La tyrannie est un édifice fondé sur la cruauté et cimenté de sang,
mais qui s'élève et parvient quelquefois jusqu'à s'embellir par
la réputation de clémence. Maxime se proposa de faire oublier ses
forfaits, dès qu'il n'eut plus intérêt d'en commettre. Connaissant le
génie des courtisans, qui consentent volontiers à parler d'après le
prince, pourvu qu'il veuille bien agir d'après eux, il répétait sans
cesse, qu'il n'avait point désiré le diadème; que le ciel s'était
servi des soldats pour le forcer à l'accepter; _qu'il n'avait pris les
armes que pour soutenir le choix de la Providence; que la facilité
de sa victoire était une marque évidente de la protection divine, et
qu'aucun de ses ennemis n'avait péri que dans la guerre_. Les flatteurs
outraient encore les éloges qu'il faisait de sa bonté. Les évêques
mêmes se rendaient de toutes parts à la cour, et selon un auteur
ecclésiastique de ces temps-là, ils prostituaient leur dignité à la
plus honteuse adulation. Saint Martin, alors évêque de Tours, fut le
seul qui soutint l'honneur du ministère apostolique[508]. Il vint
demander grace pour des proscrits, mais il la demanda sans s'avilir, et
d'un ton qui imposait au tyran même. Son extérieur n'était rien moins
qu'avantageux; il n'avait de grand que son ame et son caractère. Maxime
l'ayant plusieurs fois invité avec instance à manger à sa table, il
avait toujours répondu qu'il ne se croyait pas permis de s'asseoir à la
table d'un homme qui, de ses deux maîtres, avait ôté à l'un la vie, à
l'autre la moitié de ses états. Il se rendit cependant aux pressantes
sollicitations de Maxime, qui en parut ravi de joie, et qui invita,
comme pour une fête solennelle, les plus distingués de sa cour. Martin
s'assit à côté du prince; un prêtre de l'église de Tours, dont il se
faisait toujours accompagner, fut placé entre Marcellin et son oncle.
Lorsque le repas fut commencé, l'échanson ayant présenté à boire à
Maxime, celui-ci donna la coupe à saint Martin, voulant qu'il en bût le
premier, et la recevoir ensuite de sa main; mais l'évêque, après avoir
trempé ses lèvres, fit porter la coupe à son prêtre, comme à celui qui
méritait la préférence d'honneur sur tous les convives. Cette liberté,
qui trouverait aujourd'hui peu d'approbateurs, fut admirée de toute la
cour: on louait hautement Martin d'avoir fait à l'égard de l'empereur,
ce que tout autre évêque n'aurait osé faire à la table du dernier des
magistrats. Maxime lui fit présent d'un vase de porphyre, que le
prélat consacra à l'usage de son église; et comme il pénétrait les
plus secrètes pensées du tyran, et qu'il découvrait déja dans son cœur
le dessein de détrôner Valentinien, il lui prédit que, s'il passait
en Italie, il aurait d'abord quelque succès, mais qu'il y trouverait
bientôt sa ruine.
[Note 508: _Fæda circa principem omnium adulatio notaretur,
seque degeneri inconstantia regiæ clientelæ sacerdotalis dignitas
subdidisset, in solo Martino apostolica auctoritas permanebat._ Sulp.
Sev. _de Vita Mart._ c. 23.--S.-M.]
[Note latérale: VII.
Honneurs que la femme de Maxime rend à S. Martin.
Sulp. Sever. dial. 2, c. 7.