Les Ostrogoths[261], campés au bord du Dniester [_Danastris_], y
passèrent l'hiver dans de continuelles alarmes, appréhendant sans cesse
d'être forcés dans leurs retranchements, et foulés aux pieds par la
cavalerie innombrable des Huns. Au retour du printemps, Gratien étant
consul pour la quatrième fois, avec Mérobaudès, Alathée et Saphrax,
tuteurs de Vidéric[262], s'approchèrent du Danube, et envoyèrent
demander à Valens la même grâce qu'il avait déjà accordée à leurs
compatriotes. On s'aperçut enfin qu'on ne pouvait sans un danger
évident recevoir tant de Barbares dans le sein de l'empire. On leur
refusa le passage. Ce refus ôta toute espérance à Athanaric, qui se
souvenait d'ailleurs que huit ans auparavant il s'était lui-même fermé
cet asile, lorsque, pour se dispenser de se rendre auprès de Valens,
il avait allégué un serment qu'il avait fait de ne jamais entrer sur
les terres des Romains[263]. Il prit donc alors le parti de se retirer
dans un lieu nommé Caucalande[264], environné de hautes forêts et de
montagnes inaccessibles, dont il chassa les Sarmates[265].
[Note 261: C'est-à-dire _les Greuthunges_, comme les appelle Ammien
Marcellin.--S.-M.]
[Note 262: Ammien Marcellin y joint un autre seigneur, nommé
_Farnobius_.--S.-M.]
[Note 263: Voyez t. 3, p. 353, l. XVII, § 52.--S.-M.]
[Note 264: _Ad Caucalandensem locum altitudine silvarum inaccessum
et montium cum suis omnibus declinavit, Sarmatis inde extrusis._ Am.
Marc. l. 31, c. 4. Les savants ont beaucoup différé d'opinion sur
la position de ce pays, dont le nom par sa forme extérieure semble
être tout-à-fait germanique ou gothique. On y reconnaît à la fin le
mot _land_, qui signifie _terre_, _pays_. L'opinion émise par M.
Malte-Brun, dans son _Précis de Géographie universelle_, t. 1, p. 325,
me paraît la plus vraisemblable de toutes. Il pense que le pays de
_Caucaland_ est le territoire des _Cacoenses_, placé par Ptolémée, l.
3, c. 8, vers les monts Carpathes, du côté de la Transylvanie actuelle,
et qui doit être le canton de _Cacawa_; situé au sud d'Hermanstadt,
capitale de cette principauté. Il est évident que _Caucaland_ est la
forme gothique de ces différents noms. La Transylvanie est tout-à-fait
propre, et par son nom et par sa constitution montagneuse, à rendre
raison des expressions employées par Ammien Marcellin, _locum
altitudine silvarum inaccessum et montium_. M. Graberg de Hemso a pensé
(_Scandinavie vengée_, p. 91, 95 et 158), que ce pays devait être plus
éloigné, parce que, selon Ammien Marcellin, il était habité par des
Sarmates; comme si, à cette époque, les Sarmates n'étaient pas répandus
dans toute la partie de la Hongrie, qui s'étendait du Danube aux monts
Crapacks, depuis l'embouchure de la Save, de sorte que la Transylvanie
a dû nécessairement faire partie du territoire qu'ils occupaient.
Trompé par un passage d'Ammien Marcellin qu'il ne paraît pas avoir
bien compris, ce savant a cru qu'Athanaric s'était retiré dans une
région bien éloignée. Ce passage s'applique au contraire à la portion
des sujets d'Athanaric, qui s'étaient séparés de leur souverain,
c'est-à-dire les Goths de Fritigerne et d'Alavivus, qui avaient passé
le Danube, pour chercher une habitation _éloignée des Barbares_, qui
leur causaient tant de terreur. _Populi, major pars quæ Athanaricum
deseruerat, quæritabat domicilium remotum ab omni notitia Barbarorum._
Am. Marc. l. 31, c. 3. Ce texte ne présente aucune difficulté, et
ne peut s'appliquer au pays de _Caucaland_, mais au territoire de
l'empire. Il faut donc renoncer à toutes les conséquences que M.
Graberg s'est cru en droit de tirer de ces rapprochements.--S.-M.]
[Note 265: Nous verrons bientôt, l. XXI, § 21, ci-après pag. 195,
qu'Athanaric fut chassé de cet asile par de nouveaux ennemis, et qu'il
fut obligé de se réfugier à Constantinople, auprès du grand Théodose,
et qu'il y mourut bientôt après. Aucun des auteurs contemporains ou des
écrivains originaux, qui ont raconté l'histoire des Goths, n'a douté
de la parfaite identité du roi des Goths Athanaric, célèbre par les
guerres qu'il soutint contre Valens, et de celui qui mourut auprès de
Théodose, en l'an 381. Il semble qu'il ne peut y avoir de discussion
sur un point d'histoire aussi clair et aussi bien constaté. Cependant
M. Graberg de Hemso a tenté de le révoquer en doute et d'établir que
cet Athanaric, réfugié dans le pays de Caucaland, était différent
de celui qui mourut à Constantinople, et il a supposé que ce prince
s'était retiré avec les siens dans la Scandinavie, et qu'il était le
même que Sigge, fils de Fridulf, plus connu sous le nom d'Odin, et dont
on place ordinairement l'existence au premier siècle avant notre ère.
Quand il serait vrai qu'il fallût beaucoup rapprocher de nous l'âge de
ce fameux conquérant et le faire descendre jusqu'au quatrième siècle,
ce ne serait pas au moins par les raisons qui ont été alléguées par M.
Graberg en faveur de son opinion (_Scandinavie vengée_, pag. 88, 91,
150 et 158). S'il pouvait rester des doutes sur ce point, le témoignage
d'Isidore, dans sa Chronique des Goths, suffirait pour les lever. On
sait, à n'en pouvoir douter, qu'Athanaric devint roi des Goths, durant
la guerre que cette nation soutenait contre Valens. On était alors en
la 5e année de ce prince, c'est-à-dire en l'an 368. En nous apprenant
que, depuis cette époque, il régna treize ans, ce qui porte sa mort
en l'an 381, Isidore nous fait voir que l'Athanaric dont il parle,
est bien celui qui mourut en la même année à Constantinople. _Anno
Valentis quinto_, dit-il, _Gothorum gentis administrationem Athanaricus
accepit, regnans annos tredecim_. Le même auteur place la mort de cet
Athanaric en la troisième année de Théodose, c'est-à-dire en l'an 381.
_Anno imperii Theodosii Hispani tertio, Athanaricus cum Theodosio jus
amicitiæ disponens, mox Constantinopolim pergit: ibique_ XV _die ex quo
fuerat a Theodosio favorabiliter susceptus, interiit_. Tout démontre
donc la solidité d'un fait qui n'a jamais été contesté que par le
savant que j'ai cité.--S.-M.]
[Note latérale: VI.
Avarice des Romains.
Amm. l. 31, c. 4, 5 et 6.
Hier. chron.
Oros. l. 7, c. 33.
Idat. chron.
Jorn. de reb. Get. c. 26.