Ce saint prélat soutint l'honneur de l'empereur et du christianisme
dans une affaire plus éclatante. L'autel de la Victoire subsistait
à Rome dans la salle du sénat, depuis que Julien l'avait rétabli.
C'était un monument célèbre où l'idolâtrie semblait encore triompher,
et que les sénateurs chrétiens ne pouvaient voir sans honte et sans
douleur. Gratien fit cesser ce scandale; l'autel fut détruit. Il fit
plus; il confisqua les revenus assignés à l'entretien des pontifes, et
les terres dont la superstition avait fait donation aux temples. Il
annula les priviléges et les immunités des prêtres et des vestales; il
ordonna que les fonds qui leur seraient légués par testament, seraient
dévolus au fisc, et il ne les laissa jouir que des legs mobiliaires.
Jamais l'idolâtrie n'avait reçu de coup plus sensible. Attaquée dans
son sanctuaire, elle anima à sa défense les sénateurs païens: ils
dressèrent une requête pour demander la révocation de cet édit, et
députèrent au nom du sénat entier Symmaque, à la tête du collége des
pontifes, qui tous étaient sénateurs. Ce Symmaque est celui dont nous
avons dix livres de lettres. Il était recommandable par son mérite
et par celui de son père, que nous avons vu préfet de Rome sous
Valentinien[459]. Il avait été gouverneur de la Lucanie et du pays des
Bruttiens[460], et proconsul d'Afrique[461]. La demande des païens ne
pouvait être appuyée d'une plus grande autorité. Mais les sénateurs
chrétiens, et c'était le parti le plus nombreux, désavouèrent hautement
les députés; ils mirent entre les mains du pape Damase une requête
toute contraire, par laquelle ils protestaient que, loin de demander
le rétablissement de l'autel de la Victoire, ils étaient résolus de ne
plus aller au sénat, s'il était rétabli. Damase fit tenir cette requête
à saint Ambroise, pour la remettre à l'empereur. Gratien, prévenu par
le prélat, renvoya les députés païens sans vouloir les entendre; il
refusa même la robe de grand pontife, qu'ils avaient apportée pour la
lui présenter à cette occasion, et rejeta ce titre, que Constantin
et ses successeurs avaient jugé à propos de conserver. Il crut que,
dans l'état de faiblesse où tant de coups redoublés avaient réduit le
paganisme, il n'était plus besoin de ce ménagement politique. Depuis
ce temps, le titre de grand pontife cessa d'être attaché à la dignité
impériale; et Gratien conféra au préfet de Rome la jurisdiction dont
avait été revêtu le chef de la religion païenne. Zosime raconte que le
premier des pontifes, en recevant la robe que Gratien lui renvoyait,
s'écria: _S'il ne veut pas être grand pontife, Maxime le sera bientôt._
La témérité de ces paroles est voilée dans l'expression latine, sous
une équivoque assez puérile[462]. Si le fait est véritable, il faut
supposer qu'on avait déjà en Italie quelque pressentiment de la révolte
de Maxime.
[Note 459: En 364 et 365.--S.-M.]
[Note 460: Correcteur de la Lucanie et du Brutium en 365. Il
s'appelait Q. Aurélius Symmachus.--S.-M.]
[Note 461: Ce proconsulat est de l'an 370 ou de l'an 373.--S.-M.]
[Note 462: Εἰ μὴ βούλεται Ποντίφιξ βασιλεὺς ὀναμάζεσθαι, τάχιστα
γενήσεται Ποντίφιξ μάξιμος. Zos. l. 4, c. 36.--S.-M.]
[Note latérale: AN 383.