, qua littus Oceani cadentem excipit solem,
et deficientibus terris sociale miscetur elementum, ad contuendum
te, adorandumque properassem, ut bona quæ auribus ceperam etiam visu
usurparem._ Pacat., c. 2.--S.-M.]
[Note 690: Sidonius Apollinaris parle, l. 8, ep. 11, d'un poète
appelé Drépanius, qui était de cette ville. Ce qui fait présumer
qu'il est le même que le panégyriste de Théodose, c'est qu'Ausone
(_Lud. sept. Sap._) parle d'un poète son contemporain, qui se nommait
aussi Drépanius, et dont il égale le génie à celui de Virgile. Il
fut proconsul d'Afrique en l'an 389, et intendant du domaine en l'an
393.--S.-M.]
[Note 691: Il est fort douteux que cette ambassade ait été envoyée
par Schahpour III, ou Sapor: ce prince dont le règne fut de cinq ans et
quatre mois, avait commencé sa sixième année le 18 mai 388. Il est donc
certain qu'à l'époque où les ambassadeurs Persans arrivèrent à Rome en
389, un autre prince était sur le trône. Ce nouveau roi était un fils
de Sapor; il se nommait en persan _Bahram_, ou en grec _Ouararanès_.
Les orientaux le surnomment _Kerman-schah_, c'est-à-dire _roi du
Kirman_, à cause d'une province de la Perse méridionale, dont il avait
eu le gouvernement avant son avénement. Le même surnom se retrouve
dans Agathias, l. 4, pag. 136, sous la forme _Cermasaa_. Οὐαραράνης
ὁ παῖς (Σαβόρου), ὅς δὴ καὶ Κερμασαὰ ὠνομάζετο. Il lui venait, selon
l'historien grec, de ce que du temps de son père, il avait soumis le
pays de _Cerma_ (le Kirman). Καὶ Κέρμα ἔθνους τυχὸν ἥ χώρας ὑπῆρχεν
ἐπωνυμία· ταύτης δὲ τῷ πατρὶ τοῦ Οὐαραράνου δεδουλωμένης, εἰκότως ὁ
παῖς τὴν ἐπωνυμίαν ἐκτήσατο. Ce surnom, comme il le remarque, était
donc tout-à-fait analogue à ceux d'_Africanus_, de _Germanicus_, ou de
tout autre dérivé du nom d'une nation vaincue, que les Romains étaient
dans l'usage de donner à leurs généraux victorieux. Καθάπου πρότερον
καὶ παρὰ Ῥωμαίοις ὁ μὲν Ἀφρικανὸς τυχὸν, ὁ δὲ Γερμανικὸς, ὁ δὲ ἐξ ἄλλου
τοῦ γένους νενικημένου ἐπεκλήθη. Le règne de Bahram IV, fils de Sapor
III, fut de onze ans accomplis, et on dut le compter à partir du 18
mai 388. J'aurai bientôt l'occasion de donner d'autres détails sur ce
prince.--S.-M.]
[Note latérale: III.
Désordres abolis.
Socr. l. 5. c. 18.
Theoph. p. 63.