Les passages étant ouverts, les Barbares pénétrèrent par toutes les
gorges des montagnes. Toute la Thrace, depuis le Danube jusqu'au mont
Rhodope, et même à la Propontide[302], ne fut plus qu'un théâtre
d'horreurs, de massacres, de rapines et des violences les plus
brutales. Les habitants dépouillés, meurtris de coups, enchaînés à la
selle des chevaux, suivaient les cavaliers barbares, et tombant de
lassitude étaient traînés et déchirés en pièces. Les chemins étaient
remplis de filles et de femmes qu'on chassait à coups de fouet comme
des troupeaux; on n'épargnait pas les femmes enceintes, et leurs
malheureux enfants, captifs avant que de naître, ne recevaient la vie
que pour la perdre aussitôt, ou pour gémir long-temps de ne l'avoir pas
perdue. La jeunesse, la pudeur, la noblesse étaient la proie du soldat
ivre de sang et de débauche. Un grand corps de Barbares rencontra près
de la ville de _Deultum_[303] le tribun Barzimer[304], qui campait avec
plusieurs cohortes[305]. C'était un officier expérimenté; la multitude
des ennemis lui ôtait l'espérance, sans lui ôter le courage. Il rangea
en bataille sa petite troupe, et chargea lui-même à la tête des plus
braves. Après des prodiges de valeur, il succomba sous le nombre; mais
la défaite de cette poignée de Romains coûta cher aux vainqueurs.
[Note 302: Ou plutôt jusqu'au passage des Dardanelles ou
l'Hellespont, qu'Ammien Marcellin appelle emphatiquement _le
détroit qui sépare d'immenses mers, fretum quod immensa disterminat
maria_.--S.-M.]
[Note 303: _Oppidum nomine Dibaltum._ Am. Marc. l. 31, c. 8. La
ville de _Dibaltum_ est appelée _Debelcum_ dans l'Itinéraire d'Antonin,
p. 229, Δεούελτον dans Ptolémée, l. 3, c. 11, _Deultum_ dans Pline, l.
4, c. 11, et Δεβελτὸς, dans la Synecdème d'Hiéroclès. On voit que ce
sont diverses orthographes d'un même nom. Elle était auprès d'un lac,
non loin de la mer Noire, à 74 milles au sud de Marcianopolis.--S.-M.]
[Note 304: C'est celui qui avait laissé échapper le roi d'Arménie.
Voyez ci-dev. p. 21 et suiv., l. XIX, § 18.--S.-M.]
[Note 305: Avec la cohorte des scutaires qu'il commandait, avec
les _Cornuti_ et d'autres troupes de pied. _Obi tribunum Scutariorum
Barzimerem inventum cum suis, Cornutisque et aliis peditum numeris._
Amm. Marc. l. 31. c. 8.--S.-M.]
[Note latérale: XV.
Succès de Frigérid.
[Amm. l. 31, c. 9.]]
Frigérid, rétabli de sa maladie, campait près de Bérhée, attendant
l'occasion d'attaquer les Barbares avec avantage. Les Goths qui
connaissaient sa prudence et sa capacité, le redoutaient comme le plus
dangereux de leurs ennemis, et le cherchaient pour l'accabler avant
qu'il eût réuni de plus grandes forces. Il fut averti de leur approche;
et plus jaloux de la conservation de ses troupes que d'une fausse
gloire, il se retira par les montagnes et les forêts, à dessein de
regagner l'Illyrie. Sa valeur trouva dans cette retraite une occasion
de se signaler. Il rencontra Farnobius, capitaine Goth[306], partisan
redoutable, qui conduisait une troupe de Taïfales, et ravageait
tout sur son passage. Les Taïfales, Scythes de nation, établis dans
l'ancienne Dacie, au-delà du Danube[307], s'étaient depuis peu alliés
avec les Goths, et ayant passé le fleuve, pillaient le pays abandonné
par les Romains. Frigérid les enveloppa et les attaqua si brusquement,
qu'ayant tué Farnobius et fait un grand carnage, il n'en aurait pas
laissé échapper un seul, si ces misérables n'eussent mis les armes
bas, demandant la vie à mains jointes. Il les fit conduire en Italie
aux environs de Modène [_Mutina_], de Reggio [_Regium_] et de Parme,
pour y cultiver les terres qui manquaient d'habitants. Les Taïfales
étaient alors en horreur à toutes les nations, à cause de leurs usages
abominables. Un jeune homme ne pouvait s'affranchir de la plus infâme
servitude, qu'après avoir seul, et sans aucun secours, tué un ours ou
un sanglier[308].
[Note 306: _Gothorum optimatem Farnobium._ Amm. Marc. l. 31. c. 9.
C'était un Greuthunge ou Ostrogoth, venu avec Alathée et Saphrax. Voy.
ci-dev. § 5, p. 103, not. 3.--S.-M.]
[Note 307: Les Taïfales, qui habitaient à cette époque une partie
des pays qui forment actuellement la principauté de Valachie, étaient,
selon moi, le dernier reste de la grande et puissante nation des
Daces (_Daci_ ou _Dahæ_), qui avait donné son nom à ces régions,
sur lesquelles elle avait dominé pendant long-temps. Les Taïfales
passèrent alors avec les Goths sur le territoire de l'empire. Un grand
nombre d'entre eux se mirent par la suite au service des Romains, qui
en cantonnèrent plusieurs corps dans diverses provinces. Ils sont
mentionnés dans la Notice de l'empire. Il y en eut en particulier un
corps considérable dans le pays des _Pictavi_, c'est-à-dire le Poitou.
Ils y conservèrent pendant long-temps leurs mœurs et leur langue, et
ils firent donner le nom de _Theofalgicus pagus_ au canton qu'ils
habitèrent. Deux endroits du département de la Vendée, Tiffauges
et la Tiffardière, conservent encore des traces évidentes de cette
dénomination.--S.-M.]
[Note 308: _Hanc Taifalorum gentem turpem ac obscenæ vitæ
flagitiis ita accepimus mersam; ut apud eos nefandi concubitus fædere
copulentur maribus puberes; ætatis viriditatem in eorum pollutis usibus
consumpturi. Porro si qui jam adultus aprum exceperit solus, vel
interemerit ursum immanem, colluvione liberatur incesti._ Amm. Marc. l.
31, c. 9.--S.-M.]
[Note latérale: AN 378.