Victor, fils de Maxime, qui dans un âge encore tendre[661], portait
déja le titre d'Auguste, était demeuré dans la Gaule. Son père avait
confié le soin de sa personne, et la défense du pays à Nanniénus[662]
et à Quintinus, qu'il avait établis maîtres de la milice[663]. Tandis
que Maxime était occupé de la guerre contre Théodose, ces généraux en
avaient deux à soutenir contre les Saxons et contre les Francs[664].
Les premiers avaient fait une descente sur les côtes de la Gaule[665]:
ils furent aisément repoussés. Il n'en fut pas de même des Francs[666];
conduits par trois princes, Génobaudès, Marcomir et Sunnon, ils
passèrent le Rhin[667], ravagèrent le pays, massacrèrent les habitants,
et donnèrent l'alarme à Cologne [_Colonia Agrippina_]. La nouvelle en
étant venue à Trèves, Nanniénus et Quintinus assemblèrent des troupes
et marchèrent à l'ennemi. A leur approche, la plupart des Francs
repassèrent le Rhin avec leur butin. Ceux qui demeurèrent en deça,
furent taillés en pièces près de la forêt Carbonnière[668]; c'était
une partie de la forêt des Ardennes qui s'étendait entre le Rhin et
l'Escaut. Après ce succès, les deux généraux se séparèrent. Nanniénus
refusa de poursuivre les Francs dans leur pays, persuadé qu'on les
trouverait en état de se bien défendre; il se retira à Mayence
[_Mogontiacum_]. Quintinus, plus téméraire, prit seul le commandement
de l'armée, et passa le Rhin près de Nuitz [_Nivisium_[669]]. Au second
campement, il trouva de grands villages abandonnés[670]. Les Francs
feignant d'être effrayés, s'étaient retirés dans des forêts dont ils
avaient embarrassé les chemins par de grands abatis d'arbres. Les
soldats romains mirent le feu aux habitations et passèrent la nuit sous
les armes. Au point du jour, Quintinus entra dans les forêts, où il
s'égara; enfin, trouvant toutes les routes fermées, il prit le parti
d'en sortir, et s'engagea dans des marais dont ces bois étaient bordés.
On aperçut d'abord un petit nombre d'ennemis qui, élevés sur les
monceaux d'arbres abattus comme sur des tours, lançaient des flèches
empoisonnées, dont la moindre blessure portait la mort. Leur nombre
croissant à chaque moment, les Romains tentèrent d'abord de traverser
les marais pour gagner la plaine; mais ils reconnurent bientôt
que c'était chercher une perte assurée. Les hommes et les chevaux
s'enfonçant de plus en plus à chaque pas dans une vase molle et
profonde, y demeuraient engagés et immobiles, exposés à tous les coups
des ennemis. Il fallut donc retourner sur leurs pas à travers une grêle
de traits. Dans ce désordre, toute l'armée fut détruite; plusieurs
périrent dans les marais. Ceux qui gagnèrent les bois, cherchant en
vain une retraite, trouvèrent partout l'ennemi et la mort. Héraclius,
tribun des Joviens, et presque tous les officiers y laissèrent la vie.
Il n'y eut que très-peu de soldats qui se sauvèrent à la faveur de la
nuit[671]. Quintinus revint en Gaule couvert de honte. Il y apprit la
mort de Maxime, et se vit lui-même en grand danger de subir le même
sort. Arbogaste, envoyé par Théodose en cette province, fit mourir le
jeune Victor. Nanniénus et Quintinus, dépouillés du commandement, ne
conservèrent leur vie que par la clémence du vainqueur.
[Note 661: Zosime l'appelle, lib. 4, c. 47, un jeune enfant, τὸ
μειράκιον.--S.-M.]
[Note 662: Il est probable que ce général est le même que celui qui
est appelé _Nannéïus_, par Ammien Marcellin, l. 28, c. 8, et qui fut en
l'an 370, chargé de combattre les Saxons. Voy. tom. 3, pag. 409, liv.
XVIII, § 18.--S.-M.]
[Note 663: _Nannenus et Quintinus militiæ magistri, quibus
infantiam filii et defensionem Galliarum Maximus commiserat._ Sulp.
Alex. _apud_ Greg. Tur. l. 2, c. 9.--S.-M.]
[Note 664: Saint Ambroise indique en ces termes tous les lieux où
Maxime eut à soutenir la guerre et ceux où il fut vaincu. _Ille igitur
statim à Francis, à Saxonum gente, in Sicilia, Sisciæ, Petavione:
ubique denique terrarum victus est._ Ambros. ep. 40, _ad Theod._ t. 2,
p. 953.--S.-M.]
[Note 665: Cette invasion des Saxons n'est connue que par le
passage de S. Ambroise, que je viens de citer.--S.-M.]
[Note 666: Nous n'en saurions pas davantage sur la guerre des
Francs, sans un fragment d'un historien perdu, nommé Sulpitius
Alexandre, et qui nous a été conservé par Grégoire de Tours, l. 2, c.
9.--S.-M.]
[Note 667: _Genobaude, Marcomere et Sunnone ducibus, Franci in
Germaniam prorupere._ Sulp. Alex. _ap._ Greg. Tur. l. 2, c. 9. Par la
Germanie, cet auteur entend la partie de la Gaule, limitrophe du Rhin
et divisée en _inferior_ et _superior_.--S.-M.]
[Note 668: _Apud Carbonariam_, dit Sulpitius Alexandre, _apud_
Gregor. Tur. l. 2, c. 9.--S.-M.]
[Note 669: Cet endroit, appelé _Novesium_ dans d'autres manuscrits,
est qualifié par Sulpitius Alexandre du titre de _Castellum_.--S.-M.]
[Note 670: _Secundis à fluvio castris, casas habitatoribus vacuas
atque ingentes vicos destitutos offendit_ (_Nannenus_). Sulp. Alex.
_apud_ Greg. Tur. lib. 2, c. 9.--S.-M.]
[Note 671: Le morceau de Sulpitius Alexandre, d'où est tiré ce
récit de la guerre contre les Francs, et quelques autres fragments
conservés dans Grégoire de Tours, sont tout-à-fait propres à faire
regretter l'ouvrage historique qui avait été composé par cet
auteur.--S.-M.]
[Note latérale: LXIV.
Clémence de Théodose.
Claud. in 4º Consul. Honor.
Ambr. ep. 40 et 41, t. 2, p. 946 et 956.
Aug. civ. l. 5, c. 26, t. 7, p. 142.
Pacat. c. 45, et 46.
Oros. l. 7, c. 35.
Ruf. l. 12, c. 17.
Vict. epit. p. 232.
Zos. l. 4, c. 47.